VINGT-QUATRIÈME LETTRE
De la cautérisation du chancre.
Mon cher ami,
J'ai promis de vous parler aujourd'hui de la cautérisation du chancre.
Cette pratique, que je me suis efforcé de maintenir dans la thérapeutique, n'est pas cependant encore généralement adoptée, elle a été même l'objet d'un blâme très-vif de la part de quelques praticiens; et j'ajoute avec humilité que peu s'en est fallu qu'elle n'ait subi un jugement très-sévère de la part de l'Académie de médecine, avant que je n'eusse l'honneur de faire partie de cette compagnie.
Rappelez-vous, en effet, qu'un des membres de cette Société savante traita fort rigoureusement la cautérisation, et qu'il renvoya avec un dédain superbe ce procédé aux corps-de-garde, dont, dit-il, il n'aurait jamais dû sortir. L'auteur de cette apostrophe, en sa qualité d'ancien chirurgien militaire, aurait dû nous dire au moins si ce procédé guérissait ou non dans les corps-de-garde ; car ce qui importe, c'est d'être fixé sur son efficacité ; et si le moyen est bon, son lieu d'origine est fort indifférent, ceci soit dit sans mauvaise intention.
Je ne suis pas l'inventeur de la cautérisation du chancre; mais je suis un adepte de la doctrine qui la préconise, et, à ce titre, vous savez qu'on ne s'est pas fait faute de m'attaquer. J'ai donc encore à défendre ici les principes que je professe.
Invoquons d'abord l'analogie.
On cautérise la piqûre de la vipère, la morsure du chien enragé, les blessures anatomiques, le charbon malin, la pustule maligne, etc., et on obtient de nombreux succès quand on arrive à temps. Personne ne conserverait une piqûre faite avec un instrument souillé de matière farcineuse ou morveuse. Le chirurgien qui ne cautériserait pas dans ces cas serait très-coupable et très-blâmé. Et cependant les mêmes hommes qui ont la main armée de fer et de feu dans toutes ces circonstances, s'arrêtent dès qu'il s'agit d'un chancre! pourquoi? C'est qu'alors ils cessent de raisonner, ou que leurs raisons sont mauvaises.
Prouvons-le :
Le chancre, quelle que soit sa variété, produit-il toujours des accidents à distance? Infecte-t-il toujours l'économie?
Il existe à ce sujet, comme vous le savez, trois opinions bien distinctes :
Ceux qui ne croient qu'aux choses incroyables, et le nombre en est encore considérable, sont convaincus que le chancre n'est même pas un accident primitif dans la rigueur du mot; mais qu'il constitue simplement une première manifestation de l'infec-
lion générale, ou, comme je vous l'ai déjà dit, un accident primitif secondaire, ou un accident secondaire primitif!!!
D'autres qui commencent déjà à pénétrer dans le vrai, — et il faut ranger l'école de Hunter dans cette catégorie, — admettent bien que le chancre est d'abord un accident local; mais ils pensent qu'il doit fatalement infecter l'économie, si on ne fait intervenir à temps une médication spécifique.
Enfin, les plus raisonnables, ceux qui ont pour eux l'observation, l'expérience, l'évidence et le témoignage des faits, affirment que le chancre est toujours, au début, une affection locale, que Fart peut arrêter, et qui, même sans l'intervention de l'art, peut rester locale, dans certaines circonstances bien déterminées, quelles qu'aient été la durée du chancre, son étendue en surface et en profondeur. Ces derniers observateurs soutiennent, et c'est là un des points consolants des doctrines que je professe, que, même lorsque le chancre doit infecter Féconomie, ce résultat n'est pas immédiat et instantané, mais qu'il n'arrive jamais qu'après un intervalle qui donne le temps de s'y opposer.
Je ne vous dis rien des physiologistes que j'ai eu autrefois à combattre, et qui n'admettaient d'infection ni avant, ni pendant, ni après. Cette doctrine est bien et dûment enterrée. Et, chose plus singulière , quelques-uns de ses adeptes sont devenus depuis plus virulents que moi. Je pourrais vous en citer qui, d'incrédules qu'ils étaient, au point de
vue des croyances virulentes, ont fini par croire à tout, mêmeàPhomœopathie.
Je ne veux point ici entrer dans la discussion du quand et du comment se produisent les bubons; de l'époque à laquelle se fait l'infection constitutionnelle et de son mécanisme, nous y reviendrons plus tard. Je veux seulement vous rappeler les raisons qui ont fait rejeter la cautérisation du chancre comme méthode abortive ou curative, et celles qui me l'ont fait adopter.
Que veut-on faire en cautérisant les chancres?
1° Prévenir l'infection constitutionnelle;
2° Empêcher la production des bubons;
3° S'opposer aux progrès de l'accident primitif dont les conséquences sont des infirmités plus ou moins grandes, et quelquefois la perte d'organes précieux ;
4° Enfin détruire un foyer de contagion.
Ceux qui croient que l'infection constitutionnelle précède toujours le chancre, disent non-seulement qu'il est inutile de le cautériser, puisque le mal qu'on veut prévenir existe déjà, mais ils ajoutent encore qu'il serait dangereux de le faire ; car le chancre est un émonctoire par lequel l'économie se débarrasse du virus. Si cette opinion était fondée, il s'ensuivrait que non-seulement il serait imprudent de détruire le chancre, mais aussi qu'il faudrait au contraire l'entretenir, l'étendre et le multiplier, pour ouvrir au virus de plus nombreuses et de plus faciles portes de sortie. Voilà qui serait logique.
Mais vous savez, mon cher ami, que ce n'est pas ainsi qu'agissent ces logiciens, et, reconnaissons-le, c'est fort heureux pour leurs malades qu'ils ne soient pas conséquents avec leurs principes.
La différence, du reste, n'est pas grande entre cette école et celle qui, comme je vous l'ai dit, veut que le chancre, d'abord local, produise fatalement l'infection générale. Ses adeptes professent que le chancre est la source de l'infection, dont l'activité serait en raison du nombre, de l'étendue et de la durée de l'accident primitif. Mais, hélas ! à côté de ces beaux principes, voici venir tout de suite une application contraire et une pratique de non-sens. Que prescrivent-ils en effet? Écoutez-les, et ils vous disent : Gardez-vous de détruire le chancre; n'en cherchez pas la guérison rapide; vous allez refouler le virus, le répercuter dans l'économie; renfermer le loup dans la bergerie et rendre enfin l'infection plus active.
N'admirez-vous pas comme tout cela se déduit et s'enchaîne !
On refoule, on répercute le virus en tarissant la source virulente! Le loup renfermé dans la bergerie est d'autant plus dangereux, qu'il est mort! L'infection devient plus active quand on a détruit les éléments qui devaient l'accroître !
Mon intelligence ne peut s'élever aux sublimes hauteurs de ce raisonnement ; êtes-vous plus heureux que moi, cher ami?
Ce n'est pas tout; les partisans de cette doctrine
vous disent encore : Respectez le chancre, il vous fait savoir ce que présente actuellement le malade, et ce qu'il présentera plus tard.
Ils ajoutent :
Ne guérissez pas trop tôt l'ulcère primitif, il vous sert à diriger le traitement général et oblige le malade à le suivre.
Que pensez-vous encore de ces préceptes? Quelle satisfaction, en effet, de savoir chaque jour, à n'en pas douter, que votre malade porte bien un chancre, et d'être ensuite assuré que c'est lui qui a déterminé les autres accidents que vous aurez à combattre plus tard!
L'accident primitif vous sert, disent-ils, à diriger le traitement dépuratif; mais vous savez aussi bien que moi qu'il n'en est pas un de ceux qui professent ces doctrines, qui suspende le traitement général dès que le chancre a été guéri, même par leur méthode. Leur traitement est à peu près le même pour tous les cas : c'est une dose fixe de mercure administré pendant un temps déterminé, quelle que soit la nature de l'accident primitif, quelle qu'ait été sa durée. Et puis, que dites-vous de cette précaution de laisser marcher un chancre, de manière à amputer la verge, pour engager le malade à suivre son traitement : c'est vraiment admirable, et on ne saurait être plus prudent !
On a reproché à la cautérisation d'être une cause fréquente du bubon, et on a souvent cité, àFappuide cette assertion, la pauvre statistique de Bell, qu'une
seule visite à l'hôpital des vénériens de Paris suffit pour réduire à néant.
La loi est celle-ci, vous la vérifierez quand vous voudrez : il y a plus de bubons sans cautérisation préalable des chancres qu'autrement. La cautérisation n'empêche pas toujours les bubons de se produire; elle n'en détermine jamais de spécifiques: elle peut souvent les prévenir.
Elle peut prévenir l'infection constitutionnelle, elle ne la favorise jamais.
Je sais bien qu'on a cité beaucoup d'observations à l'appui de l'hérésie que je combats; mais elles sont toutes de la force de l'observation qu'on trouve quelque part dans Van Swieten. Dans cette observation, il s'agit d'un malade affecté d'un chancre depuis plus d'un mois, et qui à la suite d'une cautérisation, aurait été affecté d'ulcérations secondaires de l gorge, comme conséquence de la prétendue répercussion ! Oh! vérole, quand donc seras-tu connue?
M. Lagneau, qui se prononce contre la cautérisation, parce qu'entre autres inconvénients elle débarrasse trop vite de l'accident primitif, cite, pour la blâmer, un exemple dans lequel elle a un résultat admirable. Mais, pour en mieux juger, laissons parler M. Lagneau. Voici son observation :
« En 1807, un officier supérieur, appelé momen- « tanément au quartier général impérial qui était « à Varsovie, s'expose à la contagion vénérienne. « Peu après, il lui survient deux chancres à la base « du gland. On allait procéder à leur traitement,
a lorsqu'inopinément l'armée se mit en marche. Ce a malade ne crut pas pouvoir se dispenser de suivre « son régiment dans un instant où tout annonçait « de grands événements auxquels il voulait prendre « part. Étant attaché à un corps de cavalerie d'avant- « garde, son service devait être d'autant plus péni- « ble, que le froid était alors extrêmement rigou- « reux ; avec cela le régime qu'on suit toujours en « pareilles circonstances, et plusieurs autres motifs « très-puissants encore, ne permettaient guère de « compter sur des remèdes irrégulièrement admi- « nistrés, pour arrêter les accidents qui ne pouvaient « manquer de se développer rapidement sous Fince fluence de tant de causes capables de les pro- « duire. Je cédai donc aux instances réitérées de cet a officier, et lui touchai ses ulcères avec le nitrate d'ar- « gent, en le prévenant bien, toutefois, de ce qu'il « avait à craindre pour l'avenir. Les chancres se cica- « irisèrent très-promptement, et le malade fit la campa- (c gne sans en ressentir la moindre incommodité. Peu « après la bataille d'Eylau, l'armée ayant pris des « cantonnements sur la Passarge, il me fit part de « son état, comme nous en étions convenus, et je «l'engageai à prévenir, par un traitement métho- « dique, les suites de l'infection générale. Il suivit « ce conseil et n'a pas éprouvé le plus léger symp- « tome vénérien depuis cette époque. »
Après une observation aussi concluante en faveur de la cautérisation, vous n'exigez pas, je l'espère, que je vous donne les milliers de faits que j'ai pu
recueillir en vingt années de pratique. Celle-là me paraît suffisante.
Pour vous dire maintenant comment je comprends la cautérisation, vous me permettrez de vous rappeler quelques propositions importantes.