LETTRE XXV
Œuvre de sultan. — Débouchés naturels et débouchés factices. — Le Tonkin comme débouché. — Un passager d'honneur. — L'article 513.
La politique coloniale est une fantaisie de sultan oriental.
Mourad voit un fleuve couler : il n'a qu'à le laisser faire ; grâce à la différence de niveau de la source et de Tembouchure de ce fleuve, ses eaux emporteront dans la plaine qu'elles arrosent les flottes de bois, les bateaux, les minéraux extraits de la montagne. C'est trop facile.
Le sultan Mourad intervient et ordonne qu'on en détourne le cours, qu'on le fasse remonter sur l'autre versant et qu'on l'y déverse pour arroser un désert de rochers et de sables.
Gaspiller à cet ouvrage le temps, les forces, la vie de ses sujets est une œuvre stérile, mais glorieuse ; laisser couler le fleuve serait une œuvre fertile, mais qui n'attesterait pas la puissance de l'intervention du maître, et il entend que ses sujets soient plutôt misérables de son fait qu'heureux de de son abstention.
Au XIX® siècle, en France, un homme à redingote, portant bretelles, bachelier, ayant dans sa biblio-
thèque la Collection des Economistes y ferme des débouchés riches par ses tarifs de douanes et s'efTorce d'ouvrir des débouchés factices à Taide de ses armées.
Ce Sisyphe à favoris est plein de dédain pour le sultan Mourad.
Mais il va bâtonner les nègres du Gabon pour leur persuader d'acheter les marchandises de ses manufacturiers privilégiés. 11 s'imagine faire d'excellents clients, en ruinant les Tonkinois. Combien de millions ont été dépensés par ses prédécesseurs en entreprises de ce genre ? Combien de millions y a-t-il engloutis, y engloutira-t-il ? On n'en sait rien.
Dix-huit mois après la conclusion du traité de commerce conclu le 31 août 1874 avec l'Annam et donnant à la France le monopole du commerce avec le Tonkin, aucun navire français n'était entré dans le fleuve Rouge, tandis que des navires anglais, représentant 3,525 tonnes, six navires allemands représentant 1,853 tonnes, 116 navires chinois, représentant 2,483 tonnes avaient profité de cette nouvelle route vers la Chine occidentale (1).
Nous reconnaissons que, depuis, notre commerce a augmenté : en 1883, tandis que l'étranger y importe pour 3 millions 330 mille francs, la France y importe pour 829,000 francs. Pendant le premier semestre de 1884, les importations françaises se sont élevées à 1,244,000 francs et les importations étrangères à 3 millions 75 mille francs.
(l) Norman, le Tonkin, p. 144.
Les importations de la Cochinchine au Tonkin sont de 1 ,080,000 francs.
En voici les principaux articles :
Absinthe.... 18,000 bout. , valant 32,884 15
Cognac 28,828 — — 36,592 03
Liqueurs.... 98,622 — — 187,001 48
Vins 335,555 litres — 258,429 59
Conserves... 46,477 boîtes — 62,759 11
Tabac 22,901 kilogr. — 74,883 11
L'importation directe de France, sauf quelques milliers de paires de chaussures, a fourni au Tonkin, de janvier à juillet 1884, des objets d'alimentation et des boissons, surtout de la bière et du cognac.
Néanmoins, le pavillon français, grâce au service subventionné des Messageries maritimes, transporte en valeur plus de marchandises que le pavillon étranger : 2,303,584 fr. contre 2,016,467 fr. Il est entré à Haïphong 34 navires français jaugeant 19,571 tonnes et 23 navires étrangers, ceux-ci venant tous de Hong-Kong, jaugeant 26,675 tonneaux. De provenance directe de France, on n'enregistre qu'un seul navire.
Il y a un industriel dont l'Algérie a fait incontestablement la fortune. Un jour, il désira voir cette terre à laquelle il devait tant. Quand à bord des paquebots delà Compagnie transatlantique, il donna son nom, la Compagnie refusa de recevoir son argent, lui déclarant qu'elle lui devait bien un passage d'honneur.
Ce passager illustre, dont le nom est répété
chaque jour plus de fois en Algérie que celui de n'importe quelle glorieuse personnalité civile ou militaire, était M. PERNOD, fabricant d'absinthe.
Nul doute que l'expédition du Tonkin ne lui soit aussi utile et ne soit encore plus funeste à nos soldats que la conquête de FAlgérie.
Le profit, que nous donne le Tonkin, est facile à calculer, déduction faite de la détérioration du capital humain et du matériel qui s'y trouve; il nous a coûté 100 millions, en 1884, pour permettre à notre commerce d'y vendre 1,240 mille francs de marchandises en six mois 1 Et quels sont les clients ? Nos soldats, payés par nous 1
Un commerçant, qui ferait une semblable opération, serait condamné pour banqueroute, et un jeune homme, qui comprendrait de cette manière la gestion de ses intérêts, serait immédiatement ligotté dans les dispositions de l'article 513 du code civil.