SUITE DE L'HISTOIRE
DU
COMTE D'AMILLE.
ON Père, ne le croyant pas en sûreté dans sa Province^ l'envoya voyayer en Italie, où il menoit depuis près de neuf ans une vie errante, lorsqu'enfin son affaire s'accommoda en France. Il eut la permission d'y revenir, et la Cour lui accorda l'agrément pour un Régiment.
Le mois d'Avril étant arrivé, il le joignit.
On le mena chez les premières Dames de la Ville où il étoit en Quartier. Quelle fut sa surprise, en entrant dans une maison, d'y trouver M"* d'Eran! Et quelle fut celle de
cette personne, à la vue d'une ressemblance si parfaite avec ce qu'elle avoit aimé! (Car cette aventure ne pouvoit passer que pour une ressemblance dans son esprit.) Elle considéroit le Comte avec un saisissement dont il sçavoit seul la cause, et dont il eut la dureté de vouloir se divertir encore quatre ou cinq jours avant de se découvrir. Il affecta donc toute Tindifférence d*un homme qui voit les personnes pour la première fois, et, après quelques discours que la politesse exige, il sortit avec les Officiers qui Tavoient accompagné.
Il y retourna le lendemain, de meilleure heure : il trouva sa première Maîtresse seule. Elle trembla d'abord à sa vue. Après quelques propos indifférens : « Madame, lui dit-il, vous me regardâtes hier avec une attention qui me feroit presque me flater de ressembler à quelqu'un qui vous touche, t— .Te ne vous le cacherai point, répondit M"" d^Accis (c*étoit le nom qu-'avoit pris M"« d'Eran en se mariant), vous ressemblez si parfaitement à un jeune homme que j'ai connu à Paris.... — ' Et que vous ne haïssiez pas, sans doute, interrompit d'Amille en souriant mali-
gnement. Et qu*est-il devenu, continua-t-il ? — Il fut tué, Monsieur, par un barbare dont je n'ai jamais sçu le nom. J'étois inconsolable. Ma mère finit ses affaires à Paris :
je fus charmée de quitter un lieu qui me rappelloit sans cesse des idées cruelles* Elle me ramena en Province, où je suis mariée depuis un an. » En achevant ces mots, ses yeux se mouillèrent de larmes, et, pour cacher l'état oti elle étoit à des Dames qu'on annonça dans le moment^ elle passa dans une autre chambre, sous prétexte de donner quelque ordre.
D'Amille étoit attendri. Mais la bisarrerie de son imagination lui fit bientôt trouver fort plaisant de travailler à se détruire luimême dans un cœur qu'il possédoit encore.
L'idée d'être son propre rival, et de se multiplier pour triompher deux fois de la même personne^ lui parut trop amusante pour l'abandonner.
Il commença dès le lendemain à étaler tout le brillant de la situation d'un jeune Colonel magnifique dans une ville de Province où est son Régiment. Il anima les plaisirs; il donna des bals, dont M"* d'Accis étoit tou-
jours la Reine. Mais ses soins, ses assiduités^ sa magnificence, son esprit, sa figure et ses grâces^ ne servoient qu'à ranimer dans le cœur de cette femme constante tout ce qui lui avoit plû dans Vareil, sans l'intéresser pour le Comte. Un jour qu'il avoit dansé avec l'applaudissement de tout le monde, il s'apperçut qu'elle se couvroit le visage de son évantail, pour dérober des pleurs qui lui écbapoient; et il se rappella qu'il avoit autrefois exécuté cette même danse avec elle à Paris. Il étoit presque aussi piqué que si elle lui avoit donné un véritable rival à combattre. Le cœur, apparemment, usé sur la tendresse qu'il avoit eue pour M"® d'Eran, il ne se soucioit plus d'en être aimé; mais, pour satisfaire au jeu de son imagination, il vouloit s'en faire aimer. Il ne se soucioit point d'être l'objet de sa constance : il vouloit l'être d'une infidélité.
« Au lieu de vous entretenir, lui répétoit-il souvent, dans la douleur que vous cause un homme qui n'est plus, ne feriez-vous pas mieux de vous attacher à moi , qui suis trèsvivant, puisque vous y trouvez une ressemblance si parfaite avec votre Amant P
— Oui, Monsieur, lui répondit-eUe en soupirant, ce sont les mêmes traits dans la figure, le mçme port de tête^ les mêmes gestes, les mêmes manières, le même ton de voix; c'est le même enjouement et la même politesse dans l'esprit : je trouve en vous tout ce qui étoit en lui. Mais vous n'êtes pas lui , et c'étoit à lui que j'étois attachée. Mon cœur fait entre vous deux une différence que mes yeux ne peuvent appercevoir. Je reçois toutes les attentions que vous avez pour moi avec reconnoissance, mais je pense toujours avec tendresse à Vareil. Quand même je fiaterois votre passion, quand même je vous comblerois de faveurs, vous ne seriez jamais content : vous croiriez tqujours que je sacrifierois aux traits que vous portez, et que ce n'est point votre seule personne que j'aime. Croyez-moi, Monsieur; c'est dommage qu'un Cavalier aussi bien fait perde son tems. At«* tachez-vous à une autre, qui se trouvera heureuse de vous occuper.
— Quoi ! interrompit le Comte, vous voudriez que je m'attachasse à une autre ? Vous verriez sans chagrin mon amour pour, elle?
Ah ! c'en est trop; il faut cesser la feinte. »
Alors il lui dévelopa tout le mystère. Il lui fit connoître que Vareil et le Comte d'Amille n'étoient que le même, et, par toutes les circonstances qu'il lui rappella, elle ne put en douter.
Elle étoit dans une surprise et dans un si* lence dont il étoit impossible de démêler les sentimens. Enfin ^ elle embrassa le Comte avec cette sorte de joie que ressent une mère qui revoit un fils qu'elle a cru perdu, et dont la conduite mériteroît des reproches, qu'étoufife le plaisir de le retrouver. Il étoit trèstard :elle le pria de se retirer; et le lendemain^ à son réveil^ il reçu cette Lettre :
AU COMTE D'AMILLE.
Depuis la mort de Vareily Monsieur, je ridvois jamais passé deux heures dans le jour sans penser à lui. Je me rappellois sans cesse VHistoire de nos Amours. L'idée que^ s* il n'avoit pas été tué, il m*aimeroit encore^ me touchoit sensiblement sur sa perte. J'a^ vois du plaisir à connoître la bonté de mon cœurj qui ne Voublioit points et qui me faisoit toujours verser des larmes. Je ni entre-
tenais avec complaisance dans ma douleur :
mon esprit trouvait avec elle une compagnie dont il ne s ennuyait point, parce qu'il en avait pris le caractère mélancolique, Vareil n'aurait jamais eu de rival après sa mort.
Tai vu avec une joie entière quil était vi" vant. Mais , après avoir bien consulté ' mes sentimens toute la nuit, j'ai connu que je ne m'intéressais plus à lui depuis que je le sça^ vois heureux , et que je ne- le regardais^ enfin, que comme un aimable Cavalier qui mérite V estime de tout le monde. Je vais à la campagne trouver mon mari, à qui je porte un cœur que la douleur lui enlevait.
Je serai charmée toute ma vie d'avoir quelque occasion de vous obliger; mais l'Amour est entièrement éteint. Je nen puis douter, à l'indifférence avec laquelle je réfléchis à la dureté que vous ave^ eue de me laisser pleurer (sans en être attendri) un homme qui me ^parlait tous les jours, et qui aurait dû me tirer d'inquiétude dès que son affaire lui arriva. Je suis y Monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante ,
D'Eran d*Accis.
« Cette femme étoit attachée à une passion chimérique; elle n'aimoit véritablement ni moi ni ma personne, dit le Comte en lisant cette Lettre , puisqu'elle ha pas été touchée des soins que je lui ai rendus dans un tems où je suis, sans contredit, plus aimable que je n'étois lorsqu'elle m'a vu pour la première fois. »
Il se leva ensuite, s'habilla^ badina de cette aventure avec les Officiers de son Régiment^ et partit quelques jours après pour Paris.
Fin de VHistoire du Comte d'Amille,