JÉSUS SOIT TOUJOURS AVEC VOTRE RÉVÉRENCE, MA FILLE
J'ai reçu votre lettre et en même temps les patates, le baril et sept citrons; le tout est arrivé en bon état; mais le port est tellement cher que je vous prie de ne plus rien m'envoyer ; je me ferais un cas de conscience de vous occasionner une telle dépense.
Gomme je vous ai écrit par la voie de Madrid, il y a un peu plus de huit jours, je ne serai pas longue aujourd'hui;
il n'y a, d'ailleurs, rien de nouveau dans les affaires dont je vous parlais. Nos épreuves n'ont point cessé; seize jours se sont déjà écoulés depuis que nos deux Pères Carmes déchaussés ont été pris, et nous ne savons pas encore si on les a relâchés; nous avons cependant confiance que Dieu veillera sur eux. Comme les fêtes de Noël sont proches et qu'on ne peut traiter les affaires de justice qu'après la fête des Rois, nos prisonniers auront longtemps encore à souffrir, dans le cas où on ne s'occuperait pas maintenant de les délivrer.
La situation des religieuses de l'Incarnation me cause, en outre, une peine profonde; elles sont pressurées au milieu de tant d'épreuves. Ce qu'il y a de plus triste pour elles, c'est qu'on leur ait enlevé deux confesseurs si saints, et qu'on les traite l'un et l'autre avec tant de rigueur. Par charité, priez pour eux et pour elles; leurs souffrances nous touchent de la plus vive compassion.
Je me réjouis de ce que vous êtes en bonne santé, vous et toutes les sœurs. Je suis contente également que vous ayez découvert la bonne œuvre que Bernarde nous faisait1. Plaise à Dieu que la veuve réalise ce que vous m'annoncez, et ne vous réclame pas son argent2! J'ai écrit au Père prieur de Notre-Dame des Grottes en même temps qu'à Votre Révérence; ma lettre a été expédiée par Madrid, comme je vous F ai déjà mandé. Ne sachant pas si le messager d'aujourd'hui sera sûr, je m'arrête.
Présentez tous mes respects au Père Garcia Alvarez et au Père Grégoire. Prévenez ce dernier, qui m'a procuré
1. Elle faisait de grandes aumônes aux Carmélites de Sé ville par l'intermédiaire d'une tierce personne.
2. Après avoir donné de grandes espérances, elle ne se lit pas religieuse.
LETTHE CXCIII. 1577. 19 DÉCEMBRE 151
une grande joie par sa lettre, que je ne lui réponds pas à cause du motif dont je viens de parler.
Je vais demander s'il n'y a pas à Avila quelqu'un qui connaisse ce recteur de Séville, et je ne négligerai rien pour qu'on lui écrive. Je me recommande instamment à ma sœur Gabrielle ; sa lettre m'a fait grand plaisir. Je me recommande, en outre, à toutes les sœurs. Présentez également de ma part à doña Éléonore tous les compliments que vous jugerez à propos. Dites- lui combien je lui suis obligée de tout son dévoûment à votre monastère.
Afin que vous sachiez ce qui se passe, je vous annonce qu'on a pris douze réaux pour le port de votre envoi; et encore, je ne sais pourquoi le paquet est arrivé mal emballé. Que Dieu soit avec Votre Révérence, et donne à toutes les sœurs d'aussi heureuses fêtes de Noël que je le désire !
C'est aujourd'hui le 19 décembre.
Thérèse et toutes les sœurs se recommandent instamment à vos prières. Pour moi, je suis très souffrante de la tête; je ne comprends pas comment on s'imagine que ce n'est pas vrai. J'ai tant de travaux à la fois que je me sens très fatiguée par moments. Je ne sais quand vous arrivera cette lettre, ni si le messager est très sûr. Mon frère se porte bien. N'oubliez pas de dire beaucoup de choses de ma part à toutes vos filles et à nos sœurs de Paterna; ces dernières m'ont fait rire avec leurs chants. D'après ce que nous pouvons conjecturer, leurs espérances seront bientôt évanouies; elles le verront d'une manière très claire. Je vous permets de leur dire de ma part tout ce que vous voudrez.
L'indigne servante de Votre Révérence,
Thérèse de Jésus.
Sachez queje vous commande très sérieusement d'obéir à la sœur Gabrielle pour tout ce qui concerne votre traitement. Je lui ordonne, à elle, de veiller avec soin sur Votre Révérence. Vous devez savoir combien nous avons besoin de votre santé.
LETTRE GXGIV.
1577. 29 Décembre. Avila.