‹ Lettres sur la politique colonialeChapitre 103 sur 126 · DES RÉSULTATS · texte numérisé non relu

DES RÉSULTATS

Le bourreau et le maître d'école. — La guerre de rindépendance et Adam Smith. — L'apparence et la réalité. — Nelson, Wellington et une idée. — Le duc de Palikao et deux hommes dans un cabinet.

— Vous concluez à la stagnation ?

— Non!

— Mais alors ?

— Je prends un exemple : le bourreau dresse sa guillotine ; tout le monde en parle ; les curieux se précipitent ; les journaux contiennent les détails de la cérémonie qui sont racontés, commentés, à toutes les tables d'hôte et de famille; et les partisans de la peine de mort sef figurent que cette opération leur a donné une garantie de sécurité proportionnée au bruit qu'elle a fait.

A côté , un obscur maître d'école enseigne à quarante enfants à lire , à écrire , leur met en mains ces premiers outils intellectuels sans lesquels un homme n'est plus qu'une non-valeur dans notre milieu social ; il leur apprend, par son exemple, par ses récits, par la répétition de certaines for-

mules, Tamour du travail, le respect des autres individus, la solidarité qui lie chacun de nous à tous, la morale professionnelle. Il ne fait pas de bruit, comme le bourreau, lui! Direz-vous qu'il travaille d'une manière moins efficace à la sécurité sociale ?

Vers 1776, si vous aviez trouvé un Anglais dans la rue, il vous eût parlé de la guerre contre les colonies d'Amérique. Il vous eût dit que l'Angleterre était ruinée, si elle ne conservait pas le monopole de leur commerce. Les grands hommes, les hommes utiles pour lui, à cette époque, étaient les généraux qui combattaient les « insurgents. »

Si vous lui eussiez parlé d'un certain Adam Smith, certainement, dans la proportion minima de 999 sur 1 ,000, il vous eût répondu : — « Je ne connais pas. » Cependant à ce moment, cet obscur professeur de philosophie publiait un livre intitulé : La richesse des nations^ et jamais livre n'a mieux justifié son litre! 11 démontrait, entre autres choses étranges, que les colonies américaines rapporteraient beaucoup plus à l'Angleterre, si ses généraux étaient vaincus, que s'ils triomphaient. L'événement confirma complètement l'opinion de ce mauvais patriote (1). Au moment où les guerres pour la suprématie des mers, pour le monopole du commerce, allaient dévorer des millions d'hommes et des milliards^ il démontrait qu'il n'y avait pour un pays qu'une seule manière d'ouvrir des débouches à ses produits, c'était d'ouvrir ses frontières aux produits

(1) Voir ci-dessus. Lettre XXIII, p. 48.

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des autres. Certes Topinion publique se préoccupait bien plus de Pitt que du livre d'Adam Smith : Nelson et Wellington étaient les héros populaires. Ils le sont même encore. A Londres, on voit leurs statues et leur nom partout ; on cherche celui d'Adam Smith. Cependant peu à peu ses doctrines avaient cheminé de cerveau en cerveau ; des hommes ardents, convaincus, Pelham Villiers, Cobden, John Bright les avaient prises, et à grandes volées, les avaient jetées sur l'opinion publique, où elles finirent par germer. Depuis 1850, en brisant le régime protectionniste, elles ont fait gagner plus de milliards à l'Angleterre que ses guerres, à propos de la conservation de Malte, ne lui en avaient fait perdre !

Vers 1860, les badauds français suivaient sur les cartes et dans les journaux illustré?, avec un grand intérêt, les exploits de notre armée en Chine. Des commerçants ouvraient de grands yeux, envoyant les discours officiels leur promettre 400 millions de nouveaux clients. Pendant ce temps, enfermés dans un cabinet de travail, deux hommes, Cobden 'et Michel Chevaher, biff*aient des articles du tarif des douanes, en abaissaient certains chiff'res; et tandis que les exploits du duc de Palikao nous rapportaient la honte du pillage et de l'incendie du Palais-d'Eté et un débouché annuel qui, au bout de 22 ans, se montait pour notre commerce à 2,900,000 fr., le travail silencieux des deux économistes rapportait à ces commerçants, grisés par l'écho de nos victoires sur les fils du Ciel, une augmentation de clientèle

qui se montait à 670 millions par an, pendant la première période quinquennale (1).

Les solutions les plus utiles ne sont point les solutions à tapage. Il faut supprimer de Fhistoire et de la politique nos habitudes de théâtre.

Gomme nous en sommes loin, je suis sûr que phis d'un de mes lecteurs considérera mes solutions comme négatives parce que je ne regarde pas la prise de Tamatave comme une brillante opération coloniale ; parce que je ne crois pas que le bombardement de Fou-Tchéou ouvre beaucoup de débouchés à notre commerce; parce que nos exploits au Tonkin ne me prouvent pas que le fleuve Rouge, tantôt à Tétat de torrent, tantôt à sec, soit « la grande voie navigable » que nous dépeignait M. Jules Ferry; parce que je n'ai qu'un médiocre enthousiasme pour les expéditions destinées à nous assurer Tempire du Sénégal et d'où nos soldats rapportent à coup sûr la dysenterie, quand la fièvre jaune ne les garde pas.

Certes, je suis convaincu que beaucoup de gens, de très bonne foi, s'imaginent que la politique coloniale de sang, de guerre, de ravages, de bombardement, de spoliation est une politique vraiment patriotique ; que nos généraux et amiraux rendent de grands services à notre industrie et à notre commerce, et que les hommes d'Etat qui se lancent dans ces aventures, font de la grande politique.

Je considère, au contraire, leur politique comme aussi étroite qu'immorale; comme aussi myope que

(1) Voir lettre XXVI.

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