LETTRE CXCII. 1577. JO DÉCEMBRE Í
taient, et tout cela parce qu'elles me veulent pour prieure, et non celle que ces Pères désirent. Les mitigés leur ont enlevé les deux Carmes déchaussés qui, par ordre du Commissaire apostolique et du Nonce précédent, les dirigeaient. Ils les ont emmenés prisonniers, comme des malfaiteurs. Aussi, je suis dans un profond chagrin jusqu'à ce que je les sache l'un et l'autre délivrés de ces gens; je préférerais les voir entre les mains des Maures. Le jour où on les a pris, on les a, dit-on, frappés deux fois de verges, et depuis lors, on leur inflige toutes sortes de mauvais traitements. Le Père Maldonado, prieur de Tolède, a emmené avec lui le Père Jean de la Croix pour le présenter au Père Tostado. Le prieur d'ici, après avoir conduit le Père Germain à Saint-Paul de la Moraleja, a déclaré, à son retour, aux religieuses de son bord, qu'il avait remis ce traître en de bonnes mains; or, ce dernier, m'a-t-on raconté, s'en allait jetant le sang par la bouche.
Les religieuses ont été et sont encore plus affligées de cela que de toutes leurs propres épreuves, qui cependant sont bien grandes. Par charité, veuillez prier Dieu pour elles et pour ces deux saints prisonniers; il y aura huit jours demain qu'on les a enfermés. Les religieuses affirment que ce sont des saints; durant toutes les années qu'ils ont passées près de leur monastère, on n'a jamais rien vu en eux qui ne fût digne des Apôtres eux-mêmes. Je ne sais jusqu'où iront les folies de ces Pères mitigés. Plaise à Dieu dans sa miséricorde d'y apporter un remède, puisqu'il en voit la nécessité !
Je me recommande instamment au Père Grégoire; diteslui de solliciter des prières pour que Dieu mette un terme à tant d'épreuves. C'est une grande pitié que de voir tout ce que souffrent les religieuses; ce sont de vraies martyres.
Comme il y a peu de jours que j'ai écrit au Père Grégoire, je ne le fais pas aujourd'hui. La lettre que je lui adressais accompagnait celle que je vous envoyais. Je me recommande instamment, en outre, à ma sœur Gabrielle et à toutes les autres sœurs. Que Dieu soit avec vous toutes.
C'est aujourd'hui le 10 décembre.
Je ne puis arriver à comprendre avec quel argent vous voulez acheter une autre maison ; je ne me rappelle môme pas si vous avez entièrement payé celle où vous êtes. Vous m'avez annoncé, ce me semble, que la rente était soldée. Mais supposé que cette autre personne n'entre pas chez nous, elle gardera évidemment son argent, surtout si elle doit marier sa sœur. Je vous en prie, veuillez par charité me dire tout au long ce qui en est. Vos lettres m'arrivent sûrement par le Père Padilla; vous n'avez qu'à les remettre à l'archevêque1 ou à notre Père, et elles viendront même plus tôt que par Tolède.
Puisque vous avez tant d'argent, n'oubliez donc pas de restituer à mon frère ce que vous lui devez. 11 paye cinq cents ducats de rente pour la propriété2 qu'il a achetée; vous lui rendriez un grand service, alors même que vous ne lui donneriez que deux cents ducats, car on ne lui a rien envoyé des Indes.
Veuillez me mander également où en est le soulèvement de la province, et quel est celui qu'on a nommé Vicaire. Tous mes respects au Père Evangéliste; dites-lui que Dieu lui fournit de bonnes occasions de devenir un saint. Donnez-moi des nouvelles de votre santé et de celle de toutes les sœurs; si vous n'en avez pas le temps, ma sœur Gabrielle m'écrira. Beaucoup de choses à Béatrix et à Monsieur Garcia Alvarez, dont la maladie m'a vivement