LETTRE IV
Nous en étions restés , je pense, à ce passage intéressant de votre écrit , dans lequel vous manifestiez votre surprise au sujet des cinq mots suivants : monde , vérité, vie, lumière, et ténèbres, dont l'absence dans tous les évangélistes, excepté saint Jean , excitait le plus légitime étonnement, et me jetait , moi-même , dans une perplexité étrange; et je vous parlais, si je ne me trompe, d'un moyen facile de sortir de cet embarras, méthode dont j'avais Taudace de vous conseiller l'emploi.
Ce moyen, très-illustre maître, consiste , purement et simplement, à ouvrir le Nouveau Testament, et à le lire avec soin. Je l'ai donc ouvert, j'ai cherché , et voici ce que j'ai lu :
Monde : Malheur au monde à cause de ses scandales. Matthieu, xviii, 7.
Vérité : Tu enseignes la voie de Dieu dans la vérité. Matth. xviï, 16.
Vie : Que faire pour posséder la vie éternelle? Luc. xviiï, 48.
Lumière : Les fils de ce siècle sont plus adroits que les fils de la lumière. Luc, xvi, 8.
Ténèbres : Le peuple, qui était assis dans les ténèbresj a vu la lumière. Matth. iv, 16.
Je dois avouer que je n'ai pas vérifié votre et extera, mon révérend, mais je suis resté bien confus de cette singulière méprise. D'autant plus que si vous le désirez, je puis vous servir encore un pelit plat de monde, de vérité, de vie, de lumières, et de ténèbres, — jusqu'à Tet caetera, exclusivement, — tiré des mêmes écrivains sacrés; et, encore, de saint Pierre, saint Paul, saint Jacques et saint Jude, si cela peut vous faire le plus léger plaisir.
Quant au Talmud, et au style talmudique, j'avoue bien humblement que je ne les connais pas.
Entre nous soit dit, Maître, quand vous voudrez tricher au jeu, tâchez donc de ne jouer qu'avec des ayeugles ; vous ne savez pas faire sauter la coupe.
Avouez qu'il ne faut pas être sorcier pour vous répondre. Papias lui-même, malgré sa naïveté et son petit esprit, en saurait assez pour feuilleter trois Évangiles, et y trouver ce que vous n'avez pas su ou voulu y voir.
Que de belles choses on pourrait trouver encore ^ votre Introduction ! Mais je ne voudrais pas vous fatiguer à me lire et retarder ainsi, pour le monde, le bonheur de voir poindre à l'horizon ces trois brillants soleils que vous lui promettez, et qui jetteront une si
vive lumière sur les ténèbres des origmes chrétiennes.
Un petit mot, seulement, sur votre théorie des miracles :
En vérité, Maître, cette théorie est un vrai chefd'œuvre , et dénote une sagacité tout à fait exceptionnelle. Sur quelques points de votre doctrine, j'ai pu avoir l'audace de vous adresser des objections, ou le malheur de ne pas vous comprendre ; mais, ici, je vois très-clair dans votre pensée, et votre haute sagesse me confond.
Rien, en effet, ne serait gênant comme un miracle, s'il venait à être bien démontré, et s'il était opéré par le chef ou par un des membres de la société chrétienne. Cela aurait des conséquences désastreuses pour votre enseignement. Réellement, c'était un obstacle à écarter, et je dois dire que votre procédé, pour vous en débarrasser, est touché de main de mdtre ?
J'avais bien eu l'idée, d'abord, que vous ou vôtre docte confrère, M. Littré, ne feriez pas mal, peut-être, d'essayer de donner un ou deux petits miracles de votre façon. Je ne doute pas que vous n'y eussiez réussi parfaitement; mais, sans doute, dédaignez-vous ce moyen, comme trop facile et trop vulgaire; et, au fond, il est bien possible que vous ayez raison.
Il y a, dans le monde, des gens simples qui ont en-
d'un nommé Jésus. 35
core la bonhomie de croire en un Être suprême, créateur du ciel et de la terre, et souverain législateur de l'univers. Par une conséquence, malheureusement trop logique, de cette première erreur, ces pauvres créatures, naïves comme Papias, en ont conclu que si Dieu avait posé les lois, il pouvait, de même, en dispenser alors qu'il le jugeait utile et convenable; et, une fois sur cette pente fatale, ils avaient cru devoir admettre, comme miraculeux, les faits qui s'écartent, exceptionnellement, de toute loi générale qui, de sa nature, ne comporte pas exception ; tels que seraient, je suppose, la résurrection d'un mort, la guérison instantanée d'un aveugle-né, ou la reproduction d'un membre amputé, par exemple, la tête. Enfin, voyez jusqu'où vont le préjugé, l'ignorance et la superstition, et à quel degré d'aberration peut nous conduire un faux principe I ces mêmes personnes se figuraient, ridiculement, qu'elles pouvaient croire à la réalité d'un de ces faits réputés miraculeux, quand elles Pavaient vu, ou quand il leur avait été suffisamment démontré.
Telle était l'hydre dont il importait souverainement de couper les sept têtes ; et vous avez procédé à cette amputation avec une telle vigueur, mon très-admirable madtre, que si désormais un seul miracle ose montrer le bout de son nez, je le déclare bien osé.
En effet, voici comment vous vous y èles pris : La croyance aux miracles étant fort accréditée, vous n'avez pas voulu prendre cette opinion par les cornes, c'eût été imprudent; mais vous avez employé le procédé le plus admirablement.... comment dirai-je?... le plus admirablement jésuitique qu'il soit possible d'imaginer.
Il ne faut pas vous fâcher, mon révérend, si je vous compare à un jésuite ; d'abord, parce que vous savez très-bien qu'il peut y en avoir de bons; et, ensuite, si vous y tenez, je suis prêt à vous déclarer , sur mon honneur, et par écrit, que je n'en connais pas un seul qui, en matière de principes ou de méthode, ait quoi que ce soit de commun avec vous.
Vous commencez donc par nous dire, d'un air doctoral qui vous sied, du reste, à merveille : « Nous ne disons pas : le miracle est impossible ; nous disons : il n'y apaseujusqu^iei de miracle constaté. » (1) Quelle bonté I quelle condescendance; mais, en même temps, quelle adresse ! C'esl, absolument, comme si vous disiez : 0 vous tous, esprits faibles et légers, qui croyez encore aux miracles, en voyant le grand Renan, ce membre illustre de l'Institut, ce docte professeur au collège de France, etc., etc. mettre le pied sur le ter- Ci) P. LI.
d'un nomme Jésus. 37
rain délicat, vous pâlissez, vous avez peur, vous ti^mblez pour la solidité de cette vieille idole ; rassurezvofls : le Père Renan compatit à votre faiblesse. Il ne vous dit pas que le miracle soit impossible , il vous dit seulement qu'il n'y en a pas eu jusqu'ici de suffisamment constaté. Cela est clair et net, et certain ; car illes connaît tous; il les a tous vérifiés, et pas un seul n'a résisté au contact de sa sévère analyse : voilà tout. Ainsi, laissez les vieux miracles dormir en paix et faites-en de nouveaux, si vous pouvez.
Jamais on ne se douterait qu'un langage si facile a comprendre y ait pu sortir de la docte bouche d'un homme qui parle hébreu.
Seulement, pour éviter aux thaumaturges futurs ringrat travail de tenter la production de miracles inutiles, vous leur tracez des règles aussi sûres que sages, lesquelles, pour la joie et rinstruclion universelles, je vais prendre le soin pieux de résumer ici :
1* 11 est absolument interdit à qui que ce soit de solliciter aucun miracle, et même d'en avoir besoin : si ridée intempestive de se faire ressusciter venait à passer dans la tète d*un mort, qu'il la garde pour lui. La thaumaturgie doit être une profession, et poun^a même, si elle devient lucrative, être soumise à la patente. Ce n'est pas les gens qui ont besoin de miraclrs
en leur faveur qui doivent prendre Tinitiative ; mais
le thaumaturge lui-même , « il faut que le thaumaturge se présente , avec des garanties assez sérieuses pour être discuté ; qu'il s'annonce comme pouvant , je suppose, ressusciter un mort (i). >
Voilà, en effet, la marche régulière, cela saute aux yeux. On désirerait bien savoir, pourtant, quelles sont les c( garanties sérieuses » dont vous parlez, mon révérend? Est-ce un certificat de bonne vie et mœurs, délivré par le maire de son endroit, ou la quittance du percepteur des contributions directes ? Mais c'est nn détail.
2° Le thaumaturge, bien éloigné de suivre la pratique absurde, commune aux anciens faiseurs de miracles, lesquels se cachaient pour faire le bien, et saisissaient les occasions de guérir les malades , sans les chercher jamais; le thaumaturge Renan, disonsnous, se présentera à l'autorité compétente , laquelle nommera « une commission » pour surveiller « l'expérience (2).» Quel joli mot, l'expérience! Il fallait être vous, mon admirable maître, pour trouver ce mot-là.
3° Celte commission sera « composée de physiologistes, de physiciens, de chimistes, et de personnes exercées à la critique historique (3); » et «nommée » par le gouvernement. Cela va de droit.
(1) P. LI. — (2) P. LI. — (3) p. LI.
d'un nommé Jésus. 39
Làl voyez- vous, quelle radieuse combinaison! Il s'agit de ressusciter un mort, vous savez. Eh bien , pour constater le fait, voici la recette : prenez, à doses égales, des physiologistes, corps savant , qui n'existe pas (on va le créer tout exprès) ; des physiciens, gens habiles à tout expliquer d'une façon contradictoire ; des chimistes, personnages dont la profession consiste à faire fondre de la poussière dans de petits pots;
« Gens macérés dans l'eau de pluie, Flairant, de loin, l'odeur de suie; Roussis, transis et rissolés; Et par la fumée 'aveuglés. »
et, surtout, des historiens savants, versés dans la connaissance des événements passés; parce qu'il s'agit ici d'un événement évidemment futur.
Surtout, quel beau trait de modestie!., il n'est pas du tout question de membres de l'Institut, là dedans; ni, même, de médecins. 0 mon maître ! que ce petit coup de patte, décoché à Hippocrate et à Galien, est piquant et délicat. Ah! que vous avez donc bien raison de supprimer les médecins de votre liste I tout le monde pense comme vous; mais dire que vous avez osé les exclure ! Parole d'honneur ! vous n'avez pas moins de courage que vous n'avez d'esprit.
Je vous proposerais, cependant, d'ajouter à la liste de Tos quatre examinateurs jurés, un professeur de lan-
gue morte, un astronome, un maître de chant^ et un banquier: ils pourraient rendre autant de services que Thomme fort en histoire. Le premier devrait rédiger le procès-verbal de l'expérience en caractères cunéi* formes, pour Tédification du public. Le second (4)
(1) On raconte, à ce sujet, un trait charmant, dont nous croyons pouToir garantir l'authenticité. M. Arago, dont personne ne révoque en doute la science astronomique, descendait nn jour l'escalier de l'Observatoire, où il était allé faire quelques expériences. Posant, accidentellement, la main sur une boule de cuivre que frappaient les rayons du soleil, il fut tout surpris de trouver cette boule, froide au point que le soleil illuminait, et, sensiblement^ plus chaude sur l'hémisphère opposé .
Réunir les assistants, et leur faire constater ce fait étrange, sans y ajouter de commentaires, eût été bon pour un ignare. Un savant ne doit jamais se montrer embarrassé de rien; effectivement, voici le grand astronome improvisant tout de suite une théorie basée sur rémission de la lumière, combinée avec la nature et les dispositions moléculaires des métaux, théorie en vertu de laquelle il était clair comme le jour que la partie exposée à la chaleur devait demeurer froide, et la partie opposée de la sphère devait être chaude : et il démontre victorieusement que la chose devait avoir lieu ainsi, et ne pouvait se passer autrement.
A la fin de sa dissertation, il se vit accueilli par un formidable éclat de rire, échappé k Tun de ses auditeurs. Cette impertinence ayant amené une interpellation sévère, il résulta des explications données, que la boule, étant mobile sur son axe, avait été soumise, par un mauvais plaisant, à un mouvement de rotation, et, qu'ainsi, la partie échauffée s'était trouvée à l'opposite des rayons solaires, et n'avait p*as eu le temps de se refroidir.
11 sera à jamais déplorable qu'on ait élucidé ce phénomène d'une manière si peu scientifique, sans cela nous eussions certainement entendu nn rapport des plus savants, à l'académie des sciences, pou(< nous expliquer comme quoi les rayons luminenx du soleil n'échauffent que les points qu'ils ne touchent pas.
b'un nommé Jésus. 41
expliquerait le fait par l'influence des planètes; le troisième mettrait Tévénementen complainte ; le dernier tiendrait la caisse, parce que ce spectacle devrait être très-productif.
Mais quant aux médecins, foin! Qu'est-ce que des gens qui ne savent pas seulement guérir un malade, pourraient comprendre à la résurrection d'un mort?
Et puis, ça les vexerait trop; ils se vengeraient, peut-être, sur les vivants.
4" Voilà notre commission nommée et marchant sur ses quatre pattes : elle fonctionne, a Elle choisit le cadavre. » C'est celui d'un homme guillotiné depuis un mois, et embaumé ad hoc par le procédé Gannal. lisent un peu fort; mais l'amour de la science fait passer par-dessus les inconvénients de l'odeur. « Elle (la commission) s'assure que la mort est bien réelle, » et que l'homme guillotiné ne fait pas semblant d'être mort, pour en imposer à ses juges. « Elle désigne la salle où devra se faire r expérience. » Sage précaution , parce qu'il ne faut pas se fier aux résurrections en plein vent. « Elle règle tout le système de précautions nécessaires pour ne laisser prise à aucun doute (i). a
Mon cher maître, comme on voit bien que vous êtes ^ homme de prudence consommée. Vous voulez qu'il
ne reste pas Tombre d'une possibilité quelconque d'erreur, ou de supercherie; et vous avez bien raison, allez. Les dévots sont si fallacieux I Or, comme eux seuls ont la prétention de faire des. miracles, il faut qu'il y ait une certitude absolue, à cet égard , et que tous les juges aient un lorgnon dans chaque œil : plutôt deux qu'un.
5° Enfin, voilà tout préparé : le cadavre est là, sur une table de marbre, faite exprès pour lacircontance. La tête, même, a été supprimée, parce qu'il a plu à un effronté carabin de la confisquer, et de la faire bouillir, dans le louable dessein de se faire une tasse à café avec l'occiput, et de vendre ensuite les dents à M. Désirabode, pour orner sa vitrine au Palais-Royal, Les juges sont là, tout autour, rangés en rang d'oignon sur les banquettes ; qui , avec ses lunettes sur le nez, et qui, avec un fort binocle d'opéra : tous la bouche ouverte. Intentique ora tenebant. L'opérateur est à son poste, à trois pas de son sujet. Rien dans les mains, rien dans les poches : attention, voici la représentation qui commence.
6** « Dans de telles conditions, la résurrection s'opère (1).»
Eh bien! franchement, je ne l'espérais guère;