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Lettres sur l'Islande

Le 21 juillet de l'année 1833 , un brick de guerre appareillait dans le port de Dunkerque , pour se diriger vers les mers du Nord , et les habitants de la ville saluaient à son départ et accompagnaient de leurs vœux ce bâtiment qui allait protéger leur pèche parmi des peuplades étrangères et explorer des côles lointaines. C'était le brick la Lilloise ^ commande par M. Jules de Blosseville.

Tout jeune encore , M. de Blosseville s'é-

tait acquis un nom honorable dans la marine. Elève de première classe , il avait fait , en 1822, avec M. le capitaine Duperrey, le beau voyage de la Coquille. Enseigne de vaisseau , il parcourut , en 1827 , sur la Chevrette^ les mers de l'Inde. En 1828, il fut nommé lieutenant de vaisseau , puis il passa trois années dans TArchipel. Dès son premier voyage , il s'était distingué par son amour de la science, par son zèle pour le travail. M. Lesson , membre de l'Institut , qui était attaché comme naturaliste à l'expédition de la Coquille , a écrit sur lui quelques lignes que nous prenons plaisir à citer.

« En trois années de mer , dans les passages les moins connus du globe , Blosseville montra à quel degré d'intelligence du métier, de hardiesse de coup d'oeil et de connaissances pratiques , son heureuse aptitude pouvait le faire parvenir. C'est dans un carré d'état-major , par le contact perpétuel des individualités , par le frottement des angles de chaque caractère, que s'établit la plus juste appréciation de la valeur intrinsèque d'un homme ; et l'opinion des camarades et de ses chefs fut unanime. Pour M. de Blosseville ,

riche d'illusion et de courage, il restait indifférent à ces rivalités haineuses ^ à ces ombrageux dénigrements , qui , à bord , se font jour dans les chuchotteries de l'amour-propre et de la jalousie. Après les heures de service il se renfermait dans une étroite cabine; et là , en présence des travaux des grands navigateurs et des cartes des plus célèbres hydrographes de l'Europe , il amassait un trésor de science ; hardi et aventureux , il était toujours le premier à s'élancer avec les sauvages , à les accompagner seul , souvent sans armes , dans leurs pirogues et dans leurs villages. Que de fois il est resté plusieurs jours à leur merci , loin du bord et de toute protection ! Sa confiance ou plutôt sa témérité n'a jamais été trompée , tant son coup d'oeil jugeait avec sagacité du degré de confiance qu'il devait accorder à ces hommes. Seul , avec une boussole de poche , un léger plomb de sonde maniable , un compas portatif, son sextant, dans des pirogues de sauvages , il levait le plan des côtes , sondait les havres et enrichissait l'expédition de travaux qu'une susceptibilité inquiète ne lui avait pas permis de faire avec les embarcations du vaisseau. C'est ainsi

qu'il a levé les plans , aujourd'hui gravés , de rîle de Maurua , la grande baie des Iles , etc. , etc. , travaux aussi consciencieux que remarquables. Dans toutes les relâches il s'abouchait avec les capitaines étrangers , lisait leurs journaux , tirait un savant parti de leur expérience , et c'est à de telles sources qu'il a puisé les matériaux des deux mémoires qu'il a publiés sur la Nouvelle-Zélande , et en tête desquels , avec cette candide loyauté , apanage de son beau caractère , il a placé le nom du pilote Edwarson , qui les lui avait communiqués , comme pour les îles de l'Archipel de la mer Mauvaise , découvertes par le capitaine Dibbes , il les a publiés sous le nom du marin anglais. A cet âge, qui ne connaît pas l'égoïsme , Jules de Blosseville se livrait avec la même ardeur à la récolte des objets d'histoire naturelle; il les remettait aussitôt à ceux chargés de les rassembler dans l'intérêt de la mission , tandis que plus d'un de ses collègues les conservait pour les vendre à son arrivée a Paris (1). »

Dans le voyage de la Chevrette^ cette ar-

(1) France iHtcvaire ^ novembre 185C.

INTRODICTION. " 11

(leur pour le travail , celte aptitude pour la science ne se démentirent pas. On vit alors M. de Blosseville faire Jour à tour avec une rare précision des observations magnétiques, i?es observations de météorologie et de marée , des recherches géologiques. M. Arago présenta , en 1829 , à l'Institut un rapport sur le résultat scientifique de ce voyage ; le nom du jeune lieutenant de frégate s' v trouve cité à chaque page.

De retour à terre , M. de Blosseville travaillait à mettre en ordre ses notes de voyage ; il recueillait ses souvenirs , il racontait ses émolions. Dans sa ville nitale de Rouen , comme sur le banc de quart de sa frégate , il poursuivit sans cesse ses études de marin. Quand il avait achevé son journal de bord il reprenait l'histoire des grandes découvertes et la vie des navigateurs célèbres. Nous avons lu de lui, dans la Reotce des Deux-Mondes (1) deux articles qui nous ont vivement intéressé : l'un sur Georges Powell , capitaine du Ramhier ^ qui fut tué par lesinsulairesde Varnoo ; l'autre sur l'histoire des explorations de l'A-

(1) Tome I, l»*" série , p. 324 et 431.

mérique. Le premier est le récit naïf d'une aventure romanesque , dramatique ^ dont M. de Blosseville connaissait parfaitement le héros. Le second forme une œuvre sérieuse , étudiée, écrite avec talent et chaleur. On voit que celui qui a tracé ces tableaux de voyage s'était passionné pour les pilotes aventureux dont il raconte l'histoire. S'il eût vécu au 15® et au 16® siècle, au temps où l'on comptait chaque année par une découverte , il eut été de ceux qui se jetaient dans un frêle bateau pour s'en aller au-delà des mers chercher une rive inconnue , planter leur étendard dans un nouveau monde.

A cette époque^ M. de Blosseville eut voulu tenter une longue exploration dans la Nouvelle-Zélande. Une rencontre fortuite tourna ses pensées d'un autre côté et décida de son sort. En 1832^ il trouva à Patras un officier de la marine anglaise , dont il avait fait la connaissance à Paris dans lé salon de M» Arago : c'était le capitaine Franklin. Pendant trois années de suite (1), M.Franklin avait navigué dans les mers polaires. En Ten-

I^fTRODUCTIOÎf. 15

tendant raconter ses excursions périlleuses , sss belles découvertes , M. de Blosseville se passionna pour les mêmes dangers et ambitionna la même gloire.

Il revint en France , étudia avec ardeur rhistoire de la navigation septentrionale , l'histoire du Groenland , et demanda à s'en aller dans le Nord. Il avait d'abord obtenu l'autorisation de s'embarquer sur un baleinier français pour visiter la baie de Baffins. Mais on n'en équipa cette année-là aucun; il résolut alors de partir avec un navire anglais. Les entraves qu'il rencontra dans l'exécution de ce projet l'obligèrent à y renoncer ; il crut devoir alors abdiquer toutes ses espérances ; il se résigna à retourner au port. Déjà il avvait pris congé de sa famille , déjà il avait dit adieu à ses amis, il allait se mettre en route pour Toulon, quand la chambre de commerce de Dunkerque pria le ministre de la marine d'envoyer sur les côtes d'Islande un bâtiment de guerre pour protéger la pêche. Le même jour l'amiral de Rigny accueillit le vœu de la députation de Dunkerque et signa l'ordre qui appelait M. de Blosseville à prendre le commandement du navire

14 lîVTUODUCTIOlV.

désigné pour celle nouvelle navigation.

M. de Blosseville partit, et il emmena avec lui trois officiers jeunes aussi et instruits : MM. Lepelletier d'Aulnay, Rulhière , Lieutier ; M. Garnier l'accompagnait en qualité de chirurgien, et M. Lancrenon en qualité d'agent comptable. Nous citons avec tristesse les noms de ces hommes dont le sort est maintenant un douloureux mystère. Peut-élre la France les cilera-t-elle vuijour avec orgueil!

Au mois d'août 1833, M. de Blosseville adressa au ministère de la marine un rapport sur ses premières excursions , avec un croquis de la côte orientale du Groèland qu'il avait visitée. Il était alors à Vapnafiord (l); il touchait alors à l'époque de l'année où , selon , M. de Lœvenhorn , il est moins difficile d'atterrir au Groenland. Il aurait voulu débarquer à terre , essayer de pénétrer jusqu'au lieu occupé par les anciennes colonies danoises ; il était heureux , plein d'espoir. La dernière lettre que son frère a reçue de lui est datée du 6 août. Dej)uis ce temps, on n'a plus eu aucune nouvelle de la Lilloise , au-

(I) Colc oiicntale dlslandc.

I?(TR0DL'CTIO^. 15

cune nouvelle des personnes qui composaient l'équipage.

En 1834, le brick la Bordelaises recul Tordre d'aller à la recherche de nos malheureux compatriotes. Il partit au printemps , aborda en Islande , et revint au mois de septembre sans rapporter aucun renseifjnement.

L'année suivante , M. Tréhouart prit le commandement de la corvette la Recherche , et partit de Cherbourfj au mois d'avril pour faire les mêmes perquisitions. Le 11 mai, il était en Islande. MM. Gaimard et Robert , qui l'accompagnaient ^ débarquèrent à Reykiavik , et parcoururent une grande partie du littoral , dans un but scientifique , et dans le but de chercher à recueillir dans la cabane du pécheur , dans la chaumière du paysan , quelques notions sur la Lilloise.

Pendant ce temps , M. Tréhouart poursuivait ses investigations sur les côtes nordouest et nord de l'Islande. Le l" juillet il s'avança du côté de la banquiste qui s'étend du cap Langanœs au cap Farvel ) il côtoya pendant plusieurs semaines cette ligne de glaces à quelques encablures de dislance;

il voulait pénétrer au milieu de ces montagnes flottantes. Plus d'une fois il crut y découvrir un passage; mais^ après avoir louvoyé avec peine au milieu d'un bassin tortueux , il se voyait tout à coup arrêté par un nouveau rempart, obligé de revenir en arrière , ou de chercher une autre issue. Après toutes ses tentatives et tous ses efforts , il se trouva à quinze lieues de distance de la plage découverte sur la côte orientale du Groëland , par le capitaine Graah. Mais cette découverte , le capitaine Graah Tavait faite dans des canots d'Esquimaux , et la Recher^ che ne pouvait suivre les mêmes défilés , passer par la même route. Le cap Farvel était bloqué par les glaces. L'été touchait à sa fin. M. Tréhouart qui , dans cette pénible exploration , avait fait preuve d'une fermeté rare , craignant d'exposer à des périls presque certains l'équipage qu'il commandait , se décida à revenir en France. Tout ce voyage s'était fait sans qu'on recueillît aucun indice sur la Lilloise.

En 1836, la Recherche appareilla de nouveau pour l'Islande, et M. Tréhouart qui, l'année précédente, avait si noblement rempli son

lîfTRODrCTION. 17

devoir , devait commander encore celte expédition.

On résolut alors de donner au voyage de la Recherche un nouvel intérêt , en y adjoi- {jnant une mission scientifique. Les Danois , les Suédois , les Anglais avaient tour à tour visité l'Islande pourétudierses monuments littéraires , ses phénomènes naturels. Les Allemands , les Hollandais avaient publié sur la to-* pographie , Thistoire et la mythologie de Uslande , des livres d'un haut intérêt; et nous , nous ne connaissions encore cette contrée hyperboréenne que par les récits des voyageurs étrangers , par des traductions. Un seul Français, M. de ïrémarec, avait tenté de les décrire , mais il y avait passé à la hâte , et son récit ne présente qu'un petit nombre de notices fort courtes et fort incomplètes. Un autre Français, M. de laPereyre, pendant un séjour qu'il fit à Copenhague , recueillit auprès des savants danois des notions sur llslande ] mais son livre n'est autre chose que le résultat de quelques conversations inachevées , de quelques lectures superficielles et souvent fautives.

Au mois de septembre 1835, MM. Gaimard

18 INTRODUCTIOPf.

el Robert élaienl revenus en France avec une riche moisson d'objets d'art et d'histoire naturelle 5 ils avaient ouvert le livre de l'Islande à la première page , ils voulaient voir les autres ; ils avaient gravi la crime du Snsefels , ils voulaient connaître celle de l'Hécla; ils avaient étudié les mœurs , la physionomie, l'aspect de la nature sur tout son littoral , ils voulaient continuer leurs observations de l'avitre côté. Leurs récits intéressants, curieux, sincères , ne tardèrent pasà faire des prosélytes. Au mois de mai 1836, cinq passagers nouveaux allaient suspendre leurs hamacs aux lambris de la Recherche. Ils faisaient partie d'une commission organisée par l'ordre de M. le ministre de la marine , destinée à étudier l'Islande sous ses divers points de vue , et présidée par M. Gaimard , qui le premier avait conçu l'idée de cette expédition, et qui, pendant tout le temps qu'elle a duré, a fait preuve d'un grand dévouement et d'un zèle infatigable. M, Robert devait poursuivre ses études géologiques 5 M. Lottin était chargé des observations d'aiguille aimantée; M. Angles^ des observations de météorologie y M. Meyer , à qui nous devons plusieurs beaux tableaux de marine, emportait sa pa-

INTRODUCTIOTT. 10

lelle, et M. Bévalel devait dessiner les objets d'histoire naturelle. UAcadémie française voulut bien nr)'accorder un mandat lilléraire : je le reçus avec reconnaissance, 11 est bien vrai cependant que j'aurais pu trouver, à Paris, à la Bibliothèque du Roi, une grande partie des trésors poétiques que j'allais chercher si loin. Il est bien vrai aussi que toute la littérature islandaise a été transportée à Copenhague, que les savants danois l'ont fouillée jusque dans ses derniers replis , et que , quand l'étranger s'en irait de village en village, de maison en maison, quêter les manuscrits, il ne trouverait pas une malheureuse strophe , pas une pauvre saga qui n'çùt été déjà recueillie par Magnussen , commentée par Rafn , analysée par Mlil- 1er. Mais c'est une chose importante de voir le pays dont on étudie l'histoire , de vivre parmi les hommes dont on veut connaître la langue. Il y a , entre la poésie d'un peuple et la terre qu'il habite 5 et la nature qui l'entoure, et le ciel sous lequel il vit, une alliance intime , alliance que peu de livres révèlent , et qu'il faut avoir observée sur les lieux mêmes pour la bien sentir. Ainsi je partis avec joie , et à ceux qui me parlaient des sagas de la Bibliothèque du

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Roi , el de manuscrits amassés à Copenhague, je répétais ces vers de Goethe :

Wer das Dichten will verstehen Muss in's Land der dichtung geheii.

Wer die Dichter will verstehen Mus in Dichter's La^nder çehen (1).

Quelquejours après notre arrivée en Islande, la Recherche quitta Reykiavik. Elle visita les diverses partie de File où abordent les pêcheurs français et se dirigea vers la côte orientale du Groenland. Je dois à l'amitié de M. Méquet , qui a fait avec distinction cette campagne, en qualité de lieutenant de frégate , quelques notes sur le voyage de la Recherche à Frederickshaab. Je crois pouvoir les placer dans celle introduction.

Le 29 juin , l'équipage s'aperçut du voisinage des glaces , à la couleur de la mer verte et foncée. Le ciel était pur, l'horizon étendu. A midi, la vigie signala une glace flottante. Une heure après, on en comptait un grand

(1) Celui qui veut comprendre la poésie doit aller dans la terre de la poésie. Celui qui veut comprendre les poètes doit visiter le pays des poètes. ( Le Divan. )

1?ÎTR0DICTI0?». 21

nombre. La nuit vînt: Tobscurité était profonde ; le bâtiment mit en panne.

Le lendemain, au lever du soleil , on découvrit du haut des mâts rimmense espace occupé par la banquise ; cette banquise n'est point , comme on se le figure généralement , une mer de glaces unie , compacte. C'est un amas de blocs gigantesques chassés par la tempête, emportés par le courant , qui flottent comme les vagues, s'agglomèrent, s'attachent l'un à l'autre , et quelquefois se disjoignent. A une certaine distance, on ne distingue pas , il est vrai, leurs aspérités, et toutes cesligneséchancrées , tortueuses , irrégulières , apparaissent comme une surface plate et continue. Mais à mesure qu'on en approche , ces glaces se dessinent sous les formes les plus étranges , les plus variées. Les unes projettent dans les airs leurs pics aigus , comme des flèches de cathédrales; xl'autres sont arrondies comme une tour, crénelées comme un rempart. Celle-ci ouvre ses flancs aux flots impétueux qui la fatiguent, elle se creuse, se mine, s'élargit comme une voûte , et ressemble à une arche de pont; celle-là se dresse fièrement au milieu des autres comme un palais de roi ; elle a ses

2i IMRODtCTION.

murailles de granit, sa colonnade, sa terrasse italienne 9 et le soleil qui la colore, la rend éblouissante comme un de ces temples d'or où demeuraient les dieux Scandinaves. Souvent aussi, au milieu de cet océan désert , sous ce rude ciel du Nord, on retrouve des formes de végétation empruntées à d'autres climats. On aperçoit des plantes qui semblent se balancer sur leur tige , des arbres qui penchent vers les vagues leur feuillage, desanimaux qui dorment sur leur lit de glace. Quelquefois lesEuropéens ont vu dans cette nature fantastique Timage des lieux qu'ils venaient de quitter. Des maisons construites syméiriquement , alignées comme dans une rue , leur apparaissaient de loin. Des bancs à dossier semblaient les appeler à prendre du repos, des tables se dressaient devant eux. Ni les bouteilles au long col, ni les verres, ni la nappe effrangée, rien n'y manquait. Mais un instant après, l'image trompeuse disparaissait comme par enchantement, et une autr;i image venait la remplacer.

Ce qui ajoutait encore à l'effet produit par tant de points de vue bizarres , c'est l'admirable couleur de ces glaces , c'est le bleu transparent, le bleu limpide et velouté qui les revêt .

iimthoduction. 23

A côté de ces tons de couleurs si purs , si lumineux , Fazur du ciel paraissait pâle et lemeraude de la mer était terne.

Mais pourceux qui devaient la franchir, cette banquise avait un aspect effrayant. De loin le regard du matelot contemplait ces remparts (le glace , élevés Tun derrière l'autre comme des chaînes de montagnes. On n'entrevoyait pas un espace libre, pas un chemin, seulement de temps à autre une gorge étroite comme un défilé. C'était là qu il f^dlail s'engager, c'était là qu'il fallait faire manœuvrer le bâtiment.

Le capitaine, M. Tréhouart, donna Texemple du courage et de la patience; il était le chef de cette périlleuse expédition j il en devint l'âme et la vie. Pendant tout le temps que la Recherche passa dans les glaces , on le vit nuit et jour au milieu de l'équipage, calculant les écueils, dirigeant les manœuvres, gouvernant son navire avec la sagacité d'un vieil officier et Tintrépide énergie d'un vrai soldat. Si la Recherche n'a pas péri dans la banquise , c'est à lui qu'on le doit , c'est au zèle qu'il avait su communiquera tous ceux qui l'entouraient.

Penîlant huit jours , la Recherche louvoya

au milieu des passages sans issue , des gorges perfides de la banquise , à chaque instant arrêtée par une nouvelle montagne, surprise par un nouveau danger. Un matin, une glace flottante vint la heurter, et lui enleva quatre pieds de son étrave. II n'en fallait guère plus pour la faire sombrer ; elle arriva cependant à vingt lieues de terre, mais les glaces l'empêchaient d'aborder. Depuis plusieurs jours ^ un brouillard continuel n'avait pas permis de prendre la hauteur du soleil. Des courants , dont on ne peut calculer la force , entraînaient le bâtiment , et les officiers ignoraient leur véritable position.

Un coup de vent du nord leur fraya un passage. Les glaces furent emportées avec vitesse. Le 5 , au matin , la Recherche manœuvrait plus à l'aise; les blocs flottants avaient disparu. Il ne restait autour du bâtiment que des masses gigantesques 5 les unes semblables à des montagnes , d'autres à des édifices en ruines. Le soir un cri de joie retentit au haut des huniers. Un matelot venait d'apercevoir la terre du Groenland. Le calme arrêta le navire pendant la nuit , mais le lendemain la brise fraîchit ? et après quelques heures de navigation on décon-

INTRODUCTION. 2o

vrit très-bien la côte élevée , spacieuse et couverte de neige.

Cependant personne ne connaissait le point où il fallait aborder ; on tira quelques coups de canon dans l'espoir d'attirer des Groènlandais, puis on attendit. Tout à coup Tœil exercé des marins distingue à l'horizon un point noir ; ce point grossit , s'avance , et l'on aperçoit un Esquimau dans sa pirogue. Il s'approche avec une sorte d'hésitation , mais aux signes d'amitié qu'on lui adresse il se rassure et vient se placer au pied du bâtiment. Les officiers lui crient : Frederikshaah I et il répond Pa-miut. Impossible de se comprendre. Le capitaine lui remet une lettre du gouverneur d'Islande pour le chef de l'établissement danois de Frederikshaah, lui montre le rivage et lui fait signe de la porter. L'Esquimau baisse la tête , agite sa rame et le voilà parti.

En quittant le bâtiment il veut montrer son adresse : il se fait chavirer dans sa pirogue , il se relève d'un coup de rame ; il lance un harpon à une longue distance . puis il fuit avec la rapidité de l'oiseau.

Douze heures se passent, douze heures d'anxiété. Le capitaine se demandait si l'Es-

qiiîmaii l'avait compris, et après celle journée d'attente, ne le voyant pas revenir , il allait aviser au moyen de reconnaître la terre , quand on vit arriver un grand nombre de kaiak. Un Groênlandais apportait une lettre du chef de l'établissement danois ; il devait servir de pilote à nos compatriotes , et la Recherche entra dans le bassin de Frederikshaab , tantôt à la voile , tantôt remorquée par son embarcation ou par des pirogues groënlandaises qui l'escortaient avec une étonnante légèreté. A dix heures du soir , elle était dans le port , amarrée à de fortes encablures. Les officiers oubliaient leurs inquiétudes et les matelots chantaient sous le ciel groênlandais leur chanson de Bretagne ou de Normandie.

Frederikshaab est un établissement de la Société de commerce du Danemark. On y arrive par un canal de deux lieues de longueur , très-étroit, formé d'une haie continue de petites îles. Le sol est constamment couvert de neige , la température dans les jours d'été à o"". Sur la côte , on aperçoit un petit fort en terre , portant le pavillon danois ; l'habitation du chef de rétablissement , con-

INTRODUCTIOÎf. 27

slruite avec une certaine élégance^ meublée avec goût 5 comfortable , une chapelle en terre , et cinq à six huttes d'Esquimaux , voilà tout. Un navire danois vient à peu près toutes les années apporter à cet établissement des denrées européennes et prendre en échange l'huile , le phoque , le poisson , les peaux de lièvres blancs et de renards. Un prêtre qui demeure à vingt lieues de là vient, aussi une fois par an, faire un sermon à cette pauvre peuplade , baptiser les enfants 5 sanctionner les mariages. Le reste du temps , les habitants de Frederikshaab vivent dans une ignorance complète du monde extérieur , dans une solitude absolue.

Le chef de l'établissement , M. Mœller et sa jeune femme , qu'il avait été chercher en Danemark deux années auparavant , accueillirent nos compatriotes avec la plus touchante cordialité. Un employé subalterne de la société , M. Kauffel , ne fut ni moins obligeant, ni moins empressé.

La Recherche séjourna là quinze jours.

Les officiers explorèrent les environs , tantôt pour faire des recherches d'histoire naturelle , tantôt pour observer les mœurs , la

^î^ INTRODtCTlOil.

physionomie , le caractère des habitants. Sur les montagnes, ils trouvaient la gelinote , le lièvre blanc, le renard bleu j ils pénétraient dans la hutte du Groënlandais , ils s'asseyaient à son foyer.

Les hommes sont d'une taille au-dessous de la moyenne ; ils ont les yeux noirs ^ petits , perçants , les pommettes saillantes, le teint cuivré. M. Méquet leur trouva beaucoup de ressemblance avec les Indiens de l'Amérique méridionale , les Galibis , qu'il avait vus quelques mois auparavant.

Les femmes ont des cheveux noirs relevés à la chinoise ; leur figure est douce , souvent jolie.

Les hommes et les femmes portent le même costume : une camisole en double peau de phoque ou de renne , le poil en dedans le poil en dehors , des culottes en peau de phoque , et de grandes bottes fourrées en peau de lièvre ou de renard; tous ces vêtements sont cousus avec des bojaux de poisson , taillés avec art , ornés de petites bande de peaux de différentes couleurs , quelquefois de grains de verre. Celui des femmes, surtout, est fait avec une sorte de coquetterie ; elles

IHTRODVCTION. 29

ont de plus que les hommes un capuchon qui leur pend derrière le dos , et dans lequel en voyage , elles placent leur enfant , afin d'avoir les mains libres et de ramer,

La hutte des Esquimaux n'est autre chose qu'un mur en pierre élevé à deux ou trois pieds de terre et recouvert en peaux de phoque : elle est fermée par un rideau de lanières de peaux transparentes qui y laisse pénétrer un peu de clarté. Au milieu de celte hutte on aperçoit une lampe de forme ovale 5 en pierre du pays j elle sert tout à la fois à les éclairer , à chauffer leur demeure 5 et à cuire leurs aliments. L'hiver , ils se creusent des habitations plus solides dans les blocs de glace qu'ils taillent comme le roc.

Les habitants de cette malheureuse contrée n'ont d'autre ressource que la pêche , et le phoque compose toute leur richesse ; le phoque les nourrit , les habille , les chauffe , les éclaire, et leur donne de quoi acheter, auprès de l'agent de la compagnie danoise , les diverses denrées dont ils ont besoin. Si les phoques venaient à quitter les côtes du Groenland , il est certain que toute cette

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population serait condamnée à mourir. La Providence leur envoie aussi, par les courants, de la Sibérie les troncs d'arbres avec lesquels ils fabriquent leurs harpons et une partie de leurs ustensiles. La Providence n'oublie jamais ceux qu'elle semble le plus complètement abandonner ; elle a placé sur ce sol humide du Groenland les plantes anti scorbutiques , elle a donné à l'Islande le lichen , préservatif de laphthisie.

Les Esquimaux vont à la pèche dans leur kaiak. C'est im canot en peau de phoque , très-étroit, aminci aux deux bouts , léger comme une écorce de liège , glissant sur l'eau comme un patin sur la glace. L'homme se place au milieu de cette frêle embarcation ; il y entre jusqu'à la ceinture ; il y est lié , et il la fait manœuvrer avec lui comme une partie de lui-même. Ce n'est plus un batelier ordinaire , ce n'est plus le pécheur dans sa barque , c'est l'homme avec des nageoires , l'homme devenu poisson. Il tient d'une main une rame plate à deux pelles, avec laquelle il exécute les mouvements les plus rapides , les manœuvres les plus étranges ; il a à côté de lui ses flèches, son harpon.

INTRODLCTIO?r. 51

Ainsi armé , il s'élance dans les vagues impétueuses , court à la poursuite des phoques , et ne craint pas même d'attaquer la baleine. Quelquefois aussi il a recours à la ruse , il endort l'oiseau de mer par ses sifflements , et quand il le voit arrêté , battant de l'aile, la tête immobile, le regard fixe, il lui lance une de ses flèches , et rarement il manque son coup.

Les Esquimaux ont encore une autre embarcation qu'ils appellent umiack; c'est leur grand bateau de voyage, leur yacht, leur navire ; ils s'en servent pour aller d'une peuplade à l'autre , pour porter leurs denrées à la colonie. Les femmmes s'y embarquent avec leurs enfants ; elles emportent avec elles les ustensiles de ménage , les piquets pour construire la tente. Dès que l'umiak aborde sur la côte , le Groënlandais prend ses piquets , déroule ses peaux de phoque, et voilà sa demeure faite; toute la famille couche là. Une petite planche de quelques pouces de hauteur sépare seulement les jeunes filles des femmes mariées.

La nouvelle de l'arrivée de la Recherche se

32 llfTRODUCTlON.

répandit rapidement dans les habitations voisines de Frederikshaab , et Ton vit accourir dans leurs umiaks une quantité d'Esquimaux empressés de voir le grand vaisseau dont on leur avait parlé et d'échanger leurs richesses groënlandaises contre des denrées européennes ; ils donnaient avec joie, pour un pantalon de matelot , pour une veste bleue , leurs camisoles et leurs culottes de peaux de phoque. Les hommes n'avaient besoin que d'un signe pour se dépouillera l'instant j mais les femmes hésitaient; un instinct de pudeur luttait en elles avec le désir de suivre l'exemple de leurs maris : cependant elles finissaient presque toujours par céder j elle se retiraient à l'écart, ôtaient leurs vêtements et les apportaient avec un timide sourire au matelot.

Dans le cours de ces relations journalières, nos compatriotes furent plus d'une fois frappés de l'honnêteté , de l'intelligence , de la discrétion des Esquimaux 5 et il n'est pas un mousse de la Recherche qui ne se plaise encore à faire leur éloge.

Malheureusement le but pour lequel ce bâtiment avait été à Frederikshaab ne fut pas rempli. M. Mœller ne put donner à M. Tré-

iriTRODlCTlOIt. 5S

houart aucun renseignement sur la Lilloùe , et toutes nos investigations en Islande et au Groenland pourraient nous faire désespérer du sort de nos malheureux compatriotes , si Ton devait désespérer avant le temps d'une noble entreprise soutenue avec courage.

Le 20 août, notre bâtiment était de retour à Reykiavik , et le 27 septembre , après une longue et pénible navigation, nous revîmes les côtes de France.

J'ai cru devoir raconter avec tous ces détails le voyage de la Recherche. Qu'il me soit permis maintenant de dire quelques mots du livre que je publie.

Ces Lettres sur l'Islande ont été écrites , en partie pendant mon séjour à Reykiavik , en partie depuis mon retour à Paris , d'après des notes prises sur les lieux mêmes. Tout ce qui a rapport aux mœurs, à la description du pays, est vrai. J'ai dépeint ce que j'ai vu, sans y rien ajouter et sans y rien changer. Quant à la partie littéraire de cet ouvrage, je ne m'en exagère pas à moi-même l'importance. Je sais qu'elle aurait pu être plus longuement développée; les Danois ont écrit sur ce sujet des volumes entiers et n'ont pas épuisé la matière. Nous n'a-

vons point encore de traduction complète de TEdda , point de traduction des sagas , point de grandes études sur la poésie des scaldes, sur les historiens du nord , sur la langue islandaise , celte belle et forte langue qui a régné dans les trois royames Scandinaves. Jesaisque tous ces travaux sont à faire j je crois même qu'ils intéresseraient , sinon la majorité du public , au moins un grand nombre d'hommes éclairés. Mais , d'un côté , j'avoue que je ne me sentais pas encore de force à les entreprendre ; de l'autre , il m'a paru prudent de ne pas offrir d'abord au public un ouvrage très-étendu; il n'y a pas longtemps que nous avons commencé à tourner nos regards vers le nord. Avan t de vouloir en expliquer catégoriquement la science et l'histoire , il est peut-être nécessaire d'indiquer par aperçu les points principaux sur lesquels l'attention doit se porter.

Ce livre n'est donc qu'un récit de voyage sans prétention, un tableau rapide de quelques faits notables , dignes d'une longue étude , et si je ne me trompe, peu connus en France; c'est l'abrégé d'un livre important qui se fera j)ar le concours de quelques hommes plus savants et plus expérimentés que moi, et qui sera

complété par des travaux d'art et d'histoire naturelle.

En terminant, je remercie l'Académie française, qui a bien voulu me prêter, dans cette excursion Scandinave , Tappui de son puissant patronage. Je remercie ceux qui m'ont aidé de leurs conseils, soutenu de leur amitié dans des études que j'ai entreprises avec crainte, que je poursuivrai désormais avec courage.

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