‹ Lettres sur l'Inde; à la frontière afghaneChapitre 26 sur 157 · TROISIEME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIEME LETTRE

LES cAFGHcAtNiS VE VÉéMITi^ ET VÈmi\

Les Afghans dans l'Inde. — Les Afghans dans l'Afghanistan. — Mir Véis et l'empire Ghilzai. — Les Afghans maîtres de la Perse.

— Nadir Chah. — Ahmed Chah Dourani et l'empire Dourani.

— La dynastie Sadouzaie. — La dynastie Baroukzaie. — L'Émir Abdoul Rahman.

'Afghanistan n'est pas le seul pays où il y ait des Afghans: il y en a dans Tlnde britannique, et il y en a aussi dans les régions indépendantes, situées au nord de l'un et l'autre pays, et que Ton appelle le Yâghistan, c'est-à-dire « le pays rebelle ou indépendant. » Il y a donc à présent trois groupes d'Afghans ; les Afghans de FÉmir,

les Afghans de la Reine et les Afghans du Yâghistan.

Parlons d'abord des Afghans de TEmir. Aussi bien sont-ils en scène depuis dix ans et ils n'ont pas encore dit leur dernier mot. Pour comprendre leur rôle présent, il est nécessaire de remonter dans leur passé 5 nous n'avons pas, d'ailleurs, à remonter jusqu'au déluge : leur mémoire historique ne va pas si loin.

Les Afghans ne paraissent dans l'histoire qu'au onzième siècle ; ils ne forment pas alors, pas plus qu'aujourd'hui, un corps de nation 5 ils vivent dans l'émiettement de la tribu, dans le massif oriental du plateau iranien. Mahmoud le Ghaznévide, qui revient de piller l'Inde, est pillé par les Ghilzais 5 c'est la première entrée en scène des Afghans. Mais Mahmoud leur a appris la route des Indes : ils la prennent au treizième siècle avec les princes de Ghor et ils

m. LES AFGHANS DE l'ÉMIR ET l'éMIR 4I

accourent en masse sous le drapeau des aventuriers turcs, qui, du treizième au seizième siècle, dominent Tlndoustan et fondent l'empire de Delhi. Dans le continuel travail de décomposition et de recomposition de cet empire, des chefs de bandes afghanes vont se tailler des royaumes jusque dans le Bengale et TOrissa.

Au quinzième siècle, une dynastie afghane, celle des Lodis, monte sur le trône de Delhi même :* cest la dynastie renversée par le Grand Mogol ', renversée non sans peine et avec des retours imprévus de fortune.

Pendant que les aventuriers vont chercher fortune dans rinde, le gros de la nation végète dans ses montagnes. De nation, à la vérité, il ny en a pas. Le caractère national afghan est accentué aussi fortement que possible, sans qu'il y ait de nationalité afghane. Rien ne ressemble à un Afghan comme un Afghan, et nul orgueil de race n égale son orgueil en face de l'étranger, de quelque pays qu'il vienne, de Candahar ou de Ghazni, du Yâghistan ou du Rohilkhand, de Bannou ou de Haiderabad. Les descendants

ï Baber, fondateur de la dynastie mogole (1520), qui dure de fait jusqu'à la conquête anglaise, et nominalement jusqu'à la grande rébellion de 1857.

mêmes des anciens conquérants de l'Inde, fondus depuis des siècles dans la race conquise, et qui ont, de temps immémorial, oublié la langue et perdu l'ascendant de leurs ancêtres, se redressent fièrement pour vous lancer leur mot : « Je suis Pathan' », avec l'accent d'un: Civis romanus sum. Mais, comme le fond du caractère afghan est l'indépendance personnelle et le droit absolu de l'individu, la communauté de mœurs, au lieu d'amener la formation d'un gouvernement et d'un ordre réglé, n'aboutit qu'à la lutte des égoïsmes et à la guerre continue de tous contre tous. Chaque tribu vit à part, ne s'occupant de la tribu voisine que pour lui enlever son bétail, se coalisant avec elle pour en piller une troisième, et partagée elle-même parles querelles intestines de ses Montaigus et de ses Capulets. Quand l'Afghan ne va pas dans l'Inde en quête d'une couronne, le coin de montagne et le village qu'il habite offrent un horizon assez large à son ambition, et la caravane qui passe lui tient lieu de Delhi et du Kohi-Nor. Les circonstances

ï Le nom national des Afghans n'est pas Afghan, nom qui leur est donné par les Persans, mais Poukhtoun, au Nord, et Pouchloun, au Sud; Pathan est la prononciation indienne de Poukhtoun et désigne les anciens conquérants afghans, établis dans l'Indoustan.

La langue des Poukhtouns s'appelle le poiikhiou^ et celle des Pouchtouns s'appelle le pouchtou.

m. — LES-AFGHANS DE l'ÉMIR ET l'éMIR 4)

extérieures, qui font les nations sans qu'elles y songent, n'ont pas été plus favorables. Les territoires où sont répandues les tribus sont partagés entre des maîtres différents : la région de Hérat et de Candahar a de tout temps appartenu à la Perse; Caboul et Ghazni sont englobés tour à tour dans les empires turcs qui, depuis l'ère chrétienne, se sont succédé dans l'Asie centrale, et plus tard, gravitent dans Torbite de la cour de Delhi.

Au commencement du dernier siècle, Hérat et Candahar étaient persans 5 Caboul et Ghazna étaient mogols. Les deux tribus les plus considérables étaient les Abdalis et les Ghilzais ; les Abdalis, groupés dans la région de Hérat, les Ghilzais dans celle de Candahac, mais avec des ramifications éparses sur toute la route, de Candahar à Ghazni et jusqu'à Caboul. A partir de cette époque, l'histoire des Afghans est l'histoire de la domination successive des Ghilzais et des Abdalis.

La Perse était alors sous la dynastie des Séfévis ou dû grand Sofi. Les Séfévis avaient décidément installé en Perse le chiisme ou religion d'Ali : les Afghans sont sunnites fanatiques. Le dernier Séfévi, Sultan Houssein, livré aux bigots, traita les Ghilzais en hérétiques et en rebelles. Leur chef reconnu, le kalantar ou notable de Candahar, Mir-Véis, envoya à Ispahan une protestation, à laquelle le Chah répondit en nommant gouverneur un homme à poigne, le prince Géorgien, Georges Bagration, dit Gourguin Khan, ancien vassal rebelle, qui s'était fait pardonner en embrassant T I slam . Mais le Géorgien avait affaire à forte partie : Mir Véis était un politique profond, et il vaut la peine de suivre Thistoire de ce Bismarck des tribus afghanes.

Mir Véis jouait à la légalité: Georges, pour se débarrasser de lui, l'envoie comme suspect à la cour d'Ispahan. Véis, arrivé là, reconnaît bien vite que tout est à vendre qui trouverait ache-

m. LES AFGHANS DE l'ÉMIR ET l'êMIR 4f

teur ; il achète, se justifie sans peine auprès du Chah, se confie à lui, donne son avis, avec la rude firanchise de l'Afghan, sur toute chose et sur tout homme. Gourguin Khan est, sans doute, un fidèle sujet, quoique ancien rebelle ; cependant, il a trahi le Christ pour l'Islam, pourquoi ne trahirait-il pas Tlslam pour le Christ? Quand il a jeté le trouble dans TOthello d'Ispahan, il demande un congé pour aller faire le pèlerinage de la Mecque et de Médine. Il en revient avec le prestige d'un saint et armé de deux fetvas secrets, rendus par les Cheikhs des deux cités saintes en réponse à deux questions qu'il leur avait posées :

1° Est'il permis à des zMusulmans ^ violentés dans (exercice de la religion ^ de prendre les armes? — Oui.

2° Les chefs des tribus qui ont été forcés de prêter serment à un prince hérétique, sont-ils relevés de leur serment^ si le prince ne tient pas lui-même ses engagements? — Oui.

Quand Mir Véis revint à Ispahan, la cour était en émoi. Venait d'entrer en Perse une caravane dirigée par un Arménien, Israël Orii, au service de Pierre le Grand, qui lui avait donné le droit de commercer en Perse sans payer de

droits de douane au retour. Le bruit se répand qu'Israël descend des anciens rois d'Arménie et que la caravane n'est qu'une avant-garde d'invasion. Mir Véis, .consulté par le Chah, fait observer que le chrétien géorgien, Gourguin Khan, a un cousin à la cour de Saint-Pétersbourg 5 il n'y a plus de doute : l'Arménien vient lui tendre la main. Le Chah, désillé, comprend que, si Gourguin a envoyé à Ispahan le fidèle Véis, c'est pour écarter un surveillant trop gênant. Trop faible pourtant pour oser révoquer le traître, il renvoie Véis à Candahar, avec mission de surveiller Gourguin et au besoin de saisir le commandement.

Gourguin réinstalle Véis en frémissant dans sa charge de kalantar, mais n'attarde pas sa vengeance. Mir Véis avait une fille célèbre pour sa beauté. Gourguin lui écrit qu'il ait à lui envoyer sa fille. Véis réunit les chefs de tribus, il leur lit la lettre du Géorgien, et ils jurent de prendre les armes au premier appel. Véis répond honnêtement à Gourguin et lui envoie une de ses esclaves magnifiquement parée. Quelques jours après, une révolte du clan des Tarins éclate sur un mot d ordre parti de Candahar. Véis invite le Géorgien à un grand banquet pour recevoir la soumission de deux chefs rebelles. Gourguin vient, boit, tombe ivre mort, est massacré avec sa suite.

m. LES AFGHANS DE l'éMIR ET l'ÉMIR 47

Les Ghilzais dépouillent les morts et^ déguisés en Géorgiens, se font ouvrir les portes de la citadelle par la garnison qu'ils égorgent. C'était en Tan 17 10.

Pendant quatre ans, les efforts de la Perse viennent se briser contre les Ghilzais : six armées sont exterminées ou mises en déroute. Véis meurt en 171 f, laissant organisé fÉtat de Candahar.

Son frère, AbdouUah, proclamé roi à sa place, veut transiger et reconnaître la suzeraineté de la Perse 5 le fils de Mir Véis, Mahmoud, âgé de dix-huit ans, poignarde son oncle de sa propre main, est acclamé roi et marche à la conquête de la Perse.

A ce moment, les Abdalis de Hérac, vassaux delà Perse comme les Ghilzais, se soulèvent de leur côté, chassent la garnison persane et se déclarent indépendants sous les ordres de leur chef Asadoullah. Mahmoud, le Ghilzai, a peur d'un rivalqui pourrait lui disputer les dépouilles de l'Iran, court sur Asadoullah, le bat, le tue et envahit la Perse. Les armées persanes sont mises en déroîite, malgré le bouillon magique sur lequel une vierge a prononcé douze cent fois la formule : la ilaho illallahi Ql ny a pas d'autre Dieu qu'Allah...) et qui doit rendre les soldats invisibles. Le dernier roi des Séfévis vient dans le camp afghan déposer sa couronne sur la tête du chef Ghilzai.

Mahmoud meurt, fou furieux, en 1725', après avoir fait massacrer la famille royale. Son successeur, Achraf, devenu voisin des Turcs, tient tête à la Porte qui est forcée de le reconnaître. Mais un chef de brigands, celui qui fut plus tard Nadir Chah, devient le libérateur de la Perse; Achraf est tué dans la fuite par un Béloutchi. C'en était fait de l'empire des Ghilzais 5 il avait duré sept années. Le jour des Abdalis allait venir.

Le bandit, une fois empereur, se rappela son ancien métier et se dirigea vers l'Inde où il y avait de bons coups à faire. Il rencontra sur sa route Candaharqui tint bon. Nadir Chah, qui se connaissait en compagnons, rendait justice aux Afghans; il leur offrit la paix à condition de grossir son armée : il avait déjà repris Hérat aux Abdalis à la même condition. Les Ghilzais acceptèrent avec enthousiasme : l'armée dlnva-

Page 1