INSTRUCTIONS AUX DEMOISELLES DE SAINT-CYR
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Inspirez aux jeunes pensionnaires une piété solide, droite et simple : solide, en leur expliquant qu'il faut la consulter dans tout ce que nous avons à faire d'un peu important ^ droite, en la pratiquant selon notre état 5 simple, en ne cherchant cpie notre salut dans les instructions, dans les livres, dans les entretiens avec les gens de bien.
Il faut inspirer un grand respect, et pour les sacrements et pour les ministres de Jésus-Christ, leur faire aimer la piété en ne la leur donnant point d'une manière austère.
Leur dire toujours la vérité , n'exiger aucune pratique religieuse, leur donner une piété qu'elles puissent garder dans le monde, ne les laisser jamais sans une personne à qui on puisse se fier, ne leur
^ Un livre blanc qu'elle donnait à certaines demoiselle& pour qu'elles y écrivissent des pensées de piété.
' Lettres et Avis, p. 892.
' Sur la demande de M^e de la Mairie, deux demoiselles de Saint-Cyr furent envoyées à Bisy « pour y établir l'ordre de Saint- Cyr parmi les pensionnaires. » Ces demoiselles étaient Mlle de Saint-Messant etMH® de Glapion; celle-ci, nièce de Mm« de Glapion, n'avait qu« quatone ans.
A MADJlMe DE LA MAIRIE (1714). 339
permettre jamais de parler bas et leur en ôter Foccasion.
Les occuper toujours, être présente à leurs jeux, afin qu elles les fassent modérément, doucement, facilement 5 on leur est aussi nécessaire dans ce temps-là qu'à celui de l'instruction.
Leur parler en particulier pour les exhorter au bien et pour les reprendre ; ne les point reprendre devant les autres -, ne les punir jamais sans les avoir averties plusieurs fois 5 leur parler toujours raisonnablement, quelque jeunes qu'elles soient-, ne se pas lasser de dire cent fois la même chose*, les porter à la joie, et leur donner une honnête liberté.
Leur donner le goût de l'ouvrage en le diversifiant le plus qu'on peut^ nulle distinction que la sagesse; les persuader qu'on les aime également.
i88«. — A MADAME DE LA MAIRIE.
Vous verrez , madame , par ma diligence à vous répondre, combien vos lettres me sont agréables, et l'envie que j'aurois de vous aider dans l'intention que vous avez de donner chez vous l'éducation de Saint-Cyr.
Les filles de basse naissance ne vous feront pas de tort quand vous les élèverez suivant ce qu'elles sont : vous en ferez des chrétiennes, elles vous rendront service, et seront bien plus en état d'en rendre à leur
^ lettres et AviSy p. 914.
famille; mais il y a peu de parents .assez raisonnables pour connoître leur véritable intérêt. Il est très-bon que vous alliez aux pensionnaires, surtout dans les commencements d'un règlement nouveau ; il ne faut pourtant pas y aller trop souvent, et, quand vous y êtes, il faut autoriser les maîtresses, du reste les laisser en liberté -, nous nous trouvons bien à Saint-Cyr de cette méthode.
Vous mettrez votre maison en réputation si vous rendez quelques filles bien raisonnables ; et vous ne les rendrez raisonnables qu'en leur inspirant la raison par vos discours et par votre exemple, qui sera encore plus fort que vos paroles. Elles seront à peu près telles que vous serez : si vous êtes de bonne foi, elles seront de bonne foi-, si vous agissez droitement, elles agiront droitement; si vous vous relâchez, elles se relâcheront-, si vous êtes extérieures, elles seront extérieures; si vous faites autrement quand on vous voit que lorsqu'on ne vous voit pas, elles feront de même; si vous vous donnez tout entières, elles se donneront aux choses dont vous les chargerez -, si vous vous cachez de vos supérieurs, elles se cacheront de vous : cet article regarde plus les maîtresses que vous , je vous prie de leur dire.
Votre expérience vous fera voir que les grandes personnes qui veulent se retirer chez vous y feront plus de mal que de bien.
Rien n'est égal aux bontés de votre évêque pour vous et pour votre maison.
Les petites classes de Saint-Cyr ne vont point à vêpres les trois mois d'hiver , et quand vos filles
n'iroient que les dimanches et les fêtes, il n'y auroit pas de mal.
Souffrez encore, ma chère fille, que je vous répète, pour vous et pour vos maîtresses de pensionnaires, que les vers, les conversations, les proverbes, les fables, et tout ce qu'on apprend à Saint-Cyr n'est pas l'essentiel de l'éducation, et leur est même très-inutile pour l'avenir, si vous ne leur expliquez pas la religion et la raison, qui sont dans tout cela*
11 faut tout rapporter à leurs mœurs : qu'elles voient l'insolence d'Aman, et combien il est malheureux au comble de la faveur; qu'elles remarquent la confiance en Dieu et le courage de Mardochée, et ainsi du reste. Les Conversations ont été faites pour éclairer nos Dames de Saint-Louis, qui ne peuvent guère savoir, ayant été élevées à Saint-Cyr, que rien n'est si dangereux que les mauvaises compagnies, qu'on ne peut avoir trop de soin de sa réputation, qu'il ne faut jamais recevoir des présents des hommes, qu'il faut les éviter comme nos plus grands ennemis, puisque pour l'ordinaire ils nous flattent pour nous perdre.
L'essentiel de l'éducation est la piété, qu'il faut leur inspirer solidement, mais la piété selon leur état, et non pas dans la multitude des prières -, il faut leur apprendre les différents devoirs des différents états : \ Introduction à la vie dévote est excellente pour cela.
Il faut bien se garder de leur peindre la dévotion triste et austère, mais au contraire gaie par le repos d'une bonne conscience -, il ne faut pas caresser plus
que les autres celles qui paroissent les plus dévotes, vous en feriez des hypocrites.
Il ne faut point leur donner des pratiques religieuses, mais les élever en bonnes séculières. La pauvre M"* de Bouju fit deux dévotes par son zèle peu expérimenté : Tune mourut folle, et l'autre le devient par ses scrupules.
L'essentiel est cette simplicité dans toute leur conduite, cette droiture dans leurs intentions, cette bonne foi dans tout ce qu'elles font-, vous l'avez expérimenté dans M^^* de Glapion ; peu de filles auroient fait ce que vous lui avez vu faire. On leur apprend ici à dire des vers , et on leur dit en même temps que ce talent est peu de chose, et que la plus sotte comédienne les dit mieux qu'elles-, on ne caresse point celles qui ont ces petits talents plus que celles qui ne les ont point, on enfleroit les unes et on décourageroit les autres -, on leur dit toujours la vérité en tout , on leur donne pour petit ce qui est petit et pour important ce qui est important. Mais, madame, cette piété formée et suivie ne se peut inspirer que par les confesseurs, et vous n'en avez point chez vous^ je vous avoue que cet endroit-là me fâche tout à fait. Tout le bien que vous voyez à Saint-Cyr s'y est fait par les confesseurs.
M"® de Glapion m'a réchauffée sur vos pensionnaires , en me disant le mérite de celle qui les gouverne. Je suis ravie de ce que M"® de B... se corrige; mais il lui faut encore du temps pour surmonter son humeur : c'est un des plus grands défauts pour vivre en communauté.
Quelque estime que vous ayez pour Véducation de Saint-Cyr, il est impossible que vous l'imitiez en tout, par la différence des lieux, et par n'être pa$ dans la même abondance. L'essentiel est de leur inspirer la piété et une grande docilité, de leur faire aimer la piété en faisant voir qu'elle n'est pas opposée à la joie, de ne les laisser jamais seules et sans une personne de confiance, de leur ôter le loisir de se parler en les occupant toujours : les défenses ne feroient qu'exciter leur envie -, qu'elles ne parlent jamais bas. Je mets au rang des occupations les jeux ; M"® de Lamastre leur en apprendra qui ne sont point inutiles. Ayez des dames ^ des jonchets y des troiisfnadame : je les payerai de tout mon cœur.
Il faut parler raisonnablement et doucement en toutes occasions.
Il ne faut jamais les châtier sans les en avertir plusieurs fois , on est trop heureux quand une menace les corrige.
Il faut leur parler en particulier, et traiter leurs défauts avec charité et patience, mais avec force, en ne se rebutant jamais ^ il faut surtout s'oublier soimême, ne point songer à leur dire de belles choses, mais bonnes, ne point vouloir en faire des prodiges de mémoire ou de grâces que leurs parents admirent, mais des filles raisonnables; il faut tâcher de leur donner de l'émulation.
Il faut leur inspirer la piété de leur état : cette sorte d'éducation ne paroît pas tant que de leur apprendre mille choses par cœur 5 la raison ne se montre point d'abord, mais les couvents et les fa-
milles ou elles iront la trouveront meilleure que de savoir des langues étrangères et d'avoir mille talents extérieurs.
7 féTrier 1714.
Les raisons que vous me mandez pour vous décharger de M"® d'Ormoy sont si bonnes, que je m'en vais solliciter son entrée à Saint-Cyr. A l'égard des enfants qui ont la tète un peu duré, il faut prendre patience, leur dire cent fois la même chose. L'émulation que vous établissez chez vous est ce qu'il y a de meilleur^ pour la timidité, c'est une très-bonne qualité dans une fille.
Vous avez grande raison d'employer M"® de Saint- Messant à vous former des chefs -, il faut lui donner ce qu'il y a de meilleur dans votre classe^ ceux qu'elle a formés en formeront d'autres, et tout cela ne se fait pas en un jour.
Vous avez très-bien fait de refuser M , qui vou-
loit que j'écrivisse à M. Desmarest pour son parent; je ne le ferois pas pour les miens. Je serois bien à charge aux ministres, si je me chargeois de telles affaires-, il y cl longtemps qu'ils ont exigé ma parole là-dessus. Ne dites jamais : ce monsieur, c'est une très-mauvaise manière de parler.
Je m'en vais écrire à M. le curé de Saînt-Sulpice une lettre qu'il puisse montrer à M, de .... je ne puis
* Lettres et Avis, p. 929.
en faire davantage. Si je lui écrivoîs , il viendroit me voir, et me demanderoit bien des choses qu'il faudroit lui refuser.
Nous sommes fort contentes de M"** d'Hapancourt *. Une des règles qui m'a donné le plus de peine à établir à Saint-Cyr a été la subordination des maîtresses subalternes avec la première : elles vouloient être consultées, et tout le temps se perdoit en consultations, par conséquent en contestations pendant lesquelles les demoiselles éloient abandonnées 5 les maîtresses vouloient des punitions pour chaque faute, elles vouloient être craintes et aimées; elles conviennent présentement qu'il est beaucoup meilleur que la première maîtresse le soit en tout, qu'elle soit chargée de tout, qu'elle conduise tout, et que les autres soutiennent tout ce qu'elle veut. Je leur ai proposé ridée d'une mère de famille : elle se sert de ses grandes filles pour élever les petites; mais tout se fait par son ordre. La première maîtresse parle en particulier -, elle a la confiance de ses filles ; il n'y a qu'elle qui sache où elle en est avec elles-, et, sur la plainte d'une maîtresse subalterne, elle punira une fille à qui elle a promis la patience et la douceur pour ses fautes !
C'est une enfance de croire qu'il ne faut pas laisser une faute impunie : c'est selon les naturels, c'est selon les temps, c'est selon ce que veut cette première. Il sera plus aisé de trouver ce discernement dans une tête que dans quatre. Si on la trouve trop
' Nièce de M"^^ de la Mairie , qui passa cinq ou six mois à Saint-Cyr.
346 LETTRES SUR L*ËUUGATION.
douce, si elle fait des choses que les autres blâment, elles peuvent se plaindre à leur supérieure*, cette porte doit toujours leur être ouverte; du reste, les maîtresses doivent reprendre continuellement et courtement ^ elles doivent avertir la première maîtresse de ce qu'elles voient, et ne plus penser si on les punit ou si on ne les punit pas.
La première doit consulter la supérieure et lui rendre compte de sa classe 5 cette conduite attirera plus de bénédictions.
La supérieure doit presque toujours être donnée en récompense ou en punition, soit pour aller aux pensionnaires, soit qu'on les lui envoie à sa chambre. Il ne faut pas qu'elle se montre trop souvent, son autorité en seroit moins grande ; vous devez avoir et suivre deux vues pour vos pensionnaires : l'une d'en acquitter votre conscience , l'autre de rendre les soins qu'elles demandent moins à charge que vous pourrez à vos religieuses ^ c'est pourquoi il faut établir quand vous le pourrez quatre maîtresses, dont il y ait toujours deux à la classe et deux à la communauté-, cette diversité est très-agréable. Quand nos filles ont été vingt-quatre heures auprès des demoiselles, elles sont ravies de les quitter pour se retrouver aux exercices de la communauté, où elles trouvent de la douceur et du reposa quand elles ont été vingt-quatre heures à la communauté, elles ne sont point fâchées de retrouver leurs filles, dont elles sont délassées.
Voulez-vous que je vous envoie une grande fille pour pouvoir être ipaîtresse ? Voyez, par M^** de
A MADAME DE LA MAIBtE (l714). 347
Glapiûn et de Saint-Messaiit, comme on forme la raison aux enfants en leur parlant toujours raisonnablement. Ne mettez plus de fin à vos lettres.
A Yersailleg; ce 5 mars (7i4.
Jamais les détails de votre maison ne m'ennuieront^ si j'avois autant de pouvoir que de bonne volonté, vous seriez en repos sur le temporel, et n'auriez plus à penser qu'à ce qui regarde le service de Dieu.
Il faut une grande patience pour les sujets dont vous me parlez : le petit esprit d'un côté et le peu de vocation de l'autre vous éprouveront souvent. Ce que vous me mandez de la petite de N... doit être corrigé, mais non pas vous embarrasser. Les premières impressions qu'on donne aux enfants dans la plupart des maisons sont presque toutes vicieuses; on les voit arriver menteuses, voleuses, dissimulées : tout cela se guérit par la douceur, par la raison, encore plus en priant pour elles. Ne vous effrayez pas de ces choses-là, n'en paroissez point effrayée aux enfants, dans Tespérance qu'elles en auront plus d'horreur-, il ne faut jamais leur dire que la vérité, et dans cette occasion-là il falloit dire qu'on ne dérobe jamais sans offenser Dieu, leur faire voir que l'on comprend fort bien qu'elles ont vu faire de ces choses-là dans leur famille, mais qu'il ne les faut
* Lettres et Avis, p. 937.
plus faire-, qu'on les récompensera si elles se corrigent, et qu'on les châtiera fortement si elles ne se corrigent pas-, tout cela, dit de sang-froid, fait mieux que tous les vacarmes qu'on pourroit faire.
Je suis bien charmée de l'emplette que M"* de Saint-Messant a faite sur son argent.
Tâchez d'avoir de la lumière la nuit : elles commencent à être courtes, c'est un argent bien employé,
La petite de Lafons fait très-bien aux classes. Je Tai peu vue depuis quelques jours, n'ayant eu ni le loisir ni la force. J'ai consulté sur son mal M. Fagon, qui n'y voit pas grand remède : c'est dommage, car, elle me paroît bien née.
M™* de Fontaines m'a dit que vous ôtiez le voile à M"* de Lasmastre. Je crois que vous faites bien; c'est à elle à prendre son parti ^ le meilleur pour elle seroit d'être troisième ou quatrième maîtresse à vos pensionnaires ; vous la garderiez tant qu'elle y feroit bien, et jusqu'à ce que vous en eussiez d'autres. Les demoiselles de Saint-Cyr en sauront toujours davantage sur l'éducation des enfants. Je vous envoie ' deux cents francs pour vos plus grands besoins.