‹ Lettres turquesChapitre 8 sur 23 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

ROSALIDE A FaTIME.

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E sors de l'Opéra. C'est un spec- 'tacle semblable à celui de la Co.

médie^ excepté que les Héros parlent du nez à la Comédie, au lieu qu'à TOpéra on tâche que toutes les paroles résonnent agréablement dans des gosiers flexibles. J'ai trouvé d*abord ridicule (comme le trouvent la plupart des François) qu'un homme vienne dire qu'il est accablé de malheurs et qu'il se tue même en chantant. L'idée qu'on se fait du chant, et l'habitude où l'on est, dès le bas âge^ de le regarder comme un enfant du plaisir et de la joie> cause cette prévention, qui

se dissiperoit aisément si Ton considéroit le chant dans son essence réelle , c'est-à-dire si Ton réfléchissoit qu'il n'est précisément qu'un arrangement de tons différens. Alors il ne paroîtroit pas plus extraordinaire que les tons d'un Héros fussent mesurés à l'Opéra que d'entendre à la Comédie un Prince parler en vers à son Conseil sur des matières importantes.

Supposons que le Roi de France envoyât l'Opéra peupler une Colonie déserte , et qu'il ordonnât à tous les honnêtes gens qui le composent de ne se demander les choses les plus nécessaires et les plus simples^ et de ne se parler jamais, enfin, que comme ils se parlent sur le Théâtre. Les enfans qui naîtroient au bout de quielque tems dans cette Isle bégayeroient des Airs, et toutes les inflexions de leurs voix seroient élancées et mesurées; les fils des Danseurs marcheroient toujours en cadence, à quelque occasion et pour se rendre en quelque lieu que. ce fût.

Et si cette postérité chantante et dansante venoit jamais dans la patrie de ses pères, ses oreilles seroient choquées de la dissonance qui régne dans les tons de notre conversa-

tion, et ses yeux seroient blessés de notre façon de marcher.

L'Opéra, ma chère Sœur^ est si brillant par sa magnificence, et si surprenant par ses machines, qui font voler un homme aux Cieux ou le font descendre aux Enfers^ et qui, dans un instant, placent un Palais superbe où étoit un désert affreux, que, si les Peuples voisins de Tlsle où, dans ma supposition, j*ai relégué TOpéra, se trouvoient à ce spectacle^ ils croiroient voir véritablement toutes les Divinités du Paganisme : l'Opéra feroit des prosélytes en fait de Religion. Mahomet en a établi une bien étendue, dont les machines sont plus grossières. Il faut être dégagée^ comme moi, des préjugés de Penfance, qui attachent à son spectacle; il faut en être dehors, pour ainsi dire, afin d*en voir toute l'extravagance. Je souhaite bien ardemment que le souvenir de notre Mère, qui étoit Françoise, te désille enfin les yeux sur Per* reur où tu es. C'est la plus grande satisfaction que puisse avoir une 3œur qui t'aime bien tendrement. Ma chère Fatime, adieu.

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