‹ Lettres sur la SuisseChapitre 48 sur 54 · BALE · texte numérisé non relu

BALE

lière n’est due qu’à des combinaisons improvisées de la politique, la Suisse est restée toute entière dans ses limites naturelles ou dans ses anciennes alliances. Les mouvemens tumultueux qui ont agité l'Europe au commencement de ce siècle, sont venus expirer au pied de cette formidable enceinte de monts couronnés de glaces, et le pasteur des Alpes à vu encore une fois au-dessous de lui se former et se dissiper les orages. Les treize États anciennement confédérés, ont conservé à peu près le même territoire ; deux des nouveaux cantons, ceux de J’audet d’Argovie, ne sont que des démembremens d’une république qui connut trop bien dans tous les temps le prix de la liberté, pour l’envier désormais à d'anciens sujets légalement émancipés. Le F’alais et les Grisons, dont les bras, constamment dévoués à l’indépendance helvétique, lui offrirentun rempart aussi ferme que celui de leurs impénétrables montagnes; Veufchätel, associé de bonne heure aux triomphes des Suisses; Genève, qui se montra digne d’une liberté conquise à leur exemple et sous leurs auspices ; Saint-Gall, protégé contre la domination de son abbé, par sa situation dans le cœur de la Suisse; le Tesin, seul peut-être étranger aux mœurs comme au sol de l’Helvétie, et que l'habitude d’une lon-

gue et dure sujétion a rendu plus propre à recevoir , que capable de supporter la liberté : telle est la composition actuelle du corps helvétique; et si la politique moderne a fait à ce gothique édifice quelques additions ou quelques distributions nouvelles, elle a du moins, en le rajeunissant à sa manière, respecté dans ses fondemens et dans son ordonnance générale, l’œuvre du temps et celle de la nature. La Suisse est donc encore en 1820 , sous le double rapport de son étendue territoriale et de sa composition politique, à peu près ce qu’elle était un siècle auparavant. Considérée dans ses mœurs, on peut dire également qu’elle est restée assez fidèle à d'anciennes habitudes , inévitables fruits du sol et de la nécessité. Le mouvement rapide qui emporte aujourd’hui l’Europe, n’a pu prévaloir sur Péternelle immobilité des Alpes. La modestie des mœurs helvétiques s’est conservée sous le chaume, et les commodités de la vie et les séductions du vice ne pénétreront pas de sitôt dans les chalets placés à la cime des monts. Si lesprit des villes riches et mdustrieuses, telles que Bâle, Arau et Genève, s'est montré favorable à de folles innovations; d’autres villes, plus solidement constituées, Berne, Zurich, Lucerne, Schaffouse, Saint-Gallmème, ont opposé avec

BÂLE. 390 plus de succès leurs vieux principes à l'invasion des idées nouvelles. Généralement, le peuple des campagnes, satisfait de sa condition présente et tout occupé de son bien-être, est indifférent aux questions politiques qui s’agitent dans les diètes ou dans les conseils, sans être toutefois moins sensible à l'honneur et à l'intérêt du corps helvétique. L’antique énergle des Suisses s’est perpétuée chez leurs robustes montagnards. Des hommes, qui tiennent à la liberté par des liens aussi forts que leurs montagnes au sol qu’elles protégent , et trempés en quelque sorte comme leurs rochers, habitent encore les vallées des Hautes-Alpes ; et les compatriotes de Guillaume Tell ont montré récemment qu'héritiers de ses armes , 1ls létaient aussi de son courage.

L'industrie à fait, il est vrai, des progrès funestes dans plusieurs parties de la Suisse. Les réformés d’Æppenzell ont affaibli , dans les Jouissances du luxe, une des plus belles races d'hommes que lanature eût formées. S'aint-Gall propage au loin son esprit mercantile dans le canton dont elle est la capitale, et qui est lun des plus vastes de la confédération. 4rau s’énorgueillit, au même titre, de ses fabriques de toile peinte et de philosophie libérale. À Berne même, le paysan s’est asservi par des cultures

nouvelles à des besoins auparavant inconnus.

On excuse dans le Génevois l’industrie qui, à défaut de territoire, peut seule le nourrir et lui procurer ce qui attache l'homme à la vie, une famille. Mais comment envisager sans douleur des manufactures établies sur les plus verdoyantes cimes des Alpes, et les vainqueurs de Næfels transformés en marchands de toiles ?

L'amour de l'or, qui fut toujours la plus ardente passion des Suisses, après celle de la liberté, est encore aujourd’hui l’incurable plaie de ces républicains. Mais cette maladie de tous les temps a pris chez eux le caractère du siècle. Autrefois, ils vendaient leur sang; ils trafiquent a présent de leur industrie. De même qu’à Genève tout le monde fait des montres ou des bijoux; à Veufchätel, tout paysan fait de la dentelle ; à Päle, tout laboureur fait des rubans; et J'ai vu, dans l’/ppenzell même, des pâtres en souquenille broder au tambour. La manie du XVI° siècle, de gagner de l'or au prix du sang répandu dans les batailles, était du moins plus généreuse |

Il n’est que trop certain que ces habitudes nouvelles auront à la longue une influence fàcheuse; et, sans parler des aises de la vie et des jouissances du luxe qui amollissent les âmes et qui énervent les courages, des hommes

attachés tout le jour devant un métier, aurontils la vigueur , l’agilité du chasseur des Alpes, et la main accoutumée à tenir la navette du tisserand, saura-t-elle manier l’arc de Guillaume Tell? Toutefois , ce n’est point encore le danger de ces habitudes locales qui menace le plus sérieusement la Suisse. De tout temps, il a fallu, dans la plupart des cantons, recourir à des occupations sédentaires pour remplir les loisirs et charmer les ennuis d’un long et rigoureux hiver. L’habitant de l’'Oberland, enseveli six mois sous la neige qui comble ses profondes vallées , fabrique les ustensiles de bois qui lui servent pour la préparation de ses fromages, sculpte élégamment le buis , ou transforme le sapin en tous les meubles nécessaires à son usage; et cette industrie pastorale était peutêtre celle que la politique, d'accord avec la nature , aurait dû généraliser par toute la Suisse. - Mais enfin le travail, quel qu’il soit, est moins funeste aux peuples que l’oisiveté; et, sans doute, il vaut mieux encore faire de la dentelle, que de ne rien faire du tout.

Un danger bien plus sérieux , c’est cette manie d’émigration, cet esprit de vagabondage qui s’est récemment emparé de quelques cantons.

Tel est l’inévitable effet du service militaire, que les Suisses, en vendant leur sang à l’é-

tranger, ont d’abord contracté l’habitude des mœurs étrangères, et, par suite, le dégout de leurs mœurs et de leurs occupations domestiques. Mais, si l’on n’y prend garde, l’industrie, en développant encore ce penchant funeste, achèvera bientôt de dégrader tout à fait le caractère aussi bien que le sol helvétique. La facilité de s'enrichir en quittant sa patrie, ou même en y introduisant des établissemens contraires à la nature du pays, ne peut manquer de placer tôt ou tard la Suisse dans cette fâcheuse alternative, où de se voir abandonnée de ses habitans indigènes, ou, ce qui revient presque au même, d’être peuplée d'hommes étrangers à ses mœurs : el Je ne sais ce qui serait le lus dangereux pour elle, ou de cette défection de sa population native, ou de cette importation d’une race nouvelle, race partout étrangere aux lieux qu’elle habite, suivant à la piste les variations du change et les progres du luxe, revétant toutes les formes en parcourant tous les climats, et dont les individus, promenés sans cesse d’un pôle à l’autre, ne sont réellement qué des effets de commerce passant de main en main par une circulation universelle. Demandez à ces paisibles habitans de Fribourg, de ’aud et de Neufchätel, qui se sont laissés entraîner au Brésil, par une spéculation si

BALE. 399 mal concertée et plus mal conduite, ce qu'ils ont gagné à traverser tant de mers et à s’établir sous la ligne? Voyez ce que deviendrait dans peu d'années le canton de Bâle, si, séduits par l’exemple d’une fortune rapidement acquise aux États-Unis d'Amérique, les anciens pasteurs de ce canton, déjà métamorphosés en fabricans de rubans, venaient à transporter leurs machines à Boston ou à Philadelphie? Le Génevois, qui nous représente le mouvement perpétuel dans sa personne aussi bién que dans son industrie, peut impunément courir et s’agiter par toute l’Europe : il n’a qu'une ville, où 1l se trouve trop resserré; 1l faut bien qu'il en sorte et 1l est heureux qu’il y revienne.

Mais que les pâtres de Glarus descendent de leurs Alpes si fertiles, si parfumées , pour filer -du coton où tisser de la mousseline, qu'ils vont de là colporter à Hambourg, à Vienne, à Riga, à Trieste où à Ancône : n'y a-t1l pas là un renversement manifeste des lois de la nature, et une atteinte profonde à la prospérité du pays?

À la suite de guerres de religion longues et cruelles, la Suisse s’est reposée dans une paix profonde; et ce repos n’a pas été troublé depuis plus d’un siècle. Mais ce n’est point à la destruction ou à la lassitude des partis qu'est dû ici le maintien d'une paix si desirable.

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A peu près égaux en forces, et tour à tour vainqueurs et vaincus, les adhérens de Rome et de Genève se balancent encore par le nombre et par la puissance, comme au temps où éclatérent leurs premières rivalités. C’est encore moins à la perte de leurs croyances qu’il faut attribuer la tolérance des Suisses ; il faudrait les plaindre, en effet, s'ils ne s'étaient sauvés des excès du zèle,que pour tomber dans l’'affaiblissement de la foi, et le fanatisme méme est préférable à l indifférence L Cet accord mutuel où vivent maintenant en Suisse toutes les communautés religieuses, et qui fait que dans beaucoup de cantons, à Veufchätel, comme à Saint-Gall, et dans les cités, comme dansles hameaux, le même temple sert, alternativement , le même jour , au culte des différentes communions chrétiennes; cet accord si rare est le fruit de longs malheurs, et surtout du bon sens d’un peuple généralement éclairé; et par-là, je n’entends pas ces fausses lumières du bel-esprit, dont le vain éclat ne brille trop souvent qu'aux dépens de la raison. Îlse fait très-peu de livres en Suisse; mais en revanche, on y lit beaucoup celui qui peut tenir lieu de tous les autres; la profession d'homme de lettres est inconnue, même à Zurich, et 11 n’y a pas d’Académie, même à

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Genève. Cependant, le peuple des campagnes, aussi-bien que celui des villes, est générale ment instruit de ses devoirs, attaché à la religion de ses pères et à la constitution de son pays; et dans les cantons les plus pauvres et quin'ont pas une seule école publique, tels que ceux d’'Unterwald, d'Ury, de Schwytz, le dernier des paysans connait l’histoire autant qu'il chérit la liberté helvétique. En fait de politique, comme de religion, sa mémoire, ainsi que sa croyance, n'est chargée que d’un petit nombre d'articles clairs, précis, d’une application directe et d’une intelligence facile. Sa constitution n occupe que quelques pages; encore certains cantons n'ont-ils pas voulu de constitution écrite; généralement, le reste de leurs lois est confié à la tradition , et ce ne sont pas les plus mal observées. Il en est de même des étudesreligieuses; la bible forme à peu près toute la bibliothèque d’un paysan suisse; mais on la trouve dans toutes les maisons ; et si dans les cantons catholiques , le peuple est surchargé de rites et de pratiques de dévotion, c’est qu'à défaut de divertissemens publics, il se complait dans sa croyance; c’est qu'il n’a d’autres fêtes que les solennités de son culte ; et la philosophie même peut bien lui pardonner de se faire un spectacle de sa religion, et

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de trouver une source de plaisirs dans l’accomplissement de ses devoirs.

Avec ce petit nombre d'idées positives et de connaissances acquises , le peuple, en Suisse ; est généralement plus éclairé qu'il ne l’est dans des États beaucoup plus civilisés; car il sait tout ce qu'il lui importe de savoir, etil pratique tout ce quil croit. Joignez à cela un phlegme imperturbable et une lenteur de conception, qui, même dans les plus hautes classes de la société et chez les hommes les plus cultivés, ne permet presqueaucun accès aux traits brillans de l’imaginalion et aux séductions de l'esprit. La raison est la seule éloquence qui ait quelque prise sur ces hommes-là; aussi, la révolution avec tous ses prestiges, et la république avec tous ses droits de l’homme, ont-elles échoué parmi eux; et tandis que la France couverte d’Académies et surchargée de gens de lettres, se laissait égarer par des sophistes ou décimer par des bourreaux, le grossier bon sens des pâtres d'Ury reconnut d’abord, dans notre bonnet de la liberté, lPancien chapeau de Gessler. 7 Maigré tant de raisons de chérir sa condition actuelle et de motifs d'y persévérer, la Suisse ést cependant agitée par cet esprit d’inquiétude et d'innovation qui tourmente aujour-+ d’hui l’Europe. Il y.existe un parti populaire,

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fnême dans les cantons les plus démocratiques ; certaines gens déclament à Zug, aussi-bien qu’à Berne, contre le retour des priviléges ; et, dans les mêmes bouches, le nom d’aristocrates s’applique aux paysans de Schwy!z, comme aux sénateurs de Zurich : grande leçon pour ceux, qui, trop mdulgens ou trop aveuglés sur les desseins de ce parti, seflattent encore de le satisfaire par des concessions raisonnables, quand la démocratie même de Zug ou de Schwytz ne suffit pas à ses vœux! Mais ce n'est peut-être pas ce parti, tout formidable qu'il est, qui menace le plus sérieusement l'existence et Le repos de la Suisse. S'il s’y trouve partout, il y est partout aussi le plus faible, et du moins partout combattu. La cause du mal-aise qui la tourmente et de l'inquiétude qui la travaille , c’est que, tandis que la Suisse est restée à peu près la même, tout a changé autour d'elle. Le temps n’est plus où, faute d’un système de finances régulièrement organisées et d’armées nombreuses et permanentes, la valeur des Suisses, intéressée à toutes les querelles des souverains, iransportait alternativement l'avantage d’un parti à l’autre, et où l’arc de Guillaume Tell, mis dans la balance, comme autrefois l'épée de Brennus, faisait pencher à son gré les destinées d’un empire. Entourée de puissances for-

midables , et non plus de petits États faibles et divisés, la Suisse est maintenant aussi loin des jours de Vovare et de Marignan, que de ceux de Morgarten et de Sempach , et sa neutralité, qu’elle faisait jadis payer si cher , elle est aujourd’hui réduite à la garder. C’est donc sa permanerice dans les mêmes principes politiques et dans les mêmes limites naturelles, au milieu du mouvement progressif des esprits et des puissances, ou plutôt, c’est sa faiblesse relative qui l’inquiète; c’est, en un mot, le fatal secret de son impuissance , aujourd’hui divulgué, et qu'a découvert à l’Europe entière l’invasion de 1798, la médiation de 1803 et la rupture de la neutralité de 1815.

C’est ainsi que, tremblante à chaque instant de se voir la proie ou de ses ennemis intérieurs ou de ses puissants voisins, la Suisse, sans être changée elle-même, a vu changer sa destinée.

Il ne se fait plus un mouvement en Europe, dont elle ne ressente le contre-coup; et dans ce moment où les événemens de Vaples excitent l’attention générale, la commotion du Zésuve semble par des voies secrètes se prolonger au pied des Alpes. Dans son inquiétude, la Suisse cherche à se mettre de niveau avec les puissances qui l’environnent , à la fois par l’industrie et par la tactique; mais c’est là peut-être

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la plus fächeuse erreur de sa politique. Les Suisses doivent être bien persuadés , et je ne me lasserai jamais de leur redire que leur pauvreté est encore, après leurs Alpes, le plus ferme rempart de leur indépendance, et qu ils sont plus en sureté contre une invasion, dans les plus chétifs de leurs chalets, que dans les plus riches manufactures de rubans, de dentelles ou de mousselines. |

La Suisse n’a de ressources contre cette faiblesse relative, que dans l’union la plus intime de tous les membres qui composent la confédération : c’est là, je le répète, la condition indispensable de son existence; et, malgré l’opposition des vues, des intérêts et dés croyances qui divisérent de tout temps ces États fédératifs, cette vérité essentielle y devient de | jour en Jour plus sensible à tous les hommes vraiment amis de leur pays. Les liens de la vieille union helvétique se resserrent de plus en plus entre les anciens et les nouveaux confédérés, par le sentiment généralement bien compris de l’intérét et du salut communs. La Diète de 1820; à offert plus qu'aucune des Diètes antérieures, le spectacle touchant d’une unanimité de vœux et de suffrages, bien rare entre les représentans de ces petites républiques. Berne, èn cessant d'appuyer les réclamations de l’abbé de Saint-Gall,

a cessé en même temps de fournir des prétextes à lamalveillance quilasoupçonnait de conserver pour elle-même des prétentions contraires au maintien de l’ordre actuel; et dans le camp qui s’est tenu à Miry, pour la clôture de la Diète, on à vu avec plaisir les troupes de Berne et les milices de l Zrgovie marcher réunies sous les ordres d’un colonel vaudois , et l'Avoyer de Watteville consacrer, en quelque sorte, cette fête de réconciliation militaire, par l’autorité de sa présence et l'éclat de sa dignité. On commence à sentir en Suisse, qu'il faut avant tout être Suisse; et c’est déjà beaucoup pour le devenir, que de s’efforcer, même de le paraître. L’allemand n’est pas encore du bon air à Lausanne; mais il ne faut désespérer de rien, puisqu'à Genève, on vient d'établir des chaires de langue germanique; et Jean-Jacques lui-même applaudirait aux efforts que font ses compatriotes pour désapprendre la langue qu'il en-

richit de $es chefs-d’œuvre et pour parler celle

des fondateurs de la liberté helvétique.

Mais il ne suffit pas encore aux Suisses d’être unis, pour rester libres; ce n’est qu’en s’isolant completement de l'Europe par les institutions ét par les mœurs, comme la nature les en à séparés par des lacs profonds, des fleuves rapides et d’inaccessibles rochers, qu’ils pour

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ront défendre ou conserver leur indépendance; et toute la politique helvétique doit être d'élever autour d'eux, une barrière morale, hérissée , ardue et insurmontable comme les Alpes. Je n'ai donc pu voir sans douleur les peines que se donne le sénat de Berne pour propager dans la confédération un système d'institutions militaires, qui ne convient nullement à la Suisse > PuiSqU 1] convient au reste de l’Europe. Quelle pitié n’est-ce pas de voir des hommes d’État si sages et s1 éclairés d’ailleurs, s'appliquer à détruire, au sein de leur population rustique, ce qui lui reste encore de ces vertus natives, de ces habitudes locales, de ces croyances populaires, qui la distinguent de l’Europe énervée de civilisation, de l’Europe s’acheminant à la barbarie par la route du faux savoir | Quel aveuglement insigne en des magistrats helvétiques , de transformer de robustes montagnards, qui seraient au besoin d’invincibles défenseurs de leurs inexpugnables demeures, en soldats citadins, dressés et corrompus comme les nôtres, et de transporter le vain savoir de nos écoles et linutile appareil de nos manœuvres dans un pays, où tout habitant doué par la nature du coup-d’œil de l’aigle et de l’agilité du chamois, est à la fois excellent tireur et chasseur infatigable, et trouve en tout

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temps, sous sa main, à la cime des monts qu'il ‘escalade, sa proie et son artillerie ?

J'ai entendu dans toute la Suisse des hommes éclairés, gémir profondément sur cette erreur du sénat de Berne. Mais l'esprit militaire qui gagne peu à peu et qui infecte toutes les classes de la société, étouffe la voix de ces généreux citoyens; et là, comme partout ailleurs, le plus ordinaire effet de cet esprit, si mal à propos confondu avec le sentiment de l'honneur, est de réduire la raison au silence par le ton tranchant et la pétulante jactance de ses oracles. La Suisse, qui s’affranchit jadis avec une arbalète et qui fit long-temps trembler l'Europe au son de la corne d’Ury, va doncse couvrir d'officiers, bien vains, bien suffisans, braves sans contredit et fort habiles dans la tactique, mais dont je crains bien que le premier mérite ne soit de porter avec grâce un uniforme. Avouons-le cependant; la Suisse en sera-t-elle plus forte en elle-même, et plus respectable aux nations qui l’environnent, quand, à ces nuées d'officiers Prussiens , Russes, Autrichiens ou Français, elle pourra opposer les siens qui ne seront ni plus savans, ni plus braves, mais qui seront certainement moins nombreux ? Ah! que si, comme Müller, je pouvais faire retentir au cœur des Suisses une voix éloquente, je leur

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