‹ Lettres sur l'Islande, et poésiesChapitre 43 sur 145 · LETTRES S(^R I. ISLANDE · texte numérisé non relu

LETTRES S(^R I. ISLANDE

ques. M. Phelps fournit le reste do Téquipement, et huit hommes, armés de pied en (îiip, paradèrent ehacjue jour sous les fenêtres du protecteur. Lui-même était leur général et leur fourrier. Chaque matin il haranguait pompeusement leur patriotisme, et chaque soir il livrait à leur apétit une double ration de bière et de poisson sec. Non content d'une telle milice, M. Jorgensen voulut avoir un fort. Par ses ordres on éleva sur la côte une muraille épaisse. On déterra cinq vieux canons que les Danois avaient oublié jadis dans le pays, on les plaça sur le rempart, et dans un conseil de guerre auquel assistait le maçon de Re\kiavik, comme directeur des fortifications, et le charpentier, comme ingénieur, la ville fut déclarée imprenable par mer et par terre. Après cela, M. Jorgensen parcourut le pays pour prévenir l'émeute et se concilier l'aftection de ses nouveaux sujets. Il voyageait à cheval, suivi de cinq hommes. Trois d'entre eux criaient sur toute la route : Vive le protecteur ! et deux autres aiguillonnaient, de la pointe de leurs piques, l'enthousiasme un peu lent des Islandais. Grâce à ces sages précautions, il traversa une grande partie de l'île au milieu des explosions de joie

de toute la population, et si à son retour il ne trouva point d'arc de triomphe à l'entrée de sa capitale, c'est que sa modestie s'y refusa.

Le règne du protecteur durait déjà depuis deux mois. Un événement fatal vint l'arrêter au moment où il tendait chaque jour de plus en plus à s'affermir. Au mois d'août, un bâtiment de guerre anglais, commandé par le capitaine Jones, arriva dans un petit port voisin de Reykiavik, à Havnefiord, Les marchands danois, dont le protecteur avait mis les magasins sous le séquestre, portèrent leurs réclamations à M. Jones. Le comte Tramp, qui était toujours retenu prisonnier abord du navire de M. Phelps, lui adressa aussi ses plaintes. Le capitaine, qui, au milieu de tous ces conflits, représentait l'autorité légale, commença une enquête sérieuse sur tout ce qui s'était passé, et, après avoir entendu les griefs des uns et des autres, il enleva à M. Jorgensen sa garde et son sceptre, et ordonna à M. Phelps de conduire l'ex-protecteur d'Islande et le comte Tramp en Angleterre. Les anciens magistrats de Reykiavik rentrèrent dans leurs fonctions. Les anciennes lois furent mises en vigueur, et, quelques jours après cette comédie mercantile , la ville avait repris son at-

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litudc habituelle, et le bourgmestre, assis sur son siège de chêne, gouvernait, comme par le passé, au nom du roi de Danemark.

Notre première visite , en arrivant ici , était due au gouverneur, M. de Kricger, et nous ne saurions trop nous louer de l'accueil qu'il nous lit. Il a voyagé en France et en Italie , il parle français facilement, et il s'est fait notre guide et notre interprète avec une grâce charmante.

Le lendemain nous allâmes voir avec lui Vcvèque , qui habite une jolie maison au bord de la mer. Autrefois il y avait deux évêchés en Islande, l'un à Hoolum, l'autre à Skalholt. Tous deux ont été réunis à Reykiavik en 1797. M. Steingrimr Jonsson, qui occupe aujourd'hui le siège épiscopal, est un homme âgé, fort instruit, autrefois professeur de théologie à l'université de Bessestad, et qui a conservé dans ses nouvelles fonctions les goûts studieux qui l'animaient dans sa carrière de professeur. J'ai trouvé chez lui une belle bibliothèque d'ouvrages étrangers, une riche collection de sagas islandaises, d'éditions rares et de pièces maimscrites ayant rapport à l'histoire du pays.

M. Steingrimr nous reçut avec toute la cordialité des hommes du Nord. Tandis qu'il nous

faisait les honneurs de son salon , tandis qu'il nous montrait avec empressement ses livres et ses manuscrits , parlant tour à tour latin avec l'un de nous, danois avec un autre, anglais avec un troisième, sa femme préparait elle-même le café, le vin de Porto, et la bière choisie qu'une maîtresse de maison islandaise tient toujours en réserve pour les étrangers. Cette visite avait d'ailleurs un intérêt particulier pour l'évêque et pour nous. M. Gaimard lui avait envoyé la veille divers présents au nom du roi et du ministre de la marine, et nous assistions à l'in stallation de ces objets dans le salon épiscopal. Je ne saurais vous dire avec quelle joie naïve, le digne vieillard contemplait la selle en velours qui lui était destinée, et les tasses en porcelaine de Sèvres rangées sur son armoire. Ce fut bien autre chose quand un de nos compagnons de voyage tira le cordon d'une pendule que nous avions aussi apportée, et que l'instrument caché dans la boîte commença à jouer l'ouverture de Zampa , et l'une de nos walses les plus populaires. Alors il courut avec un bonheur d'enfant appeler sa femme; avec sa femme vint la tille d'un de ses amis, et les servantes, qui n'osaient entrer , s'avancèrent jusqu'auprès de

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lii porte; derrière elles, le gareon de ferme se dressait sur la pointe des pieds pour apercevoir le magique instrument. Tout cela i'ormait un tableau d'intérieur plein de grâce, dont Wilkic eût voulu peindre les détails , et Greuze les bonnes et candides physionomies. Nous passâmes ainsi deux heures à visiter les trésors littéraires de l'évoque, à parler avec lui de l'ïslande qu'il connaît bien, de son histoire qu'il connaît encore mieux, et nous sortîmes enchantés de son hospitalité.

Cette hospitalité, nous l'avons, du reste, retrouvée partout, avec moins de luxe extérieur, mais avec la même générosité. Partout où nous nous sommes présentés, dans la maison de l'ouvrier comme dans celle du riche bourgeois, nous avons vu l'Islandais empressé de nous tendre la main, de nous faire entrer dans sa demeure, et sa femme courant en toute hâte chercher ce qu'elle avait de meilleur à nous offrir. Ces jours derniers nous visitions à quelques lieues d'ici la maison d'un paysan. A côté de la chambre qu'il occupait, on nous en montra une autre avec quatre lits réservés pour les voyageurs qui viennent souvent, pendant l'hiver, lui demander asile, et, près de la cuisine , une

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forge où il a lui-même ferré plus d'une fois gratuitement le cheval du passant. Après nous avoir fait servir du lait et du café, il monta à cheval et nous guida à travers les landes rocailleuses où nous voulions aller, passant le premier les rivières enflées, et prenant nos chevaux par la bride pour les soutenir au milieu de l'eau. Quand il nous quitta après quatre heures de marche, nous nous gardâmes bien de lui offrir de l'argent, car pendant que nous étions dans sa maison, lui ayant témoigné le désir d'acheter une Bible islandaise de Hoolum et une édition ancienne du Landnamabock que je trouvai dans sa bibliothèque, il avait voulu me les donner, mais non en recevoir le prix. A Reykiavik, nous avons joui du même accueil. Les Islandais aiment les étrangers. Ils sont flattés qu on vienne les voir de si loin ; puis ils avaient gardé un bon souvenir de M. Gaimard et de son compagnon de voyage, qui étaient déjà venus ici l'année dernière; enfin, nous leur apportions beaucoup de choses utiles dont ils n'avaient pas encore appris à se servir.

Mais ce qui ne serait ailleurs qu'un trait de caractère louable , devient ici une œuvre difficile, une véritable vertu. Quand ces pauvres

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{:»eiis vous présentent une jatte de lait, une tasse de café, ils se privent souvent du nécessaire, lis sacrifient en un instant ce qu'ils ont obtenu avec beaucoup de peine; ils donnent à l'étranger ce qui était réservé pour une occasion solennelle , pour leurs fêtes de famille. Hélas ! tout ce qu'on a dit de la misère des Islandais n'est point exagéré; et à Reykiavik même, là où l'affluence des étrangers, le mouvement du commerce, pourrait servir à la pallier , cette misère éclate encore de toutes parts. Il y a ici, comme je l'ai déjà indiqué, deux populations distinctes, les marchands danois , les pêcheurs et paysans islandais. Les marchands viennent chaque année avec leurs bâtiments chargés de denrées étrangères. Ils arrivent au mois de mai, et s'en retournent, pour la plupart, au mois d'août. Quelques-uns seulement passent ici l'hiver. Ils ont des habitations élégantes et jouissent d'une vie confortable. Derrière ces maisons danoises, bâties à grands frais avec des planches et des solives apportées de la Norvège, on aperçoit une construction grossière, une muraille de tourbe et de mousse, portant un toit de gazon qui s'en va en pointe comme une tente. C'est la cabane islandaise, le bœr. Il n'est plus question ici d'art

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ni d'élégance. La seule chose que l'on ait eue en vue en construisant ces demeures massives, c'est de mettre les habitants à 1 abri du froid. La muraille est épaisse de quatre à cinq pieds, recouverte en terre et fermée hermétiquement de tous côtés; une porte étroite au milieu, un carreau de fenêtre à côté, un»; ouverture au-dessus du toit. L'intérieur est divisé en quatre compartiments, le sol entièrement nu, et l'espace si resserré qu'à peine peut-on s'y mouvoir. Ici le pêcheur prépare ses filets et ses lignes; là deux mauvais tonneaux, gâtés par l'humidité, renferment ses provisions. Dans la cuisine pendent ses pantalons en peau de phoque et son manteau en cuir épais. Deux pierres posées l'une sur l'autre composent le foyer, et des ossements de baleine, des tètes de cheval desséchées, servent de siège. On n'entre là qu'en courbant la tête; on ne peut s'y tenir debout Au dehors apparaît un enclos où le paysan n'a pu faire croître un peu d'herbe qu'en creusant longtemps cette terre ingrate. C'est là qu'il récolte du foin pour l'hiver. Quelques-uns y joignent un petit carré de jardin. Le gouvernement danois leur envoie chaque année les graines nécessaires. Ils sèment leurs légumes au commencement de juin ; et s'ils

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ne la recueillent pas au mois d'août, la moisson court grand risque d'être perdue. Si à cette habitation le pêcheur joint encore un bâtiment en planches de quelques pieds carrés, pour faire sécher le poisson, il peut se regarder comme un être privilégié. La plupart font sécher le produit de leur pêche en plein air sur les murs ; mais du moins ils peuvent être bien sûrs que personne n'y touchera. Nuit et jour, une quantité de morues sont ainsi étalées au bord du chemin , et jamais on n'en a volé. De temps en temps, auprès de ces misérables demeures, on rencontre, il est vrai, quelques habitations plus vastes , mieux aérées et mieux bâties , appartenant à des paysans riches, qui , sans vouloir changer le mode de construction nationale, ont du moins cherché à le rendre aussi agréable que possible; mais ces habitations sont en petit nombre.

La vie du pêcheur islandais est une vie de privations et de souffrances continuelles, une vie de lutte contre la nature et les éléments. Au mois de février, quand la terre est couverte de glaces, quand le ciel brumeux de l'Islande n'annonce que des orages, quand les rayons d'un soleil pà'e percent à peine à travers un crépuscule

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obscur qui ressemble à une nuit sans fin, le pêcheur quitte sa famille, sa chaumière. Il laisse à sa femme le soin de filer la laine, de préparer le beurre; à ses enfants, celui de garder les bestiaux. Il s'en va avec sa ligne, le long du golfe, commencer sa laborieuse existence. Là se trouvent quelquefois réunis jusqu'à trois et quatre mille pêcheurs, et dans tout le pays, les habitations ne sont plus occupées que par des femmes et des enfants. Chaque nuit, les pêcheurs consultent l'aspect dii ciel ; si l'horizon leur présage une tempête, ils restent à terre; sinon, ils se lèvent a deux heures du matin et s*embarquent, après avoir fait leur prière, sans doute une prière comme celle du matelot breton : « Mon Dieu, protégez-moi ; ma barque est si petite, et la mer est si grande ! » Et toute la journée les pêcheurs jettent à la mer leurs lignes et leurs filets, et vers le soir ils s'en reviennent avec les bateaux remplis jusqu'au bord ; car , si le sol islandais est ingrat pour eux, la mer du moins les traite avec libéralité. Mais ces pauvres gens n'ont souvent pour toute fortune que leur frêle nacelle, et quand ils approchent de la côte, souvent on les voit se jeter à l'eau pour la tirer eux-mêmes à terre et l'empêcher de se heurter trop violem-

ment contre les rochers. Les femmes les attendent à leur retour pour recevoir le poisson et le préparer. On coupe toutes les têtes pour les faire sécher. C'est là ce que le pécheur ri'v serve pour lui ; presque tout le reste est destiné }t être vendu. La pèche dure jusqu'au mois d'avril, quelquefois jusqu'au mois de juin. Quand le pêcheur est rentré chez lui, il compte ses richesses , rassemble ses provisions , les poissons qu'il a foit sécher, le drap (vadmàl) que sa femme a foulé, la laine et le beurre que l'on a conservés. Les marchands danois de Reykiavik et de Havnefiord sont là qui l'attendent, et il leur porte le fruit de son travail. Il y a une grande foire à Reykiavik au mois de juin. Les paysans islandais y viennent de quarante et cinquante lieues, portant avec eux leur tente pour se reposer , le poisson pendu à l'arçon des selles, et les autres denrées enfermées dans des sacs de laine. Il n'est pas rare alors de voir arriver, à la file l'un de l'autre, des caravanes de cent chevaux, tous chargés de provisions.

Le commerce qui se fait entre les Danois et les Islandais est en grande partie un commerce d'écliange. Les Islandais livrent leurs denrées

et reçoivent de la farine, du sel, du café, de l'eau-de-vie, quelques meubles de luxe, car la civilisation avec ses raffinements a déjà commencé à s'insinuer dans le pauvre bœr, et tel paysan qui autrefois buvait sa bière dans un vase de bois grossièrement travaillé, veut aujourd'hui prendre son café dans une tasse de porcelaine. Quelquefois ils demandent à recevoir une partie de ce qui leur est dû en argent, et cela ne s'opère pas sans quelques négociations, car il y va de l'intérêt des Danois de payer tout en marchandises. L'argent n'est pas d'ailleurs pour eux une chose nécessaire; ils acquittent ordinairement leurs impôts avec tant de livres de poisson, et tant d'autres de vadmâl. Ils paient de la même manière leurs domestiques et leurs ouvriers, et ceux d'entre eux qui amassent quelques species^ les laissent paisiblement reposer au fond d'une caisse. Ils ignorent encore l'art de placer leur argent dans des spéculions de commerce, ou de le prêter à usure. Cependant ils n'entament pas leur marché avec les Danois sans prendre certaines précautions. 11 y a, près de Reykiavik, une grande plaine où

1. Monnaie danoise et islandaise qui vaut ù peu près 5 francs 50 centimes.

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le paysan dresse d'abord sa tente avant que d'entrer en ville. Il laisse là ses ehevaux, ses denrées, ses domestiques, puis, après avoir fait dévotement sa prière, comme hjrsqu'on va tenter un périlleux voyage, il prend le chemin de la cité et visite, l'un après l'autre, tous les marchands. Chacun d'eux lui fait ses offres, et lui présente un verre d'eau-de-vie. Le paysan boit l'eau-de-vie et note soigneusement les diverses propositions qu'on lui adresse. Sa tournée faite, il va rejoindre sa caravane. Il passe une soirée entière et une nuit à consulter sa mémoire et son carnet. Si sa femme est avec lui, il lui demande son avis; et le lendemain, il s'en va, suivi de toutes ses richesses, chez le marchand en qui il a le plus de confiance. Mais souvent, le résultat de ces transactions avec les Danois, c'est qu'une fois l'échange fait, le pauvre pécheur islandais, qui tout l'hiver a supporté la faim, le froid, la fatigue, se pâme de joie à la vue d'un baril d'eau-de-vie. Alors sous la tente où ils sont installés, sur le port, dans les rues, les malheureux Islandais boivent pour oublier ce qu'ils ont souffert, puis ils boivent de nouveau pour oublier sans doute ce qu'ils sont encore destinés à souffrir. Quand ils en sont là.

au lieu de faire du bruit et de se battre, ils se prennent la main, et s'embrassent avee eftïision de cœur; puis ils montent à cheval et se mettent en route. Mais dans leur état d'ivresse, ou ils oublient de prendre ce qui leur appartient, ou ils nouent mal leurs sacs, et ils arrivent ordinairement chez eux dans le plus triste état. Los richesses sont loin, et le propriétaire se réveille. Un de nos amis en a rencontré un qui s'en allait ainsi avec ses rêves de bonheur, l'œil enflammé, la tête tombant sur la poitrine. A l'arçon de sa selle pendait un baril d*eau-de-vic qui coulait d'un côté, et un sac de café qui coulait de l'autre; et le bienheureux Islandais, fermant l'oreille à toutes les remontrances, continuait paisiblement sa route. Une demi-heure après, le sac à café et le tonneau devaient être parfaitement vides.

C'est ainsi que se terminent souvent ces voyages de commerce, et le pêcheur rentre chez lui pour vivre d'un peu de beurre rance et de têtes de poisson séchées au soleil. Sa boisson ordinaire est du lait mêlé avec de l'eau {blanda), Ceux qui sont riches boivent de la bière préparée par la maîtressee de la maison. 11 se chauffe avec de la touH)e qu'il façonne lui-même, et

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broie entre deux pierres l'orge dont il a besoin. Au mois d'août, il fauche l'herbe de ses enclos; c'est là sa seule récolte. Encore s'estime-t-il heureux quand cette récolte est assez abondante pour lui permettre de garder ses troupeaux. L'année dernière, les habitants de Keykiavik ont été obligés de tuer une partie de leurs vaches et de leurs chevaux, faute de foin pour les nourrir.

Les Islandais sont graves et silencieux. C'est peut-être le peuple qui a le moins le sentiment de la musique et de la danse. A les voir, on dirait qu'ils sont tous sous le poids de cette nature austère au milieu de laquelle ils sont nés. De toutes parts , leurs yeux ne rencontrent qu'un tableau sinistre , des souvenirs de calamité ou des sujets de terreur, une terre aride et volcanique, de la cendre et de la lave, et pas une fleur, pas une plante * ; une mer orageuse et des montagnes de glace. Nous avons parcouru pendant quelques jours, à une

i. Le goiivcrneui" nous faisait admirer un soir, dans son jardin, l'arbuste unique de Rcykiavik, un sorbier. Il y a cinq ans qu'il est planté , et il a deux pieds de haut. Chaque bourgeon qui pousse sur ces rameaux est un événement ; mais quand 11 arrivera a la hauteur du mur qui le protège, il mourra.

assez grande distance de Reykiavik, cette contrée sauvage, couverte de rochers vomis par les volcans. On ne trouve, pour tout chemin, qu'un sentier brisé à chaque instant, ou par les rivières qui débordent, ou par l'eau fétide des marais. L'Islandais seul peut s'aventurer au milieu de ces landes désertes, comme les navigateurs au milieu de l'Océan ; l'étranger s'y perdrait. Dj temps en temps seulement, on aperçoit une pyramide en pierre élevée comme un phare pour indiquer la route à suivre pendant l'hiver, et de loin en loin aussi, un bâtiment en pierre, adossé contre une montagne et construit successivement par les paysans. Le premier qui fait halte dans un lieu commode et abrité contre le vent pose la base de l'édifice; un autre arrive qui continue l'œuvre de son prédécesseur; puis un troisième travaille sur le même plan, et chaque paysan qui vient là passer une nuit croit devoir payer à ceux qui l'ont précédé, à ceux qui le suivront, le tribut d'une heure de travail. Le monument se trouve ainsi achevé. Les Islandais qui voyagent savent où il faut le chercher; ils se dirigent là le soir avec leurs chevaux et s'endorment entre ces quatre murs. C'est la tente du désert, c'est le caravansérail des mon-

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tagncs du Nord. Quelquefois, après avoir traversé pendant plusieurs heures ce sol fangeux et mouvant des marais, on est surpris d'apercevoir tout à coup un espace de verdure et un toit de gazon d'où s'échappe un nuage de fumée. C'est une ferme, un bœr. C'est là que demeure la famille du paysan, isolée du monde entier, visitée parfois, dans les beaux jours, par quelques voyageurs, et abandonnée l'hiver à ellemême. Cinq ou six bœr comme cclui-lii, disséminés à travers les campagnes, composent une commune ayant son maire et son pasteur ; en cherchant plus loin, on trouverait une cabane en terre avec une croix au dessus : c'est l'église. Puis, il faut dire adieu à ces pauvres oasis, et continuer sa route le long de ces montagnes dont les cimes échevelées attestent encore l'éruption violente qui les a brisées, La plupart des volcans qui ont été entamés autrefois sont maintenant éteints; quelques-uns le sont depuis si longtemps, qu'on n'a môme pas gardé le souvenir de leurs dernières éruptions. Mais on marche encore sur des bassins que l'on dirait éteints de la veille, sur une cendre épaisse, sur une terre rouge qui ressemble aux débris d'un four à cliaux. Au haut d'un de ces cratères, j'ai

trouvé Varahis toute seule, élevant sa tige fragile et ses blanches corolles sur cette terre nue et calcinée. La dernière rose de Thomas Moore était moins isolée; la pauvre marguerite de Robert Burns, moins à plaindre.

Tous ces voyages se font avec des chevaux d'une race particulière, des chevaux petits comme ceux de la Corse, forts et adroits comme ceux des Pyrénées, agiles comme les poneys de l'Irlande. La nature les a donnés comme une compensation à cette pauvre terre d'Islande, car ils sont doués d'une patience, d'une douceur, d'une sobriété admirables. Le voyageur peut se fier à eux, quand il gravit les montagnes, quand il traverse les marais. L'instinct les guide à travers les sinuosités les plus tortueuses et le sol le plus fangeux, Là où ils posent le pied, le terrain est siir. S'ils tâtonnent, c'est qu'ils cherchent leur route; s'ils résistent à la bride, c'est que le cavalier se trompe. Quand ils ont voyagé tout le jour, l'Islandais les lâche le soir au milieu des champs; ils s'en vont ronger la mousse des rochers, et reparaissent le lendemain, frais et dispos comme la veille. Quand vient l'hiver, le sort de ces pauvres bètes est bien triste. Le paysan, qui n'a jamais assez de loin pour nourrir tout

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son troupeau, garde seulement un ou deux clievaux, et chasse les autres dans la campagne. C'est grande pitié que de les voir alors errer au hasard pour chercher un peu de nourriture et un abri. Ils grattent le sol avec leurs pieds pour trouver sous la neige quelques touffes de gazon. Ils s'en vont au bord de la mer mâcher les racines flottantes, les fucus; quelquefois on lésa vus ronger les planches humides des bateaux. Lorsque le printemps arrive, beaucoup d'entre eux ont péri, et ceux qui survivent aux rigueurs de l'hiver, à la disette, sont tellement maigres et exténués qu'à peine peuvent-ils se soutenir. Mais dès que la neige est fondue et que l'herbe pousse, ils reprennent leur vigueur. Les moutons sont comme les chevaux, abandonnés dans les champs. La nuit ils se réfugient dans quelque caverne; le jour, lorsque le vent du nord souffle avec violence, ils se serrent l'un contre l'autre le dos tourné au vent, la tète au centre, et forment une phalange arrondie et compacte sur laquelle l'orage a peu de prise. Outre le froid et la famine, ils ont à redouter encore les inondations. Il y a en face de Reykiavik une petite île fort basse, où un paysan avait conduit, au commencement de l'hiver dernier, un troupeau

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(le moutons. Le printemps venu, il alla le chercher et ne trouva plus rien : les vagues de la mer avaient tout enlevé.

Que les agronomes et les membres du club des Jockeys vantent les belles races de mérinos et les familles pur sang de chevaux anglais ! Celui qui étudie la nature sous ses divers aspects doit une belle page à ces pauvres et chétifs animaux qui, sur une terre ingrate comme celle d'Islande, partagent toutes les privations, toute la misère de l'homme. Pour moi, dussé-je faire rire ceux qui n'ont jamais compati aux souffrances des animaux, j'avouerai que, dans mes excursions en Islande, j'ai souvent pressé entre mes mains, avec attendrissement, la tète de mon cheval qui me portait si patiemment à travers les sentiers rocailleux, qui n'abusait ni de mon ignorance des chemins, ni de ma maladresse de cavalier ; et lorsqu'il m'arrivait de le frapper, à le voir pencher humblement le cou et reprendre une nouvelle allure, je me sentais saisi d'une sorte de remords comme lorsqu'on commet une injustice.

Si cette terre islandaise porte presque partout une empreinte de désolation, souvent aussi elle présente un aspect grandiose, un caractère su-

bliine. Au-dessus d'une des collines de Keykiavik s'élève un observatoire où les marchands vont se placer pour découvrir au loin leurs vaisseaux. Là, j'ai souvent admiré le vaste panorama qui se déroulait autour de moi ; souvent le soir, à onze heures , le soleil était encore sur l'horizon, et ses rayons enflammés se balançaient dans la mer comme une colonne de feu; la mer était calme, seulement une brise légère plissait en se jouant les vagues bleues, qui retombaient ensuite avec mollesse comme une nappe d'argent, ou scintillaient comme des étoiles. A travers ce golfe d'Islande s'élèvent, de distance en distance , des îles couvertes de gazon, et tout autour, on aperçoit une enceinte de montagnes dont le sommet se perd dans les nuages. Celles qui sont le plus près de terre ont une couleur bleue limpide que je ne sais comment définir. Ni les montagnes de la Suisse que j'ai parcourues avec les premières impressions de la jeunesse, ni les Alpes que j'ai longtemps contemplées, ni les Pyrénées dont j'ai gravi les cimes les plus élevées, n'ont cette teinte si claire, ces tons lumineux que le peintre admire sans pouvoir les exprimer. Plus loin, l'aspect des montagnes change; à leur base,

elles se confondent avec l'eaii de la mer ; à leur sommet, elles se revêtent d'une couleur de pourpre et d'opale, elles ont un manteau de neige qui éblouit, et des pointes de glaces qui ressemblent à une couronne de diamants; et quand le ciel est clair, quand, à l'extrémité du golfe, le Snœfels se lève sous le disque du soleil avec sa tête éternellement chargée de frimas, il apparaît au dessus des vagues comme un nuage d'or. En ce moment toute cette partie de l'Islande a l'aspect d'une contrée méridionale. La Méditerranée n'est pas plus limpide que cette mer du Nord, le ciel du midi n'est pas plus beau. Tandis que partout ailleurs l'obscurité enveloppe la terre, le jour le plus pur sourit à la chaumière de l'Islandais. Alors les enfants du pêcheur montent sur leur toit de gazon, et passent là de longues heures comme sur une terrasse italienne. J'ai rencontré ainsi un soir deux enfants, un frère et une sœur, assis au haut de la cabane de leur père; la jeune fille, avec ses blonds cheveux flottant sur les épaules, s'appuyait sur son frère; un mouton jouait autour d'eux, et devant la porte de la cabane, la grand'mère tournait une quenouille chargée de lain^;. On eût dit une idylle de Théocrite, un poème

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d'André Gliénior, transportés dans (;es froides régions du Nord, et l'imagination du peintre n'eût pu inventer un groupe plus gracieux, au milieu d'un paysage plus imposant.

A quelque distance de la ville, on peut rêver le désert, la solitude la plus absolue. Toutes les maisons disparaissent entre les collines qui les abritent, et l'on n'aperçoit que la mer, les montagnes et le ciel. Là règne le silence des lieux inhabités. Pas une voix humaine ne se fait entendre, pas un chant d'oiseau ne s'élève dans l'air, pas une feuille ne soupire. Tout est calme, repos, sommeil; et si, après avoir contemplé ce tableau oriental, on reporte ses regards sur cette terre si nue, sur ces landes rocailleuses qu'on a devant soi , on dirait que la nature a jeté là par grandes masses tous les éléments d'une création splendide , et ne s'est pas donné la peine d'achever son œuvre.

Ne pourrait-on pas attribuer à ces magnitiques scènes de la nature, à ces contrastes si vivement tranchés, l'amour que les Islandais portent à leur pays ? Quand ils ont été attristés pendant six mois par l'aspect d'une nuit continuelle, un jour continuel vient aussi pendant six mois les récréer. Quand ils ont regardé avec

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ennui leur terre couverte de lave et de rochers, ils peuvent saluer avec enthousiasme la belle mer, les majestueuses montagnes qui se découvrent à leurs yeux. Quand la tempête a ébranlé leur cabane et battu pendant plusieurs heures leur fragile chaloupe, n'est-ce pas pour eux une grande joie que de voir les vagues se calmer et les nuages s'entr'ouvrir pour faire place à l'azur du ciel ? Une pêche heureuse , une saison féconde leur fait oublier de longues journées de fatigue et de souffrance. Un rayon de soleil est pour eux une aurore de bonheur : c'est un signe bienfaisant de la nature ; c'est le sourire d'une mère avare qui les a traités avec rigueur et qui semble s'attendrir.

Pcut-être aussi n'aiment-ils tant leur pays que par les souffrances qu'ils y endurent, par les efforts auxquels ils sont condamnés. Les voyageurs ont observé que les habitants d'une âpre et rude contrée restent fixés sur leur sol, tandis que ceux des plaines les plus riantes s'éloignent souvent sans regret. Est-ce une loi de la Providence? est-ce un instinct de la nature? est-ce l'effet de ce sentiment de vanité humaine qui fait que nous nous attachons davantage aux choses qui nous ont le plus coûté? Quoi qu'il en soit , nous

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voyons chaque année des populations entières quitter les l)elles campagnes du Wurtemberg, de l'Alsace, pour s'en aller au loin chercher une habitation étrangère, une terre inconnue, et l'Islandais reste sur la colline de lave où il est né, dans le pauvre enclos de gazon qui lui donne à peine de quoi nourrir ses brebis et son cheval. On a souvent essayé d'arracher les Islandais à leur pays, et presque toujours ces tentatives ont amené d'eftrayants exemples de nostalgie. J*en citerai un entre autres. Un Islandais avait été transporté en Angleterre; il y était depuis plusieurs années , et peu à peu l'impression de douleur qu'il avait éprouvée en s'éloignant de sa patrie s'était effacée. On ne l'entendait plus regretter ni sa ferme, ni ses montagnes; il parlait une autre langue, et vivait d'une autre vie. Un jour, tandis qu'il était dans un état de calme si complet en apparence, quelqu'un vint à prononcer devant lui un mot islandais, et soudain, à ce mot jeté au hasard, voilà toute une chaîne de souvenirs qui se réveille dans son esprit ; il pleure, il tombe malade , et ses amis sont obligés de le ramener.

Les Islandais sont d'une taille moyenne. J'ai vainement cherché dans leur physionomie le

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caractère spécial que je croyais y trouver. Ils ressemblent, par leur teint clair et leur cheveux blonds , aux Allemands et aux Danois. Ils avaient autrefois un costume national. Ils l'ont modifié peu à peu, et maintenant leur jaquette de vadmal , leur long gilet de drap , paraissent taillés sur le même modèle que la veste et le gilet des paysans d'Alsace.

Les femmes sont généralement gracieuses et jolies. Elles ont de beaux cheveux blonds , soyeux, qu'elles laissentflotter sur leurs épaules, et des yeux bleus qui donnent une grande expression de douceur à leur physionomie. Elles ont, pour la plupart, conservé l'ancien vêtement du pays; ce vêtement est élégant, et quelquefois riche. Il se compose, pour les jours ordinaires, d'un corset en drap noir à manches plates, plissé par derrière, étroitement serré à la taille, et d'une longue robe de même étoffe. Elles portent, autour du cou, une cravate en soie, et sur la tête un petit bonnet noir orné d'une longue frange verte qu'elles n'étalent pas sans une certaine coquetterie. Les jours de fête le corset noir est enrichi de galons en argent par devant et par derrière ; le bas de la robe est couvert de bandes de velours. Au bout des

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manches pendent des boutons d'argent artistement travaillés; la ceinture est formée d'un cercle d'argent chargé d'ornements, de feuilles de chêne et de plusieurs plaques taillées on cœur et en losange sur lesquelles les jeunes filles font graver leurs initiales et celles de leur fiancé. Ce jour-là, elles cachent soigneusement leurs cheveux et s'enveloppent la tète d'un mouchoir en soie au haut duquel s'élève un morceau de toile empesé qui se recourbe comme le cimier d'un casque de dragon. C'est probablement de cette vieille coiffure Scandinave que provient celle des femmes normandes. Il a fallu bien des jours de pèche et bien des livres de poisson pour payer toutes ces broderies de velours et ces ceintures d'argent ; mais elles se les transmettent d'une génération à l'autre, et le dimanche, quand les filles de pêcheurs s'en vont à l'église, portant ainsi l'héritage de deux siècles , on les prendrait pour de grandes dames.

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