CHAPITRE XV
C'est alors qu'enragé de sentir comment de leur extrémité les chéquards ressuscitaient, Millevoye tenta l'opération suprême, l'affaire des faux papiers Norton.
Des parlementaires émargent aux fonds secrets de l'ambassade anglaise. C'est un fait dont nul au Quai d'Orsay ne doute. Le rôle des guinées ! ah ! si l'on pouvait l'établir ! « Quoi ! dirait la nation, Os ne se bornent point à trafiquer de leurs mandants : c'est la France elle-même qu'Us vendent ! Je tolérais des panamistes, mais des Judas, holà ! »
Quand on peut supposer que vous paieriez cher une preuve, c'est assez la coutume qu'un personnage providentiel vous l'apporte. On ne s'étonnera point qu'un misérable se soit trouvé pour fabriquer des documents, mais seulement qu'un homme de bonne foi y ait prêté crédit. Songez toutefois aux lettres de Pigott, un autre Norton, que le Times, trop heureux de compromettre Pamell,
publia sans s'inquiéter de leur origine inconnue, de leur orthographe honteuse et de leur niaiserie. On peut aussi admettre que Millevoye tomba dans le piège classique d'un faux fourni par ceux-là mêmes qu'il inculpe, afin qu'ils puissent crier à la calomnie. Cet expédient bien connu s'appeUe « truffer un dossier ». Au plus brûlant des scandales Wilson, V Intransigeant fut induit à publier la lettre d'un nommé Joubert qui prétendait avoir versé à M. Wilson une somme assez ronde pour obtenir la croix de la Légion d'honneur. On s'informa, on chercha : Joubert n'existait pas. On calomniait donc Wilson ! Un revirement d'opinion commença qui l'eût sorti d'embarras si des faits nouveaux ne fussent venus le charger.
Clemenceau n'avait pas parlé à la Chambre depuis sa terrible collision avec Déroulède (20 décembre) : Journée de la Première Charrette. Georges Thiébaud eut l'occasion de lui dire :
— Déroulède n'aime que ses idées ; si vous marchiez dans la direction plébiscitaire, vous le trouveriez avec vous.
Le lundi 19 juin, on discutait sur le renouvellement partiel. Thiébaud, des couloirs, envoyait billet sur billet à Déroulède, le pressant de le rejoindre parce qu'il voulait l'avertir que Clemenceau dénoncerait dans la réforme proposée une entreprise des oUgarchies sur le suffrage uni-
versel. Une première fois rompue au 20 décembre, la conspiration antiparlementaire pouvait ce jour-là se renouer avec Clemenceau. Mais Déroulède, tout à surveiller son ennemi, ne quitta point son banc, sinon pour se dresser quand il le vit à la tribune et le hacher de mille invectives :
— Voyons ce que pense Cornélius Herz !... Parlez en anglais !... Au Heu du renouvellement partiel, parlez donc du renouvellement de l'intégrité !... Pas de conseil à la France, conseiller du Banc de la reine !
C'était un « scandale nécessaire », dont il vint exposer brièvement les raisons que la Chambre parut accueillir :
— « Il n'y a de ma part en tout ceci aucune ques- « tion de parti. J'en appelle à tous ceux qui, « depuis les derniers événements, ont vu maintes « fois monter à cette tribune des hommes plus ou « moins compromis dans les affaires de Panama. « Qu'ils disent si je ne suis pas resté silencieux « à mon banc ! Qu'ils disent si j'ai fait entendre « une protestation ! Et savez-vous pourquoi ? « Parce que ceux-là n'ont, du moins, pas fait de « politique antinationale ; parce que, égarés ou « coupables, ceux-là, du moins, sont encore des « nôtres ; mais lui, il est de l'étranger ! C'est « pourquoi, tout en m'excusant \ds-à-vis de tous « mes autres collègues de la véhémence de mon
<i attitude et de mon langage, non seulement je <i ne m'excuse pas \ds-à-vis de lui, mais je n'ai a qu'un regret, qui est de n'avoir pas eu assez « d'autorité personnelle pour le flétrir encore plus « hautement que je n'ai fait. »
Déroulède, en rejoignant sa place, croisa Millevoye qui gagnait la tribune.
— Millevoye, restez tranquille, vous allez tout affaiblir.
— Non, j'ai quelque chose.
La déclaration de Millevoye, très brève, se résuma dans une phrase :
— M. Déroulède a raison et je vous dirai jeudi pourquoi M. Clemenceau est le dernier des misérables.
C'était tout remettre en question. Déroulède n'avait rien démontré, si ses paroles restaient à prouver jeudi.
Les deux boulangistes partirent dans la même voiture. !Millevoye, pressé d'interrogations, se dérobait.
Déroulède l'assigna devant le groupe boulangiste pour le lendemain mardi.
Millevoye n'y parut point. Alors Déroulède très inquiet déclara dans les couloirs du Palais- Bourbon :
— Je ne permettrai pas qu'il parle au nom du parti boulangiste.
Le mercredi matin, vers, midi, il reçut de Mil-
levoye un « petit bleu » l'appelant à la Chambre. Mores assistait à l'entrevue.
— Lundi je ne pouvais pas vous répondre, dit Millevoye ; le secret ne m'appartenait pas. Aujourd'hui mes amis, comme moi, veulent que vous sachiez tout.
Il était très ému.
— J'ai là, continua-t-il, des papiers qui déshonorent une partie du Parlement. Je suis na\Té moi-même. Des représentants de la France sont vendus à l'étranger.
j\Iorès lut alors la traduction de quatorze lettres adressées au jour le jour par le Foreign-Office à l'ambassade de Paris :
2 avril 1893.
. « Depuis ma dernière lettre, des événements de « grande importance ont eu lieu. En premier Heu, « nous avons reçu là \isite de l'alter ego de ISI. Cle- << menceau, qui est venu s'informer si les dispositions « de notre gouvernement sont toujours les mêmes vis- « k-vis de son chef. M. Clemenceau désire être fixé sur « ce sujet afin de préparer ses arrangements électo- « raux, car il a décidé d'abandonner le Vax, mais il « n'a pas encore fait le choix de son futur siège. La « seule réponse qui a pu lui être faite a été de laisser « l'aSaire en suspens. A peine \'ingt-quatre heures « s'étaient écoulées depuis ces pourparlers que Herz « informait le magistrat de Bow-Street qu'il était « prêt à subir un interrogatoire, sa santé étant beau- « coup meilleure, et qu'il désirait qu'un jour fût fixé « pour cela. M. Clemenceau a-t-d eu quelque chose
« à faire avec cette décision étrange et soudaine ? « En tout cas, il est certain que quelqu'un s'agite « dans l'affaire. Ceci est d'autant plus regrettable que « le congres de Beliring ouvre et que INIorier nous a « dit officiellement que certaines propositions d'al- « liance ont été faites à la Russie par les États Unis, « la France y étant partie. Ces propositions sont-elles « sérieuses ou simplement destinées à obtenir une « décision favorable à leur intérêt ? Le temps décidera « et vous êtes averti. »
« 22 mai 1893.
« 'L'aitef ego de M. Clemenceau vient de nous donner « les copies de toute la correspondance passée : i' en- « tre M. Ribot et M. de Rêver seaux ; 2* entre M. Ribot « et ses ambassadeurs à Pétersbourg et à Constan- « tinople ; 3* entre M. de Reverseaux et le Khédive. « Je ne crois pas nécessaire de vous dire que M. Cle- « menceau s'est complètement réhabilité à nos yeux ; « nous ne pensions pas que cet homme pouvait « rendre de si grands services après sa dernière « déconfiture ; nous concluons qu'il peut en rendre « encore d'autres en considérant le milieu corrompu « et corruptible dans lequel il vit. Nous le mainte- « nons donc sur notre hste. »
Toute cette correspondance lue, dont nous ne pouvons donner qu'un échantillon, Millevoye arrêta d'un geste les questions de Déroulède.
— Ce n'est rien encore. Voici la liste d'infamie.
Et il tendait à son ami une feuillle de papier bleu réglé, de format ministre, timbré aux armes d'Angleterre. *