Lettres sur le Canada. Etude sociale
J'ai longtemps tardé à vous écrire : j'ai voulu voir et connaître. J'ignorais, hélas ! que le désenchantement, que le dégoût viennent bientôt remplacer la curiosité dans l'examen des sociétés dégradées par le romanisme ; j'ignorais combien il est vrai que tous les vices découlent de l'ignorance, et j'ai ressenti tant d'horreur de cette milice de jongleurs sacrés qui se sont adjugé l'âme humaine comme un hochet ou comme une pâture, que j'ai presque oublié la pitié que je devais aux malheureux qui en subissent aveuglément l'oppression.
Est-ce donc là l'histoire des peuples depuis que les peuples existent ? Les hommes ne se sont-ils réunis en société que pour s'exploiter les uns les autres ? Donc, toujours le privilège. Au peuple, à la grande masse, l'asservissement moral après que les insurrections et le progrès ont détruit l'asservissement des corps; à quelques-uns la domination, la domination par le préjugé, par le fanatisme, par la misère, par l'ignorance, à défaut de pouvoir politique. Hommes ! il vous faut des jougs à bénir, et des oppressions que votre aveuglement consacre. Vous aimez l'autorité qu'on appelle sainte ; et quand la liberté vi^nt à vous, c'est toujours avec des bras ensanglantés, et comme une furie plutôt qu'une libératrice.
Ah ! je comprends aujourd'hui les excès des révolutions ; je comprends les bouleversements que fait un rayon de pensée franchissant cette masse d'obscurités de toutes sortes épaissies par les siècles ; je le comprends à la vue des abominations qui se commettent tous les jours sur cette terre infortunée du Canada. J'excuse, non plutôt j'absous, ces
déchaînemens populaires, furieux et impitoyables, dont le souvenir reste longtemps dans l'âme des oppresseurs, échelons sanglants, mais ineffaçables sur la .voie du progrès. Si c'est une condition fatale pour l'humanité de ne pouvoir atteindre à ses destins que par des crises, eh bien acceptons-en la salutaire horreur, les barbaries nécessaires, moins odieuses que ces despotismcs prolongés d'âge en âge qui font bien plus de victimes, quoique dans l'ombre, et qui ne servent qu'à perpétuer le règne de toutes les impostures.
Habitué dès mon enfance à vivre sous l'éclatante lumière de la civilisation, je croyais à peine aux crimes, aux forcenneries des siècles qui nous ont précédés ; je faisais une large part à l'imagination des auteurs .... Hélas ! je me trompais ; je devais voir au Canada, en plein dix-neuvième siècle, autant d'indignités monstrueuses, autant d'absurdités que l'histoire en rapporte du moyen-âge, moins les supplices, les auto-da-fé, les tribunaux ecclésiastiques toujours ruisselants de sang ou de larmes.
Mais l'inquisition ! elle règne ici, elle règne souveraine, implacable, acharnée ; et elle régnera encore longtemps, compagne inséparable de l'ignorance. Elle n'a plus de bûchers qui engloutissent des milliers de vies, mais elle corrompt et avilit les consciences. Elle ne contraint plus .à l'obéissance par des tortures, mais elle exerce cette pression ténébreuse qui étouffe le germe de la pensée comme la liberté d'écrire ce qu'on pense ; elle manie et dirige partout ces instruments terribles, ces agents insaisissables qui attaquent les réputations, qui détruisent les caractères, et accablent sous la calomnie tout homme qui veut parler librement. Ne pouvant dompter la pensée, elle l'a pervertie. Ne pouvant faire taire cet immortel instinct qui est au fond de l'âme, et qui n'a d'autre aliment que la vérité, elle l'a faussé dans son essence, a détourné ses élans, l'a étouffé sous les appétits grossiers de l'intérêt individuel. Voilà ce qu'elle a fait et ce qu'elle fait tous les jours. Incapable d'atteindre les corps, elle persécute les âmes, elle brise les carrières, elle apporte la misère .et le découragement aux penseurs trop hardis qui veulent s'affranchir du :œéphitisme intellectuel où tout se corrompt.
Maintenant, qu'un homme s'élève, suffoquant de dégoût ou de honte ; qu'il se dresse en face de ce dieu des ombres, et, avec la conscience de la vérité, ose la dire au troupeau d'hommes qu'il tient asservis, aussitôt les anathèmes pleuvent ; son nom est livré à l'horreur, à la haine, sa vie entière à la rage du fanatisme, et son foyer, seule retraite
où il cherche l'oubli des persécutions, retentit encore du bruit des imprécations qui le suivent partout.
Que de fois, poursuivi par le sombre tableau que m'a fait M. D'Estremont, et cherchant à m'arracher à l'affreuse réalité, je laisse errer mon imagination exaltée d'espoirs insensés, de visions fantastiques. Je jette, en rêvant, mes regards sur cette terre immense où, il y a deux cents ans, on ne sentait partout que le silence farouche des vastes solitudes. Des lacs sauvages, où l'image de l'infini se mêlait aux profon deurs muettes des vagues, gisaient au milieu des forêts, couchés sur le large flanc des montagnes, berceaux grandioses où passait le souffle de Dieu dans les orages. Une race d'hommes indomptables, au cœur de chêne, mêlés avec la nature et restés sauvages comme elle, marchaient en rois sous les ombrages des forêts séculaires, respirant l'espace, fiers comme la liberté, inflexibles dans la mort.
Ils ne sont plus... Qui donc aujourd'hui les a remplacés ? Cette création gigantesque, suprême effort de la nature, n'est-eiie donc plus pour un peuple de Titans ? Regardez au loin ces campagnes immobiles, enfouies dans le repos, où nul souffle n'arrive, d'où aucun souffle ne part. Le bonheur et l'aisance semblent y habiter... mais ce bonheur, cette tranquillité apparente, sait-on bien à quel prix on les achète ? Il y a des pays où l'ordre règne par la tyrannie des bayonnettes ; il y en a d'autres où la paix s'étend comme un vaste linceul sur les intelligences. Ici, point de révolte de la conscience ou de l'esprit brutalement subjugué ; point de tentative d'émancipation, parce qu'il n'y a ni persécution, ni despotisme visible. Les hommes naissent, vivent, meurent, inconsciens de ce qui les entoure, heureux de leur repos, incrédules ou rebelles à toute idée nouvelle qui vient frapper leur somnolence. Dans ces pays, le bonheur pèse sur les populations comme la lourde atmosphère des jours chauds qui endort toute la nature. Ce calme est plus effrayant que les échafauds où ruisselle le sang des patriotes, car il n'est pas d'état plus affreux que d'ignorer le mal dont on est atteint, et, par suite, de n'en pas chercher le remède.
Oui, depuis vingt-cinq ans, une léthargie écrasante s'est appesantie sur les consciences : tous les fronts se courbent sans murmure sous la terreur cléricale. Pas une classe d'hommes qui ne soit dominée par la crainte ; aucune œuvre intellectuelle ; chaque essai de littérature tournant pitoyablement en flagorneries au clergé ; la presse épeurée, craintive» isolée quand elle veut s'affranchir, rampante et hypocrite quand elle peut conserver l'appui du pouvoir théocratique.
Ce spectacle ne se voit nulle part. Dans l'impériale Russie, les Sommes se baissent sous le knout; un mot du czar omnipotent peut armer des milliers de bourreaux... Chez les Mogols, le Grand Lama, pontife et souverain, dispose à son gré des âmes et des corps. A Rome et dans l'Espagne, la catholique Espagne, vouloir s'affranchir du clergé, c'est s'insurger contre le gouvernement, ces deux choses étant inséparables, comme elles l'étaient pour toute l'Europe il y a trois cents ans; et l'on vous jette dans les oubliettes, ou l'on vous fusille, ou l'on vous déporte ; par la crainte de la mort, des supplices, les hommes se soumettent. Mais en Canada, sous un gouvernement libre, dans ce pays où toutes les croyauces sont légalement admises, où toutes les opinions ont droit de se produire, où tous les abus civils, politiques, cléricaux, peuvent être signalés et attaqués sans restreinte, rien ne saurait expliquer la couardise et l'arrogante hypocrisie de la presse obscurantiste, si l'on ne savait le charme qu'offre aux natures basses le pouvoir exercé au moyen de l'ignorance et de l'apathie de la masse.
Et cependant on se demande comment il existe une pusillanimité si générale, si profonde, si incurable. Quoi ! les flétrissures des hypocrites et des cagots sont doue maintenant ce qui arrête les esprits libres dans l'accomplissement du devoir ? Quoi! tout l'objet de la vie doit consister à ne pas se compromettre, à céder à l'envie, à redouter au lieu de combattre les méchants et les lâches ! Vous qui par vos lumières pouvez diriger l'opinion, vous préférez la suivre, quand elle est égarée, inconsciente, obscurcie ! Mais alors quelle est donc votre œuvre et votre but si vous pliez sous les menaces de vo3 adversaires, si vous évitez la lutte, si vous leur laissez le champ libre pour corrompre à l'envi l'intelligence du peuple ? Ignorez-vous que les concessions et les atermoiements sont autant d'armes coutre vous-mêmes, en présence d'ennemis qui ne triomphent que par l'occulte terreur qu'ils répandent dans les âmes ?
Vous le savez. Il n'y a qu'une chose vivante en Canada, c'est le clergé ; il absorbe tout, politique, éducation, presse, gouffre immense et si profond que le désespoir s'empare des penseurs patriotiques. Eh bien ! il faut y descendre, il faut plonger la main dans l'abîme, et non pas «/arrêter sur ses bords. On ne transige pas avec l'absolutisme clérical, avec un ennemi qui ne vous épargne qu'à la condition que vous ne soyiez rien devant lui. Mais on l'attaque de front ; il faut savoir mourir quand on ne peut vaincre.
Vous dites « à quoi bon se casser la tête contre un mur ?» A quoi bon ? le voici. A ouvrir la voie à ceux qui, venus après vous,
l'auraient renversé. Mais vous n'avez vu là qu'un effort inutile, qu'une tentative insensée : vous avez craint le sacrifice, et vous l'avez; réservé à la génération qui vous suivait, bien plus douloureux, bien plus difficile à accomplir. N'est-elle pas en droit de se plaindre ? Aujourd'hui, recueillez le fruit amer de ce funeste effroi d'une lutte sans trêve comme toutes les luttes de la vérité. Voyez : de tous côtés vos ennemis triomphent ; voyez l'affreux état d'une société que vous n'avez pas su protéger contre le jésuitisme. Partout trônent l'hypocrisie, l'intrigue, h malhonnêteté, le mensonge, toutes les turpitudes récompensées, toutes les abjections exaltées et glorifiées.
Mais ce n'est pas le moment de vous plaindre, petit groupe d'esprits ardents et convaincus qui voulez la lutte ; vos amis se sont trouvés
dans des temps difficiles A voua d'aller de l'avant, d'attaquer le
mur par la base. Qu'il s'écroule sur vous, s'il le faut ! mais du moins vous aurez frayé le chemin à la jeunesse qui demande des exemples.
Aujourd'hui, il n'est plus qu'une chose qui puisse sauver le Canada ; c'est le radicalisme ; le mal est trop grand et trop profond, il faut aller jusqu'aux racines de la plaie. Des demi-mesures n'amèneront que des
avortements Eh quoi ! ne sentez-vous pas, vous qui respirer à
côté de la grande république, qu'il y a en vous une intelligence et un cœur, qui ne peuvent être l'éternelle proie des tyrans de la conscience ? Ne sentez-vous pas que l'humanité a une autre voie à suivre que celle où la jetait le moyen âge, qu'il y a d'autres noms à. invoquer que celui de l'Inquisition, uue ambition plus nob'e à nourrir que celle de sycophante des vieux préjugés ? Préférez-vous être les instruments dociles d'un ordre ambitieux à la gloire de guider votre pays ?...
Mais que disaûs-je ? ... où retentira cet appel suprême peut-être étouffé déjà sous les imprécations ?... hélas ! il n'y a plus de jeunesse en Canada. Je regarde autour de moi, ie vois des visages froids qui s'observent, qui s'épient, qui se masquent, physionomies déprimées où règne l'empreinte d'une lassitude précoce, où se lisent les convulsions de la pensée qui cherche à se faire jour, et qui meurt dans rin,puissance.
Vous voilà, jeunesse canadienne, telle que vous ont faite les jésuites et leurs suppôts depuis vingt-cinq ans. A force de vous prêcher la soumission, ils en sont rendus à vous la faire bénir ! Impatiente de leur joug, vous le défendez, vous l'exaltez dans les journaux, cherchant un sourire du maître que vous vous êtes donné vous-même, au lieu de braver sa haine qui serait impuissante, si vous saviez vouloir.
Mais ii est temps sans doute de donner des exemples de la profonde abjection dont le dégoût m'a inspiré l'imparfait tableau- Plongeons dans ces ténèbres ; rappelons les plus stupides théories du moyen-âge, les plus farouches diatribes des moines ignorants et fanatiques ; retraçons toutes ces horreurs à peine couvertes par le flot des . révolutions modernes, et voyons si les théocrates n?ont pas toujours été et ne seront pas toujours l'ennemi de l'esprit humain. Si les faits ont une éloquence brutale, vous me saurez gré du moins de vous y avoir préparé, et vous jugerez ensuite si j'ai pu aller au-delà de la vérité, à moins que vous n'aviez pas le courage de poursuivre jusqu'au bout.
Veus n'.avez pas oublié sans doute le nom d'une société littéraire que je vous ai signalée dans ma dernière lettre, après mon entrevue avec M. d'Estremont. Cette société fondée à Montréal, en 1844, avait pris le nom « d'Institut-Canadien,!) et pour devise « Altiùs tendimus. » C'était à peine au sortir de l'insurrection de 1837-38. C'était au sein des trahisons nombreuses des chefs patriotes • dont l'Angleterre achetait le Concours avec des honneurs. Le clergé dévoué au pouvoir, comme toujours, achevait d'anéantir les dernières résistances des esprits indépendants et fiers. Déjà se dessinait à l'horizon la noire cohorte des ordres religieux s'avançant à la conquête des âmes, c'est-à-dire à l'abaissement des carac* tères. Alors quelques jeunes gens, nourris à l'école du passé, se cherchèrent au milieu des ténèbres qui commençaient à envahir leur malheu" reuse patrie ; ils apportaient un fonds commun de libéralisme et de dévouement à la cause du progrès ; ils se réunirent dans une étroite masure de la rue St. Jacques, à Montréal, et là se constituèrent en société sous le nom d' Institut- Canadien, afin, comme ils le déclarèrent dès leur première séance, € de chercher la force qui naît du travail commun, de s'instruire, et de s'habituer à la parole au moyen de la discussion, î
Le but et l'objet définis, ces jeunes gens, au nombre de deux cents, jadis isolés et presque inconnus les uns aux autres, inaugurèrept les premiers le système des conférences publiques, et des discussions libres sur tous les sujets politiques et littéraires. Ils formulèrent une déclaration de principes de la plus complète tolérance religieuse, et affirmèrent n'avoir qu'une volonté, celle de promouvoir le progrès sous toutes les formes. Dès l'origine, l'Institut-Canadien échappait donc à la domination théocratique, à tout contrôle extérieur sur ses actes et délibéra-
tiong, à l'inquisition qui déjà scrutait, et étreignait les familles dans un cercle d'intrigues.
Dix ans passèrent. La salle étroite, basse, pauvre, de l'Institut- Canadien, était devenue une tribune publique, d'où jaillissaient les idées réformatrices, ce brandon paisible qui, en agitant profondément les masses, ne détruit rien que les abus et perfectionne les institutions. Treize des vaillants jeunes gens qui avaient présidé à la fondation de l'Institut étaient maintenant des députés au parlement canadien. Réunis, côte à côte, ils formaient cette petite phalange hardie qui attaquait tous les privilèges, tous les vices de l'organisation sociale, judiciaire, et politique. Ils voulaient :
lo. L'abolition de la tenure seigneuriale ;
2o. L'electioG des membres du Conseil Législatif, jusqu-'alors i'ins. truinent du pouvoir ;
3o. La décentralisation du pouvoir judiciaire ;
4o. L'élection de la magistrature ;
5o. Le suffrage universel ;