‹ Leur patrieChapitre 13 sur 41 · CHAPITRE VI L'enseignement patriotique à l'école · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI L'enseignement patriotique à l'école

Le jeune patriote sait lire.

On lui met entre les mains de « bons » manuels.

Tous les manuels scolaires sont de « bons » manuels, aussi bien en Allemagne qu'en France; en Allemagne, comme en France, comme partout, une Congrégation de l'Index arrête aux portes de l'école, surtout de l'école primaire, les « mauvais » manuels, ceux qui pourraient éveiller chez les enfants l'esprit critique et le libre examen.

Le bon manuel français ou allemand, se reconnaît à première vue, par ses gravures. Voici la Nouvelle r^ année d'Histoire de France, de M. Ernest Lavisse, de l'Académie française. Il n'y a pas besoin de le lire, il suffit de le feuilleter; évidemment, c'est un bon manuel. Regardez plutôt les gravures.

Ici, Jean-le-Bon sabre les Anglais à Poitiers.

Là, le chevalier Bayard met en fuite des cavaliers qu'il poursuit avec une telle fougue qu'il entre à leur suite dans la ville ennemie où on le fait prisonnier.

Plus loin, François I*^ dort sur l'affût d'un canon le soir.de la bataille de Marignan.

Vous ne voudriez pas que M. Lavisse ait oublié

de nous montrer Bavard au pont de Garigliano, Charles VIII déployant « sa furie française » à Fornoue ou Henri IV montrant son panache blanc à la bataille d'Ivry, ni le même Henri IV sabrant les ennemis au combat de Fontaine-Française, ni le duc d'Enghien à Rocroi, ni Tourville allant mourir pour le service du roi, ni la mort de l'héroïque Montcalm au Canada.

Tiens ! M. Lavisse oublie de nous montrer les marins du Vengeur s'engloutissant, comme nous le rapporte la légende, aux cris de : Vive la République !

L'historien sans doute est déjà hypnotisé par Napoléon-le-Grand. Le voici au siège de Toulon ; le voilà au pont d'Arcole ; admirez-le trônant à Erfurth au milieu d'un parterre de rois ; plaignez-le , le vautour est en cage, à Saint-Hélène.

Et M. Lavisse ne nous fait grâce ni de Marengo (d'après le tableau de Carie Vernet), ni de la retraite de Russie où le maréchal Ney fait le coup de feu comme un simple grenadier, ni de la prise de Saragosse, ni de la bataille de Leipzig, ni de la défense de Paris (d'après Horace Vernet), encore moins de Cambronne à Waterloo.

Le livre se termine par une page d'images, où nous pouvons admirer le combat de Sidi-Brahim, Mac-Mahon à Malakoff, la charge de Reischoffen, et même le bombardement de Foutchéou.

A côté des exploits héroïques des Français, les horreurs commises par les étrangers.

Dans le même volume de M. Lavisse, on voit une gravure représentant un supplice d'indigènes, que Ton brûle tout vifs. Au-dessous^ comme explication : Conquête de l'Amérique (cruauté des Espagnols).

Dans le cours supérieur du même auteur, les Anglais attachent à la gueule de leurs canons les Hindous révoltés.

Mais vous chercheriez en vain, dans ce bon manuel, une gravure représentant les Français enfumant les tribus arabes dans les grottes de Dahra aux temps héroïques des guerres d'Algérie.

L'exposé des faits va de pair avec les gravures.

Le Père Loriquet, dont les patriotes anticléricaux raillent si fort les procédés pédagogiques, mentait pour la gloire de Dieu et du Roy.

Les Loriquets patriotes, dans tous les pays, mentent pour la gloire de la patrie.

Le procédé est le même dans tous les pays.

Il consiste, en racontant les événements du passé, à mettre en relief les torts des étrangers et à laisser discrètement dans l'ombre les torts des compatriotes.

Si la patrie est victorieuse, on souligne triomphalement sa victoire; si elle est battue, on trouve toujours des raisons honorables pour expliquer sa défaite.

C'est un axiome indiscutable en France, que les Français ne peuvent être vaincus que par la trahison^ ou par le nombre, ou par la nullité de leurs

chefs : même quand ils capitulent -par 80.000 à la fois, comme a Sedan, ou par troupeau de 180.000, comme à Metz, ce sont tout de même des lions, des lions.... conduits par des ânes.

Les auteurs de manuels d'histoire ont fini, en France, par découvrir — ils y ont mis le temps! — que Bayard, Turenne^ Condé^ Napoléon et le maréchal Bugeaud n'étaient pas les seules gloires de la France; que Rabelais, Molière, Voltaire, Michelet, Hugo, Lavoisier et Pasteur faisaient peut-être presque autant d'honneur au pays qui les a vus naître.

Mais comme on a pris soin dejaisser ignorer aux écoliers, du moins à ceux des écoles primaires que la patrie de Michel Ange et de Raphaël, celle de Goethe, de Beethoven et de Wagner, celle de Shakespeare, de Newton et de Stephenson, ont bien aussi un peu contribué au progrès de la civilisation générale, cette découverte n'a servi qu'à exalter la patrie française et à ravaler dans l'esprit des jeunes patriotes, les patries étrangères, dont les gloires sont systématiquement laissées dans l'ombre.

Si l'histoire, — l'impartiale histoire — se prête à cette falsification, on ne saurait s'étonner que l'instruction civique, dont c'est la mission propre de former des patriotes, ait recours aux mensonges les plus eff"rontés, aux excitations les plus bassement haineuses pour arriver à ses fins.

,#En 1908, La Petite République, journal à étiquette socialiste, ouvrait un concours sur les livres dont on se sert dans les écoles primaires publiques.

Le lauréat de ce concours, M. Antonin Franchet, un des esprits les plus libres et les plus cultivés de l'enseignement primaire, a publié son mémoire en une petite brochure, le Bon Dieu laïque, qui contient des citations nombreuses extraites des manuels les plus répandus à l'heure actuelle dans les écoles publiques.

Celles qui sont extraites des manuels d'instruction civique et des manuels de lectures courantes sont particulièrement édifiantes.

En voici quelques-unes, à titre de curiosité.

Le Petit Français, par Ch. Bigot (p. 140) :

« S'il y avait dans notre Europe un tribunal constitué pour juger les différends entre les peuples comme il existe des tribunaux pour juger les procès entre les particuliers, tu pourrais, confiant dans la justice de ta cause, la porter devant ce tribunal, sans lui donner d'autre défenseur qu'un bon avocat. Mais cela non plus n'existe pas, mon enfant. Il n'y a point en Europe de tribunal international, et s'il en existait un, il ne serait pas équitable, car les juges ne seraient pas impartiaux. Ils jugeraient les procès, non selon la justice, mais selon leur leur propre intérêt et leurs ambitions. »...

« Pour qu'elle (la guerre) eût un terme, il faudrait que tous les peuples fussent justes ou qu'un arbitre supérieur leur imposât le respect de la justice. Ce beau jour ne se lèvera pas de sitôt, et que tu serais naïf, mon enfant, et prédestiné comme

les bœufs à être mené un jour à rabattoir^ si tu te figurais un seul moment qu'il est venu! »

P. 170. — « La grandeur morale de la guerre

« ... C'est elle (la guerre) qui empêche les peuples de s'abâtardir et de se contenter, comme but de la vie, de la jouissance et du plaisir. C'est elle qui enseigne le mieux à mépriser le danger, à être vaillant et fort... La paix est pour toutes les nations une épreuve redoutable; on s'y amollit, on y prend l'amour du bien-être et de la richesse, on est tout près de perdre sa force et son énergie, et de laisser à d'autres l'avantage dans l'éternelle lutte de la vie. Mais vient la guerre comme un orage salutaire ! Elle avertit à temps des périls que l'on courait; elle commande l'effort, elle oblige à retrouver soudain les mâles vertus dont on commençait à être déshabitué... Elle retrempe les nations dans un bain sanglant... »

P. 171. — « Si la guerre n'avait pas existé, vraiment nous ne saurions pas combien notre espèce est noble et héroïque. Elle fait des individus plus forts, plus généreux. Elle a écrit avec du sang le livre d'or de l'humanité. »

M. de Moltke ne parlait pas mieux!

Manuel (V Éducation morale^ par A. Burdeau. P. g5. — « Qui devons-nous aimer encore?

« Il faut aimer tous les hommes, même ceux

qui ne sont pas Français.

« — Pouvons-nous aimer les Allemands?

« — Ceux qui ont blessé la France, ceux qui oppriment les Français d'Alsace-Lorraine, nous ne pouvons pas songer à les aimer ».

V bistruction civique à l'École, par Paul Bert.

P. 83. « Rappelez-vous bien les parole de votre vieil instituteur : « Pas de haine entre les Français; gardez-la pour l'ennemi! »

Première année d'instruction civique et morale, par P. Laloi :

Page 171. — « Fini, dit un de nous, à tout jamais « fini. Voilà que la France est descendue dans « l'abîme. Que de défaites! Quelle honte!... Nous « ne nous relèverons jamais !

« Un silence de quelques minutes suivit ces paroles; mais un jeune homme s'écria: « J'ai « vingt ans, et je verrai la régénération de la « patrie ! » Alors il parla d'une voix émue et forte : « Eh bien ! moi je vous dis que la France « du dix-neuvième siècle se relèvera comme celle « du quatorzième. Je vous dis que si ces mangeurs « de choucroute, ces bombardeurs de villes demeu- « rent campés, après la paix, dans quelques-unes « de nos provinces, le jour viendra, tard peut-être, « mais il viendra, où il ne restera plus d'eux en « France que ceux qui dormiront dans la terre! »

— Notre jeune camarade avait rendu l'espérance à nos cœiirs. »

La morale mise à la portée des enfants, par O. Pavette.

Page 141. — « On doit à sa patrie le sacrifice de sa vie. »

« Il n'y a pas de gloire comparable à celle du citoyen qui meurt pour son pays. »

« Le devoir du soldat est de défendre son drapeau jusqu'à la mort. »

Education morale et Instruction civique, par .A. MÉziÈREs, de l'Académie française.

Page 37. — « Elle (la patrie) a subi de grands malheurs, elle a perdu deux provinces. Si votre mère était malade, vous l'entoureriez de soins et de tendresse. Pensez que la patrie est votre seconde mère, qu'elle souffre et qu'elle pleure les enfants qu'on a arrachés de son sein. Aimez-la, mes amis, et n'oubliez pas les consolations qu'elle attend de vous. »

Page 80. — « ...Vous servirez un jour la France sous l'uniforme du soldat. Ce jour-là, mes enfants, vous devez au pays tout votre sang. L'histoire nationale est remplie d'actes de courage admirables accomplis sur les champs de bataille. Nourrissez votre mémoire de ces glorieux souvenirs et prenez d'avance la résolution de tout sacrifier, lorsque

vous serez grands, au salut de la patrie, à l'honneur du drapeau. »

Lectures choisies, par Bonnehon et Turgan :

P. no. — «. Quand on écrit dans d'autres langues, on peut quelquefois se contenter d'être compris des autres s'ils en viennent à bout; quand on écrit en français, il faut d'abord se comprendre soi-même. . . « La langue française est celle où l'on dit le mieux ce que l'on veut dire, où il est plus difficile aux malhonnêtes gens de tromper les autres, »

P. 202. — « C'est le seul peuple (le peuple français) dont les mœurs peuvent se dépraver sans que le fond du cœur se corrompe. . . »

Leçons de morale à l'Ecole primaire^ par Curé et HouzELLE :

P. i5i. — « Il n'est pas de patrie qui mérite d'être aimée autant que la France.

« Aimer sa patrie est un sentiment naturel : nous préférons les Français aux autres hommes et la France à toutes les autres nations. De plus, en raison des bienfaits dont elle nous comble, la reconnaissance nous oblige à la considérer bien au-dessus des autres nations. »

De tout un peu. par A. Tartière (page 72).

« Que voulez-vous faire quand vous serez grand ? — Monsieur, je veux être soldat, pour aller à la guerre et tuer beaucoup de Prussiens. Ils ont tué mon oncle Pierre et grand'mère pleure toujours quand on en parle. — Vous êtes un brave et les Prussiens n'ont qu'à bien se tenir. »

Morale et Enseignement civique, par A. Sai- GNETTE (livre du maître).

Page 64. — Maxime : « Celui qui n'aime pas la Patrie, absolument, aveuglément,- ne sera jamais que la moitié d'un homme. »

Voilà ce qu'on enseigne dans les écoles de la République française au début du xx<^ siècle.

Et qu'on ne dise pas que des citations tronquées ne prouvent rien ; il n'y a qu'à faire appel à ses souvenirs d'enfance, il n'y a qu'à se rappeler les manuels qu'on nous a mis entre les mains au temps où nous étions sur les bancs des écoles, il n'y a qu'à feuilleter les manuels scolaires qui font fureur, encore aujourd'hui, dans les écoles publiques pour reconnaître que toutes ces citations caractérisent nettement la pensée maîtresse des livres d'où elles sont tirées.

Tous les manuels d'instruction civique — sauf de très rares exceptions — ne sont que des com-

mentaires cyniques des gravures de l'Histoire de M. Lavisse ou des chansons de Déroulède.

Comme ces chansons et ces gravures, elles suintent l'admiration du sabre, la vanité nationale et la haine de l'étranger.

L'enfant, âme crédule, accepte béatement ce que lui enseigne son maître d'école, comme il accepte sans sourciller les contes de fée de l'Écriture sainte.

Le maître d'école, qui lui-même a été nourri de ces livres-là dans son enfance, qui, à l'Ecole normale, n'a jamais entendu un autre son de cloche, qui a pour la parole des Lavisse et des Paul Bert le même respect superstitieux que le jeune séminariste pour celle de son évêque, enseigne le dogme patriotique avec la même sérénité que le prêtre les mystères des religions révélées.

Du moins, ce que lui a enseigné le prêtre, l'enfant, une fois grand, dès qu'il lira des journaux, a des chances pour le voir discuté, critiqué, ridiculisé; une réaction salutaire se produit fréquemment. Sorti du pensionnat ecclésiastique, évadé du séminaire ou du cercle étroit des relations familiales, le jeune homme pourra encore secouer ses préjugés religieux.

Il y a beaucoup moins de chances pour qu'il se débarrasse du préjugé patriotique.

Ses classes finies, tout lui rappelle l'éducation patriotique reçue à l'école et rien ne la contrarie : le théâtre si plein d'exhibitions militaires et de tirades

belliqueuses, la baraque de foire avec ses tableaux vivants représentant souvent des scènes guerrières, les suppléments illustrés du Petit Journal et du Petit Parisien dont toutes les gravures sont tournées à l'exaltation de l'armée et de la patrie; les journaux à grands tirages qui insistent avec tant de complaisance sur les armements, les manœuvres d'armées et d'escadres, les faits de guerre et les incidents diplomatiques, jusqu'aux tableaux militaires qui pullulent dans nos musées, tout est combiné à merveille pour enfoncer davantage en son cerveau le patriotisme qu'on lui a inculqué en bas âge.

Il y a des journaux avancés qui attaquent violemment la religion; il n'y a pas un seul grand quotidien qui ose attaquer le patriotisme.

Page 1