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raison inexacte; car les Génevois ne sont pas des Spartiates. |
J’aurois peine à dire, en effet, lequel n’a déplu davantage, de Genève, ou du peuple qui Phabite. On ne sauroit faire un pas dans ces rues si étroites, sans être heurté, assailli en tout sens, et entraîné dans les tourbillons d’une multitude qui va, vient et revient sans cesse, et dont linfatisable activité ne peut se comparer qu’à la soif du gain qui la dévore. L'intérêt est le dieu des Génevois; et tandis que celui de Calvin se morfond dans la solitude, celui-là ‘trouve un temple dans chaque demeure, et un mimistre dans chaque individu. Partout le spectacle de l’industrie la plus animée frappe et étourdit l’étranger; mais cette industrie a je ne quel caractère sordide dont on est péniblement affecté. La physionomie des habitans n’offre presque jamais cet air ouvert, obligeant, signe ordinaire du contentement et de l’aisance que le travail procure. Leurs spéculations les occupent sans cesse, les suivent au milieu de leurs plaisirs, et montent avec eux sur le même char, ou dans le même cercle. Ils n’ont. d’autres divertissemens que leurs affaires; leur vie enlière n’est qu’un long calcul; et leur bourse se tient au théâtre. Ils ont pourtant de l’esprit et de Pin-truction , quoiqu'ils en affectent encore plus qu'ils n’en possèdent ; maïs cet esprit est constamment tendu vers un profit quelconque ;
cetle instruction se rapporte toujours au soin de leur fortune. De là, je ne sais quoi d’apprêté dans leurs discours et dans leurs manières; et lors même qu'ils cherchent à plaire par une politesse étudiée, ils ne peuvent se donner encore que les grands airs du magasin et l’urbanité du comptoir.
Les sciences sont cultivées à Genève, et même avec une sorte d’ostentation et de succès; mais ce sont uniquement les sciences naturelles et physiques, dont l'utilité s'applique directement aux usages et aux bésoins de la société; encore y négliget-on ce qui est purement du ressort de l'investigaton et du génie :en tout, les Génevois ne cherchent el. n’estiment que le côté matériel et lucratif des choses, De cette manière,on peut dire que pour eux V’étude est éncore une spéculation, et le savoir une branche de commerce. En un mot, ils exploitent la naturé comme un objet d'industrie; et c’est toujours en définitif de Por, que le chimiste s’attend à trouver dans son alambic, et le physicien dans son baromètre. ;
-’ Par suite dé cet ésprit, les études littéraires sont délaissées, et même méprisées à Genève. La poésie y expireroit au milieu des chiffres, et l’éloquence au bruit des marteaux,si jamais la nature, par une seconde méprise, avoit fait naître un cœur tendre et une imagimation sensible chez ce peuple d’agioteurs et d'artisans. Aussi, la postérité de Nec-
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ker pullule-t-elle à Genève, et Jean-Jacques n’y trouveroit plus un disciple. Il en est de même des arts ; on n’y sait peindre que ce qui peut se vendre; le paysage, les chevaux, les caricatures. Je ne crois pas qu'il s’y trouve un seul peintre d'histoire; mais en revanche, on y excelle sur la découpure, et on compte à Genève plusieurs fabriques de miniatures : car les Génevois trafiquent de tout, même de leur figure. | |
- Je ne pense pas qu’il existe maintenant au monde un peuple plus plein de ces petits raisonneurs imberbes et de ces publicistes de collége, que le peuple génevois. On en a déjà vu, je crois, quelques échantillons à Paris;mais qu’on est loin de se douter de toutes les richesses de ce genre que Genève tent en magasin! n’y a pas ici un seul ouvrier qui ne soit capable de refaire la constitution de son pays; et Genève, qui verse, chaque année, tant de milliers de montres dans les marchés de l'Europe, pourroit, avec la même facilité, expédier des cargaisons de chartes pour tous les Etats de la terre. Ces gens-là ont une telle habitude de manier des poids et des balances, de fabriquer et d'ajuster des rouages, que l’arrangement et la conduite d’un empire ne les embarasseroient pas davantage. Aussi est-ce de chez eux qu'est sortie la grande, la merveilleuse conception de notre siècle, de faire de la société humaine une véritable machine à poids
et à ressorts, dont tous les mouvemens soient rigoureusement asservis à de certaines combinaisons, dont le jeu suive constamment une impulsion donnée, et dans laquelle les hommes, considérés comme des êtres sans passions et sans erreurs, ne soient que les agens dociles d’une force supérieure qui les maîtrise. C'est bien là, en effet, l’objet de ces gouvernemens si bien balancés, jrondérés, mesurés, au moyen desquels on croit pouvoir régler les Etats, comme on règle une montre, et réduire les hommes à la condition d’automates politiques. Je regarde donc cette belle découverte comme étant de fabrique génevoise; et au grand nombre des termes mécaniques qui ont passé chez nous dans la langue de la politique, on s’apercoit bien que plusieurs de nos grands publicistes n’étoient originairement que des ouvriers génevois.
En attendant que l’Europe fasse usage de tous les talens constitutionnels de ce peuple, il les exerce, pour son propre compte, avec une industrie véritablement admirable. Quoique le canton de Genève soit le plus borné de la confé dération helvétique ,attendu qu’il ne s'étend guère hors des portes de la ville, le texte de sa constitution occupe, dans le Manuel du droit public de la Suisse ; presque autant l’espace que celle des vingt-un autres cantons réumis: et cependant'il s’en faut bien que l’édifice de cette constitution soit achevé, ou près de
GENEVE. Mi dar l'être. Genève a produit cette année une loi des élections, si longue, si compliquée, si obscure, qu’elle feroit sûrement envie à nos plus profonds doctrinaires ; et ce n’est encore là qu’un essai des lois fondamentales de cet Etat, imperceptble sur la carte de l’Europe. |
On se doute bien, qu'avec une industrie politique si perfectionnée, les Génevois sont très-fiers de leur civilisation. Aussi parlent-1lsavec beaucoup de dédain de ces cantons helvétiques, qui tiennent encore à la croyance, comme à la liberté de leurs pères, et qui n’ont pas l’esprit de se donner, tous les ans, une constitution nouvelle. En un mot, les Génevois sont presque humiliés que le congrès de Vienne les ait incorporés à la confédération helvétique ; et quant à moi, je ne vois pas en eflet pourquoi on ne les a pas plutôt faits Savoyards. Cest un si sensible affront pour de pareils républicains, que de se trouver ligués avec les pâtres des Alpes, dont lindépendance est déjà vieille de plus de cinq siècles, dont les mœurs sont encore asservies à tous les préjugés d’une probité gothique, et qui restés pauvres, comme la nature même du sol qu'ils habitent, i’ont pas seulement essayé d'établir des fabriques sur les glaciers et des ateliers dans les abimes! Ajouterai-je que c’est cruellement compromettre toute une ville de philosophes , que de les forcer à marcher sous la même bannière , que les
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descendans des héros de Sempach, de Morat, de Büäle, de Novare et de Marignan ?
Pauvres gens, qui ne s’apercoivent pas que cette race de pasteurs, fixés dans le voisinage des frimas éternels, réglant” invariablement le cours de leurs habitudes sur celui de la nature, et dont KE & générations, toujours pures et semblables à elles-. fs, se succèdent dans ces vallées des Alpes, . comnie les ondes des torrens qui les traversent ; hommes paisibles ; quoique indépendans , hospitaliers, quoique pauvres , et profondément religieux, avec des institutions républicaines, que ces pâtres si misérables ont mille fois plus de courage, ‘de patriotisme et de philosophie, qu'un ramas d'artisans et de rhéteurs, dont le négoce avide et la liberté turbulente réduisent toute la morale en babil et toutes les vertus en espèces !
IL seroit DOS au reste, que, dans ce que tu viens dedir 6, les Génevois Hisbné traités avec trop de rigueur; je ne nie pas qu'un peu d’humeur que jai concue où apportée chez eux, n’ait pu contribuer à noircir à mes yeux le tableau de leur ville etle caractère derses habitané: ;etje. conviens même que je suis assez disposé à les juger rncilléurs, maintenant que je m ’apprête à les quitter.