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LETTRE XXIX

Les deux premiers points. — Le troisième : « La mission civilisatrice. » — « Ceci doit être à nous. » — Le prix d'un territoire en Afrique. — Le protectorat. — La Nouvelle-Guinée. — Le maréchal Clausel. — Nos protégés. — Des gens sérieux! — « Ote-toi de là que je m'y mette! »

Nous venons de constater les résultats de la politique coloniale :

1° Au point de vue de « l'expansion de la race française. »

2** Au point de vue « des débouchés pour notre industrie. »

Nous allons maintenant l'examiner au point de vue de « notre mission civilisatrice. »

Quand un navigateur, un aventurier Européen se trouve en présence d'un nouveau pays et d'un nouveau peuple, il tient à leur égard exactement le même raisonnement que Bilboquet à l'égard de la malle : — Ceci doit être à nous.

Christophe Colomb, Fernand Cortez, Pizarre, Cook et Bougainville, aussi bien que les aventuriers Canadiens, qui plantaient des poteaux le long du Mississipi, n'ont jamais fait valoir des titres plus sérieux.

Ce n'était pas cependant exactement l'application de la théorie du premier occupant : car les territoires qu'ils s'appropriaient étaient déjà occupés. Mais pour, l'Européen, les populations indigène s \ j T Toni jamais été considérées que comme des obsta - ;j/» clés ou des instruments- , ^

Récemment nous avons vu de nouvelles annexions où on a mis un peu plus de formes. M. Luderitz vient d'acquérir pour le compte du gouvernement allemand sur la côte orientale de l'Afrique, au bord de la baie de Sainte-Lucie, moyennant une boîte à musique, un habit brodé et un peu d'eau-de-vie, un territoire à limites indéterminées.

Le traité est fait en bonne et due forme. Il a un protocole. Entre... etc., et entre... etc. Les signatures y sont : seulement la signature du nègre figure sous la forme d'une simple croix. Qui peut nier ensuite l'authenticité et la bonne foi de ce document ? Il eût* été si facile d'inventer une signature ou un cachet faux !

Le chef nègre a, sans doute, contracté de son plein gré, en possession de sa pleine raison. Le baril de tafia ne lui fut livré qu'après. Il est vrai qu'auparavant, il avait bien fallu arroser le traité de quelques bouteilles. ,

M. Hérisson, pour le compte du gouvernement français, vient d'accomplir la même cérémonie aux Nouvelles-Hébrides.

Souvent aussi on a recours au protectorat. C'est ce dernier moyen que vient d'employer l'Angleterre pour la prise de possession de la partie de la Nou-

velle-Guinée, s'étendant des frontières des possessions Hollandaises jusqu'au cap East-Cape , y compris les îles adjacentes et File Kosman, à Test du Cap.

Le 6 novembre 1884, le commodore James Elphinson Erskine avec trois vaisseaux, le Baven, Y Espiègle et le Nelson, réunit à bord de ce dernier navire une cinquantaine de chefs indigènes : les officiers anglais étaient en grande tenue ; le principal chef, Boevagi, avait une chemise et un chapeau de feutre rouge; les autres n'avaient qu'un foulard autour de la tête. Quand ils furent bien disposés par un festin, composé de riz bouilli et sucré, le commodore annonça que Sa Majesté la gracieuse reine d'Angleterre et impératrice des Indes leur accordait l'insigne faveur de les prendre sous sa protection. Il offrit au chef Boevagi, un bâton d'ébène, portant à une de ses extrémités une pièce d'or frappée à l'effigie de la reine d'Angleterre, fit cadeau à chaque chef d'un tomahawk, d'un couteau de boucher, d'un morceau d'étoffe de couleur et d'un paquet de tabac. On appuya ces démonstrations amicales de quelques coups de canon, destinés à prouver aux indigènes que les Anglais étaient des protecteurs aussi redoutables qu'aimables ; et le lendemain matin, le commodore à terre, entouré de son état-major et de ses marins, lut, devant les chefs, la proclamation affirmant devant le monde entier le protectorat de l'Angleterre (1).

(l) XIX* siècle, 3 janvier 1885. Lettre de Sydney.

Le protectorat est la formule du xix*= siècle. Le maréchal Clausel déjà s'adressait aux Arabes en ces termes :

« Nous ne venons pas vous conquérir ; nous venons vous délivrer des tyrans qui vous opprimaient. Nous ne venons pas occuper votre sol, nous venons vous défendre et vous protéger contre ceux qui vous ont asservis. »

En 1881, la France est allée protéger contre les Kroumirs le Bey de Tunis qui ne demandait pas sa protection.

L'Angleterre a protégé TEgypte en bombardant Alexandrie.

Tous les gens de bonne foi savent que nous ne sommes allés au Tonkin que pour protéger les Tonkinois contre la tyrannie des mandarins Annamites.

M. Thomson n'est allé renforcer récemment notre protectorat au Cambodge que par sympathie pour le roi de Cambodge ; mais comme celui-ci ne paraît pas lui en témoigner une reconnaissance suffisante, nos soldats se préparent à lui apprendre que l'ingratitude est un péché qui doit être aussi bien puni sur la terre que dans le ciel.

Tout le monde sait que notre expédition de Madagascar n'a pour motif que de proléger les Sakalaves contre les Howas.

Je ne déteste pas un peu d'hypocrisie. Le criminel qui a la pudeur de son acte vaut mieux que celui qui s'en fait gloire; mais poussée à un certain degré, elle devient de l'impudence.

Munies de droits si solidement établis, sérieuse-

ment, la France, l'Allemagne, l'Angleterre viennent dire, Tune à l'autre : — Maintenant ce territoire m'appartient ; et la preuve, c'est que je vais massacrer le chef nègre et ses sujets, s'ils ne me cèdent pas le terrain, et si l'un d'eux a le malheur de me voler un clou, je le tue !

Les diplomates, réunis en ce moment autour d'un tapis vert, à Berlin, discutent sans rire la valeur de signature du roi Makoko.

Nous n'avons pas le droit de rire du partage qu'Alexandre VI avait fait des deux nouveaux mondes, l'Américain et l'Asiatique : il donna tout ce qui était à l'orient des îles Açores au Portugal ; tout ce qui était à l'occident, à l'Espagne. La ligne, qui détermina les limites de ces droits réciproques, s'appela « ligne de marcation ». Le voyage de Magellan autour du monde dérangea la ligne du pape. On en traça une autre, qu'on appela « de démarcation. » Quand les Portugais abordèrent au Brésil, les Français et les Anglais dans TAmérique du Nord, ils dérangèrent ces lignes. Les diplomates de la conférence de Berlin en tracent de nouvelles.

La manière dont chaque peuple européen entend faire valoir ses droits de propriété est digne de la manière dont il les a établis.

Notre « mission civilisatrice » se traduit à l'égard des populations indigènes par cette première phrase simple et claire :

— Ote-toi de là que je m'y mette.

— Pourquoi ?

— Parce que je suis le plus fort.

L'indigène n'avait pas besoin des Européens pour connaître cet argument : seulement, ils l'ont fortifié avec un luxe de revolvers, de fusils et de canons auquel ne sauraient résister les esprits les plus obstinés.

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