‹ Lettres sur la SuisseChapitre 40 sur 54 · ARAU · texte numérisé non relu

ARAU

d’antiquité, que pour y contempler un des plus charmans paysages de la Suisse. Le mont qui domine la ville de Baden, au couchant, est surmonté des vieilles ruines du château des Baillifs, détruit dès 1712; c’est le seul objet qui attriste l'aspect de cette riante nature, ou qui du moins rappelle, au milieu des douces émotions qu’elle excite , l’image des fureurs des hommes. |

C’est encore une autre ruine qui dispose l’âme à des réflexions sérieuses , que le vieux château de Hapsbourg, qu'on aperçoit à quelque distance de Baden , dans une situation mélancolique, et dont la vétusté et l'abandon contrastent avec l’éclatante verdure et l'nmcomparable fraicheur du paysage qui l’environne.

Ainsi donc, toute la puissance de la maison d'Autriche n’a pu défendre son berceau contre les outrages du temps; l'antique domaine de cette maison, qui occupe le premier trône de l’Europe, croule maintenant de toutes parts ; et la cabane du paysan de l’Argovie, dont le vaste toit de chaume ombrage au loin la terre sur laquelle il s'appuie, couvre encore aujourd’hui le sol qu’elle occupait au temps des Rodolphe et des Albert.

J'ai passé deux jours à /rau, le chef-lieu de ce canton d’A{rgovie, formé en 1798 d’un des

principaux débris de la puissance bernoise. La situation d’AÆrau, dans une plaine vaste et fertile, enceinte par le Jura, est aussi favorable au commerce qu’à l’agriculture; et la manière dont cette ville est bâtie, son étendue, sa population, aïtestent que ces deux sources de la richesse publique y coulent avec une égale abondance. |

Je ne vous parlerai cependant point des fabriques de ce pays, ni de ses manufactures de toiles, n1 de sa fonderie de canons, ni même de ses ateliers de libéralisme. Les presses de M. Sauerlænder réclameraient à ce dernier titre l'honneur d’une mention particulière; car Arau est le siége de la démocratie helvétique ; sa Gazette en est la trompette, et M. Zschokke, qui la rédige, en est l’oracle et le héros.

J'étais curieux de connaître ce M. Zschokke, l’un des hommes de notre siècle et de la Suisse, qui ont le plus gagné à ce genre nouveau de spéculations qu'on appelle idées libérales, et qui ont trouvé moyen, en entrant pauvres et obscurs dans une révolution, d'en sortir riches et considérés. Il m’a semblé que ma visite ne le surprenait pas agréablement; du moins, ne devait-il guëre s’y attendre, d’après la manière dont il avait annoncé mon voyage dans son officieux journal. Je m’abstiens, par égard pour

ARAU. : 503 les lois de l'hospitalité, de parler de sa personne; mais je ne crois pas qu'il m’accuse de calomnier sa maison , en assurant qu’elle est charmante, et qu'il n’est pas d’aristocrate, füt-il du Petit Conseil de Berne, qui ne s 3 trouvât fort agréablement logé.

Une circonstance dont il est utile de vous entretenir, m'a rendu trop pénible le séjour d’Arau, pour que j'aie pu m'y livrer à des pensées qui ne fussent tristes comme mon àme. Et quel lieu, d’ailleurs, plus propre à inspirer des pensées douloureuses, que celui où l'antique et vénérable édifice des libertés helvétiques, au moment même où il venait d’être rajeuni par une restauration nouvelle, tomba sous le marteau libéral , et vit s'élever sur ses débris larbre sanguinaire de la liberté française ?

Peut-être ne savez-vous pas, mon ami, comment fut conçue et dirigée cette révolution de la Suisse , atroce et ridicule parodie de la nôtre; car les leçons de l'expérience récente de nos pères sont déjà presque effacées de la mémoire de leurs enfans. Que dis-je ? une génération, innocente ces crimes, aussi bien qu’étrangère aux malheurs qui ont entouré son berceau, mais enivrée au collége d'idées républicaines , et prenant déjà ses souvenirs pour des espérances, se montre impatiente, au sortir des jeux de son

enfance , de s’exercer à ceux d’une révolution, et semble ne chercher , en refaisant l’histoire de nos troubles, qu’un moyen plus court de l’'apprendre. Quoi donc de plus utile, que de remettre sous ses yeux quelques-uns des traits qui signalèrent cette révolution helvétique, l’un des actes les plus profondément pervers de la politique de ce Directoire, dont l’histoire a déjà dit, qu'il ne rechercha la haine de ses voisins que comme un dédommagement du mépris qu'il inspirait à la France? Je rappellerai les faits sans passion , et je parlerai des hommes sans crainte. Deux de ces hommes qui prirent aux agitations de la Suisse la part la plus active, vivent encore, et mon intention n'est pas de les troubler dans le repos dont ils jouissent. En passant l’année dernière à Lausanne, je n’y ai point vu M. de Laharpe, dont les vertus privées s’accommodent mieux de la retraite, où il vit actuellement, que de l’éclat des dignités républicaines; demain, je serai à Béle, et j'en partirai sans voir M. Ochs(r); mais leurs noms à à l’histoire, et l'histoire HR ent à tout le monde.

(1) Dans l'intervalle qui s’est écoulé entre mon voyage et la publication de ces Lettres, M. Ochs a cessé de vivre; mais quoiqu'il soit désormais entré tout entier dans le domaine dela postérité , je n’ajouterai ni ne changerai rien à ce que

ARAU. Ê 305 Les premières semences de la-révolution, cultivées long-temps aux deux extrémités de la Suisse, par des réfugiés vaudois, des bannis de Eu et des courtiers de Bdle, avaient enfin produit les fruits amers qu’on se proposait d’en recueillir. Maïs la présence d’un honnête homme, qui avait jusqu'alors endormi: la prudence d’unenation, devenait trop embarrassante. M. Barthélemy fut rappelé et passa en soupirant de sa retraite de Bâle, au palais du Luxembourg, et, bientôt après, du palais du Luxembourg, dansles déserts de la Guiane. Dès ce moment , affranchi d’un reste de pudeur, comme de son seul ennemi, le Directoire fit marcher en Suisse la corruption, dans la personne de ses agens, pour y applanir la route à ses armées ; Mengaud, courrier de Brune, fut.le Popilius précédant le Scipion du Directoire; et jamais, en effet, gouvernement plus vil ne fut plus fidement représenté. À L'agent français préluda quelque tenips par des outrages à des attaques plus sérieuses; demande de livrer les bannis français, ques par une atroce

j'en ai dit; je ne ferai qu'une Héhté observation : M. Qchs est mort paisible à Bâle; et lé général d'Erlach a péri maässacré par la main de ses compatriotes , et l’avoyer Steiguer est mort dans l'exil : Ô justice de Dieu! .

inconséquence , on proscrivait par décret etréclamait comme émigrés; demande de dépouiller les officiers suisses de leur croix de Saint- Louis, comme fauteurs de conspirations ; de- mande d’ expulser l'ambassadeur anglais, sans autre raison, qu'une volonté tyrannique ; rien n’étonna l’audace du Directoire, rien ne lassa la patience des Suisses. Eh! que ne pouvait-on pas en effet exiger d’une nation, qui laissait fumér depuis cinq années sans vengeance le sang de ses enfans, massacrés au pied du trône qu ils avaient juré de défendre: mise

Pendant qu’une prudence piiltatiine épuisait ainsi, dans les conseils helvétiques, tous Les caprices d’une domination superbe, Berne et la Suisse entière se flattaient encore de maintenir une impraticable neutralité; et déjà la sentence des États neutres était écrite en traits de sang, par la maïinide Buonaparte, sur les murs de Génes et de J’enise.

Le 16 décembre 1797, le ministre du Directoire (1), accréditant auprès de la Diète le citoyen Mengaud, exprimait des vœux sincères pour la prospérité du louable corps helvétique ; et, le 15 décembre, une armée française enYahissait ja. partie helvétique de l'évêché de Bâle,

(x) te

publiant partout sur son passage les droits de l’homme, c 'est-à-dire , les droits du pillage, du parjure et de la force.

Des insurrections tes par des agens français éclatent dans le canton de Berne; des prédicateurs de révolte sont traduits. Re les tribunaux de leur pays; aussitôt Mengaud déclare que la république française prend.sous sa protection ces bandits que la loi va frapper, et, dans sa naïve impudence, il déclare à la Suisse et à l’Europe, que des scélérats dignes de la corde sont les amis de son gouvernement.

De fausses chartres sont alléguées par des bannis vaudois , à l'appui de libertés réelles ; de faux, traités sont inrequés par de faux représentans; et c’est à l’aide de ces pièces fabriquées, de ces actes apocryphes, dignes élémens de la diplomatie du Directoire , que l’on procède à l’affranchissement du pays de Vaud. Un ancien avocat de Lausanne , devenu successivement , en Russie, précepteur d'un prince, puis colonel, puis général, rédige des pétitions ; un ministre en compose un rapport ;:le Directoire lance un décret; et le général Ménard , armé de ces pétitions , de ce vappont et de ce décret; qui ne sont, au fond, qu'une même chose et une même œuvre de corruption et de mensonge, envahit:une na-

tion amie, viole un territoire neutre , abolit une souveraineté légitime, et UetR ass sur les débris des droits les plus saints, la fidélité aux sermens , la bonne foi du gouvernement fran- Gais et la générosité du Directoire. | C'était alors que, réveillés de leur longue léthargie, les députés des XIII cantons s’assemblaient à 4rau pour procéder au renouvellement de leur antique alliance. Béle seule, devenue le comptoir et l'atelier de la révolution, refusa de prendre part 'à cette cérémonie auguste. Ainsi » par une sorte de calcul bien confoin au génie de la Bourse et à l'esprit du commerce, admis un des derniers dans la ligue helvétique, ce canton fut le premier à la quitter. On se rappelle encore en Suissé et même à Arau, Venthousiasme avec lequel fut prêté, par les députés des cantons, le serment de rester fidèles au pacte de leur vieille confédération. Ce serment, qui semblait reporter la Suisse aux beaux jours de son histoire , au berceau de son indépendance, au champ du Grütly, à l'âge de Guillaume Tell, était à peine accompli, que déjà l'arbre de la libetté s'élevait dans le canton de Béle. Bientôt l'insurrection , excitée à la fois sur.tous les points, éclate à 4{rau, sous les yeux mêmes dela Diète; Mengaud y arrive, - escorté par des hussards, comme pour mettre

ARAU. 309 aux prises la révolution française et la liberté helvétique. Dans cette lutte trop inégale, la Diète cède, fuit devant un aventurier; et le lendemain es sa retraite, le rer février, l'arbre de la liberté est aussi nant à à Arau, Sur la place même où, six jours auparavant, le serment du CARS été renouvelé par les députés de la Suisse, Était-ce donc la peine de remonter jusqu’au XIV° siècle, pour revenir si rapide ment au notre? . yo

Pendant qu'une onde ounelle. composée à Paris par Ochs ; grand tribun de Bâle et le principal artisan de tous ces désordres, arrivait en poste à Bdle. et circulait en Suisse à la pointe des baïonnettes françaises, le sénat de Berne, ce sénat si long-temps renommé par la vigueur .et l'énergie de ses conseils , mais alors ferme seulement dans sa timidité, et 1mperturbable dans sa peur, cherchait, en cédant à l'orage, des moyens de.le conjurer. Persuadé que.le meilleur de tous', pour désarmer son ennemi, était de désarmer ses défenseurs , et que.ce serait fortifier le pouvoir que de l’abdiquer, le sénat de Berne annonça de lui-même au peuple frémissant de l’apprendre, le renversement d’une constitution que personne n’avait demandé d’abolir, et le redressement de griefs dont personne ne s'était plaint. Cet exem-

ple de faiblesse, imité par les cantons de Zucerne, de Fribourg, de Soleure et de Schaf- Jouse, Y produisit des effets tout semblables. On vit, dit un historien contemporain(x), dans les trois premiers de ces cantons ; les paysans se révolter contre les innovations et réclamer séditieusement le maintien de leurs anciennes lois : spectacle étrarige, et que notre siècle pouvait seul donrier au monde, d’un péuple tout entier soulevé pour défendre $ôn gouverne:

ment , contre ce gouvernement Iui-même!

Je vous ai parlé, dans mon premier voyage, des résultats quiavaient couronné cette savante politique des conseils de Berne. Bérne négociait encore le 28 février avec Brune, et, le 5 mars, Brune était déjà entré à Berne, sur es corps de tous ceux auxquels il apportait la 4: berté, l'égalité et la mort. Jajouterai un trait qui pemdra mieux que de vaines paroles , les sentimens de ce peuple, digne de chefs plus habiles et d’un sort plus heureux. Dir malfaiteurs ,que les insurgés du pays de f’aud avaient délivrés à Yverdun , äimèrent mieux allér ré: prendre leurs fers à Berne, que d’entrer dans les rangs de leurs libérateurs. Deux cents dé- (x) Mallet-du-Pan, Essai historique sur la destruction de la ligue et de la liberté helvétiques, pag. 126.

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