DE LA SYPHILIS
Discours sur la syph irisation.
Messieurs, je monte à cette tribune avec beaucoup d'appréhension ; car le sujet que j'ai à traiter est long, et je pourrais lasser votre attention. La discussion qui s'est ouverte a amené des questions personnelles, et je pourrais être trop personnel; mais un peu d'indulgence de votre part et la volonté bien arrêtée de m'effacer autant que je le pourrai rendront peut-être ma tâche possible.
Dans tous les cas, messieurs, ce n'est pas le rapport que je viens défendre; la lettre et l'esprit en sont en trop bonnes et puissantes mains, et parlent d'une trop haute intelligence pour que j'aie à lui venir
(1) Bulletin de V Académie 1851-1852, t. XVII, p. 943, 1050 et 1206; t, XVIII, p. G2 et 130.
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en aide. Mais comme on a tourné le rapport pour arriver jusqu'à moi et m'en rendre en quelque sorte responsable, il m'appartient de répondre.
Et d'abord je dirai que j'ai accepté le rapport, parce qu'il était l'expression de la pensée de la majorité de la commission, en me conservant toutefois le droit de faire mes réserves.
Cela posé, arrivons aux questions que j'ai à traiter sérieusement, et permettez-moi, avant tout, de vous expliquer l'espèce d'initiative que j'ai prise dans le grave procès qui se plaide devant ces assises.
J'étais resté longtemps indifférent sur ce qui se faisait en fait de transmission de la syphilis aux animaux, surtout en fait de syphilisation animale et humaine. Je n'avais ni vu ni lu; je n'avais rien à dire. Je laissais faire, je laissais passer, comme l'a dit notre savant collègue M. Velpeau; je ne barrai pas le passage, mais je ne remorquai ni ne poussai ce qui me paraissait absurde, ou au moins très-hasardé.
Cependant le moment était venu où l'opinion publique commençait à s'émouvoir. Des écrivains respectables de la presse sérieuse prenaient déjà les questions au sérieux, et mes amis, ainsi que mes adversaires, me demandaient compte de mon silence et de mon inaction.
J'ouvris d'abord la porte de mon amphithéâtre aux bêtes, aux singes, et, plus tard, aux syphilisés d'un autre ordre.
Que Dieu me le pardonne ! Mais bientôt je dus
suspendre mes relations avec les uns et les autres. Cependant la doctrine n'en faisait que plus de bruit; elle décrétait chaque jour de nouvelles lois, dont notre spirituel confrère M. Malgaigne vous a donné le chiffre étonnant, inscrit au bulletin de la syphilisation.
Parmi les lois organiques se trouvaient inscrites en première ligne celle qui veut que les chancres d'inoculation décroissent régulièrement et invariablement par ordre de succession, puis celle qui commande aux accidents constitutionnels de s'arrêter et de disparaître. Je trouvai un confrère, le docteur L..., réfractaire à ces lois, ou qui les bravait avec courage, et chez lequel les chancres qui suivaient étaient aussi grands et quelquefois plus grands que ceux qui les avaient précédés, et chez lequel aussi une syphilis constitutionnelle ne faisait que croître et s'assombrir sous l'influence des irrigations chancreuses.
Je ne vous présentai pas ce malade, comme on vous l'a dit dans la dernière séance, pour exciter des sentiments de commisération et de pitié; c'eût été manquer de respect à une assemblée comme celle-ci, et j'ai moi-même fait trop longtemps la guerre sur le champ de bataille de l'hôpital du Midi pour être aussi facilement ému ; mais je le soumettais à votre observation pour qu'en temps et lieu il restât dans vos souvenirs, si la question de syphilisation valait un jour la peine d'être soumise à votre jugement. On ne se contenta pas d'accepter M. le docteur L...
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comme une simple présentation. A part ce qui avait Irait à la syphilisation, on trouva dans la manière dont il paraissait avoir contracte la syphilis, et que je réservais pour un autre moment, celui où je devais vous rendre compte du remarquable travail de mon collègue. M. Cullerier : on trouva, dis-je, que les conditions dans lesquelles la syphilis constitutionnelle s'était en apparence développée devaient devenir le texte d'un rapport et d'une double discussion sur la syphilisation et la transmission possible des accidents secondaires, comme règle générale ou comme exception.
Me voilà aujourd'hui en présence de ces deux questions ; mais vous avez voulu que ce fut d'abord celle de la syphilisation qui fut discutée, et c'est de celle-là ilès lors que je vais m'occuper.
Les discours que vous avez entendus à ce sujet dans votre dernière séance peuvent être rangés en deux catégories : l'une scientifique, de MM. Malgaigne et Velpeau, auxquels je m'efforcerai de répondre ; l'autre personnelle, que j'éluderai le plus possible pour être fidèle à mes engagements.
Mais allez-vous me permettre, messieurs, de commencer par le commencement l'histoire de la doctrine que vous avez à juger? Il le faut bien ; il faut que vous écoutiez mes prémisses si vous voulez entendre mes conséquences.
Je commencerai donc par la transmission de la syphilis aux animaux : c'est un des points de départ.
Hunier n'avait pu transmettre la syphilis aux ani-
ET T£A>-M[-;;0:- DES ACCIDENTS BECOHDAIRES. *5t
maux. D'antres expérimentateurs, parmi lesquels se trouvent M. Cullerier fils et moi, avaient échoué : d'où je conclus que la syphilis appartenait en nuepropriété à l'espèce humaine. Ce qui pourra étonner quelques personnes, c est que cette opinion je la proie-se encore, car le chancre n'est pas toute la vérole.
On est parvenu, dit-on, à inoculer l'ulcère syphilitique primitif à des brutes, et partant on a fait à Hunter et à ses su v e s un reproche virulent de
n'avoir pas réussi et in -voir pas tiré des conclusions contraires aux résultats négatifs qu'on avait obtenus.
Mais iavocat habile qui a plaidé les causes atténuantes dans la demie. . - ece et notre collègue plus avancé en syphilisalion se rappellent-ils ce que l'inventeur de la syphilis des animaux a écrit?
J'aurais bien envie de les envoyer un peu à Toulouse X, ; ils y verraient, dans un journal, du reste très-recornmandabie, ils y verraient comme quoi i'inoculateur heureux avait échoué pins son eut que ses devanciers.
Il est vrai qu'il trouva de suite une première explication à ses insuce :--.
En séjournant dans le palais des singes, au Jardin des Plantes, pour observer les faits et gestes le ses animaux, il s'aperçut qu'ils se léchaient, ou se : saient lécher par un ami complaisant, d'où il conclut, avec cette logique que vous lui connaissez^, que la
I Gazette médicale de Toulouse, février 155?.
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salive était neutralisante ou détersive chez les singes, malgré les nombreuses observations de chancres des lèvres, de la langue et de la cavité buccale chez l'homme.
Mais ce n'était pas tout, les insuccès se multipliaient encore, bien qu'on inoculât les singes dans des endroits inaccessibles à leur langue.
Deux papions surtout donnèrent de constants démentis en public. Les singes furent d'abord calomniés ; on pensa qu'ils avaient pu contracter la vérole en province ou dans leurs voyages ; mais les mêmes résultats ayant été obtenus sur une demi-douzaine de chats irréprochables, on fut obligé de renoncer à ce système de dénigrement et de découvrir la syphiiisation pour tout expliquer.
On s'en prit alors à la qualité du pus. Il fallait du pus fort, et l'on avait pris du pus faible ; c'est-à-dire du pus d'une inoculation artificielle faite d'abord au malade auquel on l'empruntait, pus qui, arrivant après un premier degré de syphilisation, avait perdu de son activité, ce qui aurait eu un semblant de raison s'il n'était écrit plus tard dans la doctrine qu'un pus altéré par un terrain qui n'est plus convenable se régénère et retrouve toute sa virulence quand il est transplanté sur un terrain vierge ! Témoin le soixantième chancre de M. Laval, qui a servi à inoculer le premier chancre vigoureux de M. P..., qui a servi à M. le docteur L... ; mais nous sommes dans la doctrine des contradictions, il ne faut s'étonner de rien !
Cependant, et toujours pour être conséquent avec
les contradictions, ce fut avec le pus d'un chancre d'inoculation, avec un pus dès lors inférieur, que fut inoculé le singe qui servit à l'inoculation de M. Welz. Je me plus à constater ce fait à ma clinique, et j'en tirai la conséquence qu'il était très-difficile de transplanter le virus syphilitique chez les animaux et qu'on devait échouer plus souvent qu'on ne réussissait, parce qu'ils étaient très-réfractaires, sans autre condition que leur nature.
Quant à d'autres accidents, je persiste à nier, jusqu'à preuve authentique du contraire, qu'on en ait jamais produit : pas de bubons virulents inoculables, pas d'accidents constitutionnels.
Il faut n'avoir pas les premières notions de syphilis pour rapporter à la diathèse syphilitique la double conjonctivite et l'adénopathie par lesquelles un malheureux singe en mourant a échappé à l'observation des hommes sérieux intéressés à sa santé.
Il faut aussi ne pas connaître ou avoir oublié la symptomatologie de la vérole pour regarder comme pathognornique tout gonflement osseux, même sur les animaux les plus domestiques. Qu'on interroge à ce sujet nos savants collègues de la section de médecine vétérinaire.
Du reste, où sont les observations, les sujets présentés aux sociétés savantes, aux académies? Vous auriez dû en trouver des exemples dans le dossier des défenseurs de la doctrine... Vous vous rappelez la consciencieuse exhibition de M. Malgaigne : Apparent rari. . .
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Voilà cependant la clef de voûte de la syphilisation. On a eu beaucoup de peine à inoculer les singes une première fois, on a eu beaucoup de peine à les inoculer ensuite ; d'où Ton a conclu qu'ils devaient être syphilisés! ! !
Mais ce n'est pas tout, la syphilisation a dû chercher si déjà elle n'avait pas une histoire plus ancienne.
En admettant l'antiquité de la vérole, elle a trouvé ce qu'on cherche en vain depuis trois siècles pour expliquer l'épidémie de 1494 ; elle a trouvé que le vieux virus de la création avait suivi l'impulsion du temps, et s'était régénéré à la renaissance en rencontrant probablement des terrains nouveaux, des constitutions nouvelles sorties de n'importe où, en Amérique ou en Europe ; et qu'après avoir épidémiquement syphilisé le monde entier, il s'était de nouveau affaibli par ses propres excès, en attendant que la main puissante d'un syphilisateur vînt lui rendre et sa force et son activité. Swédiaur avait presque trouvé cela, sans s'en douter. Mais qui l'eût cru ? c'est surtout Boerhaave qui fut le premier syphilisateur; car Boerhaave conseillait d'entretenir les ulcères primitifs pour prévenir les accidents constitutionnels, cas dans lequel les chancres par des inoculations continues de leurs bords syphilisent ; ce qui estencore contraire à la doctrine, puisque, pour en finir avec un chancre qui persiste et qui est impuissant à se syphiliser lui-même, il en faut quelquefois cent de plus. J'ai montré à ma clinique qu'après sept années
de durée, un chancre serpigineux était encore inoculable sur le sujet lui-même, comme celui qui, au bout de dix-huit mois de durée, fournissait une des inoculations réussies chez M. Laval.
Voilà ce qui se passait en France, voilà ce qu'on révélait au monde scientifique, lorsqu'à Turin M. Casimir Sperino, confrère honorable, sans doute, mais jusqu'à présent plus convaincu que convaincant, se mit à faire un retour sur son passé, et se prit d'étonnement de voir que des accidents qui, quand on sait les reconnaître, quels que soient leur siège, leur nombre, leur étendue et leur durée, ne doivent pas être suivis d'accidents consécutifs, ne donnaient jamais lieu à la syphilis constitutionnelle, et que des filles publiques qui entraient au Syphilicome avec un accident, n'en avaient pas d'autres plus tard, et qu'enfin des inoculations artificielles exploratrices n'empêchaient pas les ulcères primitifs auxquels on les avait empruntées de guérir.
M. Sperino ne savait pas ou avait oublié qu'il ne faut qu'un chancre, pourvu qu'il soit de la bonne qualité, pour produire l'infection, que les filles publiques soient de Turin ou arrivent de province.
Au delà des Alpes, mais surtout au delà de la rue de Jérusalem, on crut trouver les filles publiques réfractaires à la contagion. Ce que les syphilisateurs s'expliquaient par l'existence de chancres successivement syphilisateurs gagnés dans le cours d'un long commerce ; ou bien, dans une autre version, parce qu'elles étaient saturées de virus. Comment s'était-
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on assuré de ces deux états ? si ce n'est par l'inoculation exploratrice qu'a dû sans doute pratiquer aussi un des persévérants antagonistes des inoculations, M. de Castelnau, journaliste distingué qui ne partage pas toujours mes opinions, et qui cependant s'est plusieurs fois laissé tenter.
Mais les vieilles filles publiques qui n'ont jamais eu que de vieux catarrhes utérins, par quel privilège ont-elles échappé à la contagion? N'est-ce pas par des conditions de tissus? Daran aurait peut-être trouvé une syphilis par emboîtement pour expliquer cela.
Ce n'est pas ma faute, messieurs, si je vous entretiens de choses aussi merveilleuses ; mais on a reproché à la commission de n'avoir pas pris connaissance des travaux des syphilisateurs. Voilà leur passé. C'est avec cela qu'ils sont venus proposer de donner la vérole à tout le monde, pour qu'on n'eût pas la peine ou le plaisir de la prendre.
Oui, on a sérieusement proposé la syphilisation prophylactique. Vous savez les catégories qu'on a établies, elles sont dans l'énergique rapport de notre honorable confrère ; mais on a plus fait : de l'utopie, on a passé à la pratique, et l'on a communiqué la syphilis à des individus qui ne devaient peut-être jamais l'avoir. Lisez l'observation que renferme la Gazette des hôpitaux de samedi passé, 31 juillet.
On a renoncé, nous a dit M. Malgaigne, à inoculer les gens qui se portent bien. La plume, ou, pour mieux dire, la lancette est allée plus loin que
la raison ; mais ce qui surtout a obligé la raison d'arrêter la lancette, c'est que celui qui proposait cette pratique était mis en demeure de s'inoculer luimême, attendu que, médecin, il était toujours exposé à la contagion.
En présence d'un fait aussi grave, et alors qu'on prétend être bien convaincu de l'efficacité et de l'absence de tout danger de la syphilisalion, que penser de celui qui, après l'avoir mise en pratique sur d'autres, n'a de raisons pour s'y soustraire que le prétexte inqualifiable que cela pourrait nuire à sa réputation dans le monde, au point de vue d'un mariage peutêtre, et que d'expérimentateur, il ne veut pas devenir sujet d'expériences !
L'Académie doit se souvenir que si j'ai proposé l'inoculation exploratrice comme moyen de diagnostic différentiel précis, je n'ai pas hésité à la pratiquer sur moi-même à propos d'une blessure que je m'étais faite au doigt à l'hôpital du Midi, et dont il importait de déterminer la nature virulente. Mais tout le monde n'a pas le courage de son opinion.
Toutefois, à propos de la syphilisation préventive, on a dû vous parler de la vaccination, proposée par mon ancien élève et ami, M. Diday, de Lyon. Cette vaccination, qui n'a rien de commun avec l'autre, est un rêve d'honnête homme ; c'est un savant qui s'est égaré, mais qui n'a fait de mal à personne. 11 est parti d'un principe vrai, de l'unicité (le mot n'est pas de moi, maisjele prends) de la diathèse syphiliti-
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