‹ Lettres sur la politique colonialeChapitre 126 sur 126 · LETTRES SCR LA POUTIQL^ G0L0XL4LE · texte numérisé non relu

LETTRES SCR LA POUTIQL^ G0L0XL4LE

Mais il y a encore quelque chose d'aussi inexplicable. Le gouvemement, malgré ropinion presque unanime du pays, le lance dans ane aventure. Cette aventure tourne mal. . .

Que se passe-t-il en Angleterre? M. Gladstone renverse lord Beaconsfield en attaquant sa politique extérieure qui, cependant, avait remporté certains succès de nature à flatter Forgueil national. Le pays se prononce énergiquement pour une politique de paix. Le nouveau parlement est élu. Il abandonne TAfghanistan et les 500 millions qu'avait coûtés son expédition, et en Afrique, n'hésite pas à faire des propositions de paix aux Boërs (mars 1881).

Si la Chambre des Lords vote contre ces résolutions, elles sont accueillies avec ime énorme majorité dans la Chambre des Communes et approuvées dans tout le pays.

M. Gladstone, recommençant des fautes de la même nature que celles qu'il avait reprochées à son prédécesseur et suivant une politique analogue à celle de nos ministres français, fait la guerre d'Egjrpte, bombarbe Alexandrie et ensuite se met en route pour « écraser le Madhi » et délivrer Gordon. Gordon est tué : Khartoum est pris. Je vais alors en Angleterre. Jugeant les autres d'après nous-mêmes, je crois que tous les Anglais, d'un mouvement unanime, veulent plus que jamais « écraser le Madhi ». Pas du tout. John Morley, Labouchère déclarent, avec l'approbation de tout le parti libéral et radical, qu'il faut abandonner le Soudan. J'entends un mem-

bre éminent de la Chambre des Communes dire tranquillement : — « Nous allions au Soudan pour délivrer Gordon ! Eh bien ! il est délivré ! » — D'autres membres de la Chambce des Communes déclarent que les Anglais n'ont pas le droit « d'écraser le Madhi ». Des meetings votent des résolutions dans ce sens, entre autres le grand meeting tenu par Bradlaugh le 2 avril. Je lis dans la Weekly dispatch, une lettre ayant pour titre : « Bravo pour le Madhi ! »

Les gens qui parlent ainsi ne sont pas tenus pour mauvais patriotes, pour traîtres à l'Angleterre.

Que font, au contraire, les hommes politiques français? Le commandant Rivière est tué pour avoir outrepassé ses ordres. Aussitôt, il faut venger Rivière ! On vote d'enthousiasme, sans examiner les conséquences de l'aventure, l'utilité de la présence des Français au Tonkin. L'expédition du Tonkin est engagée et pour venger un mort, on se prépare à faire tuer beaucoup d'autres de nos compatriotes. Le pays n'a pas d'enthousiasme ;, mais les hommes politiques, les membres de la Chambre des Députés, les journaux de toutes nuances n'osent pas examiner froidement la question; ils craignent de choquer une opinion publique qui, de son côté, craint de se manifester. Ils s'entendent pour dissimuler, sous une hypocrisie dite patriotique , son blâme , ses appréhensions et la véritable solution. De là, la faiblesse de l'opposition et le triomphe du gouvernement ! Elle n'a pas le courage civique de détruire les sophismes de celui-ci, parce qu'elle croit qu'ils

flattent des préjugés. Tout allaiit se terminer tant bien que mal, quand survient Taffaire de Bac-Lé ! Il faut venger le « guet-apens ». Nous avions la main dans l'engrenage. Nous y mettons le bras.

Enfin, le 29 mars, on apprend que les prétendues victoires, célébrées avec tant d'emphase par le gouvernement, aboutissent à un échec. Le général de Négrier est blessé et forcé d'évacuer Lang-Son; il ne s'agit plus maintenant de la conquête duTonkin, Le général Brière de Tlsle se borne à dire modestement qu'il espère v se maintenir dans le Delta. »

En Angleterre, le parti radical dit hautement : — Quittons le Soudan !

En France, M. Clemenceau pose très bien la question à la tribune :

D'un côté, les soldats engagés, à tort ou à raison, au secours de qui il faut aller.

D'un autre côté, l'expédition du Tonkin, la guerre de Chine. Qu'en ferons-nous? Resterons-nous au Tonkin ? Essaierons-nous d'aller à Pékin ?

Rien que cette question en implique la solution. Mais, dans notre gouvernement prétendu parlementaire, le Président de la République n'appelle pas M. Clemenceau et ne lui dit pas :

— Vous avez été le leader de l'opposition contre l'expédition du Tonkin. La Chambre vient de dégager sa responsabilité. Elle entend par conséquent suivre une autre politique. A vous appartient la mission d'en tracer le programme et d'en poursuivre l'exécution : — Formez un ministère !

On pense à tout le monde, excepté à M. Clémen-

ceau. On pense surtout à des hommes qui n'ont pas ou ne veulent pas formuler une idée nette sur la solution à intervenir.

Un ministère a fait une sottise contre Topinion de la grande majorité du pays. Le ministère est mis à la porte et reprend sa liberté d'action. C'est à des opérations de ce genre que se prête merveilleusement le régime parlementaire et républicain. A quoi bon changer de ministres, si leurs successeurs doivent être condamnés à continuer les fautes pour lesquelles leurs prédécesseurs ont été renversés ?

Ces successeurs proposent de voter un crédit de 200 millions : c'est fait en une heure. Il n y avait que deux généraux au Tonkin, on en envoie six. Comme le disait Sigismond Lacroix, dans le Radical :

« La politique coloniale triomphe plus que jamais. Du temps de M. Ferry, on la contestait. Sous le gouvernement de M. Brisson, on l'acclame. Voilà la différence. »

Cependant, une solution bien simple saute aux yeux, mais personne n'ose la proposer.

— C'est de s'en aller !

Il a bien fallu finir par là au Mexique : il est inutile d'ajouter quelques centaines de millions à ceux qui ont été déjà dévorés, des existences de braves gens gaspillées sans intérêt pour la patrie, aux sacrifices déjà faits. Il est dangereux de compromettre notre sécurité en Europe encore plus qu'elle ne l'est.

Je sais bien que ce n'est point là la politique du poing sur la hanche, du chapeau sur l'oreille, de la

moustache en croc, des matamores-Jocrisses qui faisaient dévorer d'une seule bouchée la Chine par la France, et qui criaient « à Pékin ! » comme ils avaient crié « à Berlin ! »

Mads j'aime mieux les Anglais positifs qui vous disent tout simplement :

— La guerre est une industrie qui ne paye plus ses frais !

Cette politique modeste, c'est la politique du. Bonhomme Richard; c'est la politique du certain pour l'incertain ; c'est la politique de la réalité au lieu de la politique du panache; c*est une étape pratique vers cet idéal vers lequel il faut que tous les peuples s'orientent :

Substitution de la civilisation scientifique et productive à la civilisation religieuse et guerrière.

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