UN PROCHAIN MARIAGE
Gravesend, où doit la porter un vaisseau de guerre danois, \eSchleswtg. Toute la ville est déjà en rumeur, toute la ville est sur pied Les maisons devant lesquelles la fiancée du prince de Galles passera jusqu'à la station du chemin de fer ont été confiées à un décorateur de profession. Le long de la route, elle s'avancera, presque à la lettre, sous un toit formé de guirlandes. Il va sans dire que le « town clerck » est chargé de présenter une adresse à la reine future des Anglais, mais il a été convenu que ce morceau d'éloquence ne lui serait pas lu, attention délicate que certainement elle appréciera.
En attendant , Londres s'apprête à étonner la jeune fiancée par un étalage de magnificence dont elle n'a probablement pas d'idée. De la station de « Bricklayers arms » jusqu'au chemin de fer de Paddington, elle va avoir à traverser un océan de peuple ; elle va se convaincre que Londres est plus peuplé que le Danemark. 40,000 liv. st. (1,000,000 de francs), tel est le chiffre auquel est évaluée la dépense des préparatifs faits par les souverains de la Cité, maire, aldermen, et le reste. Le luxe des illuminations s'annonce comme devant être si énorme, que les compagnies de gaz se déclarent d'avance incapables de suffire aux demandes dont elles sont assaillies. On parle de transformer l'église de* Saint- Paul en une véritable montagne de feu, semblable à ce qn'est Saint-Pierre de Rome dans les grandes solennités papales. Les fenêtres qui se trouvent sur le passage de l'heureux couple, dans Londres, se louent avec fureur et sont payées des prix fabuleux. J'en sais une, dans mon voisinage, qui a été retenue pour 30 liv. st. Vous figurezvous qu'on paye 750 fr. le privilège de se mettre à la fenêtre pendant deux heures?
Mais une importante question reste à résoudre. Les ma-
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gistrafs de la Cité et leur pompeux cortège précéderont-ils ou suivront-ils le prince et la princesse dans le passage de ceux-ci à travers Londres? Grave difficulté, s'il en fut! 11 n'y a donc pas de ciel sans nuage, hélas! Il faut donc qu'il y ait toujours un point noir à l'horizon ! Le ministre de l'intérieur, sir George Grey, veut que, dans la procession, la corporalion de 'Londres marche à la queue, et la corporation àe Londres, elle, veut absolument tenir la tête.
Quoi ! le prince et la princesse seraient obligés de régler leur marche sur celui du monarque bourgeois de la Cité, et des aldermen, et des conseillers, gens qui, comme on sait, vont à pas de tortue ! Les augustes personnages que nous attendons seraient forcés de subir l'ennui de fendre des flots de curieux, durant deux mortelles heures peut-être, à la manière du lord-maire dans la solennité du « lord mayor's show » ou du bœuf gras k Paris ! Allons donc!
Ainsi raisonne sir George Grey.
Quoi ! vous prétendez mettre la charrue devant les bœufs î Quand Londres tout entier est sur le chemin de la princesse pour la bien contempler, la bien applaudir, vous prétendez qu'elle passe avec la rapidité de réclair! Avez-vous songé aîi nombre de gens dont vous ruineriez de la sorte les espérances? Ne voyez-vous pas que fa procession est une affaire manquée si nous n'en formons l' avant-garde? Qui restera pour nous voir passer si le prince et la princesse passent les premiers?
Ainsi parle la corporation.
Et, dans sa juste indignation, elle menîfce, si l'on persiste à lui assigner la place des bagages dans une armée, de s'abstenir fièrement, au risque de compromettre sa réputation de « loyalty ». Fais ce que dois, advienne que pourra. Acfiilîe se retirant sous sa tente ne déploya pas un plus fa-
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rouche orgueil. Le mal est que sir George Grey s* obstine ; sur quoi, le lord maire se propose d'en appeler à lord Palmerston, et, si lord Palmerston donne raison à son collègue, oh, ma foi ! alors comme alors!...
Remarquez, monsieur, je vous prie, que de tous les peuples du monde le peuple anglais est encore le plus raisonnable.
Je serais curieux de savoir l'effet que produira sur le prince de Galles la miraculeuse réception qu'on est en train de préparer à sa fiancée. Si une pareille réception ne donne pas à ce jeune homme l'idée qu'il est un être à part dans la création, qu'il appartient h une espèce dont nous ne sommes ni vous ni moi, il faudra que la nature l'ait doué d'une dose de bon sens bien rare.
a C'est un fait avéré », raconte Chamfort, <i que Madame, fille du roi, jouant avec une de ses bonnes, regarda sa main, et, après avoir compté ses doigts, s'écria d'un air surpris : — Comment? Vous avez cinq doigts aussi, absolument « comme moi! » Mais Chamfort parlait ici de la France, et de Tancien régime en France...
32 LETTRES SUR l' ANGLETERRE (l863)
CXXÏX
28 février.
manifestation parlementaire en faveur des Polonais.
L'Angleterre vient de sonner du clairon, et cela de manière à faire tressaillir Saint-Pétersbourg.
S'il est vrai qu'il y ail une vertu souveraine dans lai sympathie, hautement et unanimement déclarée, du seul peuple qui, en Europe, soit à la fois puissant et libre, la Pologne soulevée a lieu de se réjouir. Non, jamais la Chambre des Communes, en Angleterre, n'avait d'une voix plus forte, plus passionnée, et avec un plus saisissant accord, exprimé sur une question donnée les sentiments de la nation.
Fallait-il que la Grande-Bretagne intervînt en faveur de la Pologne, au nom de la loi publique, au nom du respect que la conscience humaine doit à des engagements solennels? Cette question, M. Hennessy est venu la poser devant le monde; et, lorsque, dans un discours palpitant d'émotion, il a montré la Pologne livrée à l'influence funeste de Wielopolski sur le grand-duc Constantin; les nobles de Podolie, poussés par les conseils du comte Kussell à demander quelques réformes et, pour prix de leur docilité, à suivre les avis d'un homme d'État anglais, enterrés vivants dans une forteresse; le conseil municipal de Varsovie constatant, à la date du 20 juillet 1862, que, depuis le commencement de l'année, le nombre des hommes et des femmes entassés dans