DÉRACINÉS, DÉSE^-CADRÉS, MAIS NON PAS DÉGRADÉS
Le 3 décembre, le rideau se tira et l'on vit en pleine scène parisienne l'effet de tous ces travaux de coulisse. Suret-Lefort devait demander à la Chambre un crédit supplémentaire de i,ooo francs, à titre d'indication, pour l'enseignement régional dans les écoles normales. Il attira une foule naïvement engouée. Panama aboutissait à descendre d'un rang les vieux chéquards et à leur substituer des cadets. On aimait de Suret-Lefort qu'il fût pareil à Bouteiller, mais plus beau, puisque tout neuf.
Peu de jours auparavant, Suret-Lefort avait prévenu Rœmerspacher que le divorce des Nelles allait être prononcé. Son influence grandissant au Palais avec son importance politique lui avait permis de mener cette affaire avec une merveilleuse rapidité. Encore neuf mois et la brillante baronne de Nelles deviendrait, sous le nom de M^^ Rœmerspacher, une heureuse et apaisée
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petite Lorraine. Pour être agréables à leur avocat, qui tenait à faire salle comble, les deux « promis » assistaient à la séance du 3 décembre.
M™® de Nelles, délicieuse de joie, de jeunesse, d'oubli total du passé, était habillée beaucoup plus simplement que jadis, et chez Rœmerspacher il n'y avait plus trace de bohème. A trente ans, c'était un homme de poids, fort correct, presque un candidat à l'Académie des Sciences morales et poHtiques, mais qui sur le tard deviendra un peu « ours 9.
En attendant que leur ami eût la parole, ils causaient dans la tribune avec Saint-Phlin, venu de Lorraine pour entendre l'exposé parlementaire de ses idées. Ils parlèrent de Sturel.
— Le pau\Te garçon, dit Rœmerspacher, est tombé dans la \'aine agitation des conspirateurs. Quand on a pris goût à ce breuvage-là, on ne guérit plus.
Puis Rœmerspacher raconta une visite de Renaudin, devenu l'agent principal d'une grande maison de pubhcité et qui lui avait dit : « Je tiens, « par vieille amitié, à t'avertir que divers jour- « naux, documentés par Mouchefrin, vont rendre « compte du procès en divorce de la baronne de « Nelles. ^loyennant un léger sacrifice, cette « dame pourrait é\'iter ce désagrément. »
— Je lui ai répondu en confidence que M™^ de Nelles quittait son mari parce qu'il avait été mêlé
à des histoires de corruption, et qu'en corrompant Mouchefrin je craindrais de déplaire à une femme si scrupuleuse.
Ils rirent tous trois et l'on voyait bien le compromis qui s'établissait entre le caractère de Thérèse de Nelles et celui de Rœmerspacher : il avait pris ce qu'elle avait perdu de hauteur.
Saint-Phlin, convaincu jusqu'à l'évidence par la vue de ces deux jeunes gens qu'il se trouvait en présence d'une bonne pierre de l'édifice français, d'un excellent élément de conservation sociale, souhaitait qu'un prêtre d'esprit trouvât un expédient pour bénir leur mariage. Il ne voulait pas imposer une divorcée à sa femme, et pourtant il rêvait de recevoir les Rœmerspacher à Saint-Phlin.
Le succès de Suret-Lefort fut immense, surtout quand il s'écria :
— Ne craignez point les conseils que donne la terre au jeune intellectuel qui la parcourt guidé par un véritable penseur. Si profond qu'il fouille notre sol de Lorraine, le fils des hommes de 89 n'y trouvera rien de local ni de particulier. A peine l'a-t-il ouvert, le sillon s'emplit de lumière ! Pure lumière de la patrie ! que dis-je, messieurs ? de la civilisation mondiale ! Elle dissipe les mauvaises exhalaisons du passé. L'homme libéré, spiritualisé par ses constants efforts, n'a plus de sens que puissent asservir les préjugés de clocher et de race.
En écoutant ce traître, Saint-Phlin tourna sa
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pensée vers Sturel, mais une pensée presque hostile : « S'il n'avait pas toujours obéi à ses nerfs, quelle belle occasion il eût trouvée aujourd'hui pour développer la philosophie nationale ! 9
Rœmerspacher devina la souffrance du pauvre Saint-Phlin, si mal interprété. Il lui mit familièrement le bras autour du cou pour l'attirer et, à l'oreille :
— T'inquiète pas, Henri, tu gagnes du terrain. Suret parle comme Bouteiller, mais il plaide où Bouteiller prêcherait. C'est l'avocat succédant à l'apôtre.
Et puis un quart d'heure après, comme Suret- Lefort, en gâtant de libéralisme les dures doctrines de nécessité qu'implique la foi dans la terre et les morts, plaisait à droite et à gauche, Rœmerspacher, trop amant de la vie pour méconnaître que, sous un succès, il y a toujours une vertu, dit avec complaisance :
— Le bon petit soldat lorrain ! Pour devenir général, maréchal de France, vois comme il est prêt à tout.
Suret-Lefort avocat du terrianisme lorrain, ]y[ine ^Q Nelles fiancée à Rœmerspacher : ces faits du jour consacrent le double échec de Sturel et le disposent à la rêverie, à la solitude. L'été de la Saint-Martin se prolongeait tard en 1893. Le jeune vaincu, tandis qu'au Palais-Bourbon les
compagnons de sa vingtième année jouissaient de leur épanouissement, alla se promener à Versailles.
Sturel entra dans la plaine Saint-Antoine, vers une heure de l'après-midi, par le boulevard de la Reine. Le soleil d'extrême saison, ce pâle et froid soleil qu'enfant il avait aimé sur les vignes de Lorraine, couvrait de grands espaces de verdure, et des vaches éclatantes paissaient dans un long cirque de peupliers, d'ombre profonde et d'humidité. Sur sa gauche, où régnait le Parc, Sturel ne voyait rien qu'à travers des rideaux miroitants ; la nature effeuillée sauvait encore le mystère des bosquets, et parce qu'U rapportait tout à ses déceptions, il évoqua la femme peinte au Campo-Santo de Pise qui voile sa figure et regarde entre ses doigts : il lui donna les formes de Thérèse de Nelles. Sa honte d'un nouvel amour ne la rendait que plus touchante. En vain les premières gelées brûlèrent ces beaux arbres à demi dépouillés : un froid soleil, souvenir lointain des ardeurs de l'été, donne de l'âme à leurs branchages, les enrichit de tous les ors, et quand un souffle détache une nouvelle volée de feuilles, c'est l'immorale pluie au sein de Danaé.
Ces milliers d'arbres vigoureux qui dessinent une magnificence abondante et légère comme un tissu brodé de l'Inde, auraient pu reprocher à Sturel son anarchie intérieure ; il ne perçut d'abord sous leurs cimes que du silence, de la douceur, une crainte flottante. Sublime monument, ces
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parcs de Versailles, en même temps qu'ils donnent une discipline française à leurs visiteurs bien nés, ébranlent nos puissances profondes de romanesque. Et dans ce début de décembre, la même qualité morale s'en exhale que du calme d'un malade à la veille d'une douloureuse opération.
A tous instants s'ouvraient dans le fourré de profondes allées d'un caractère grave et solitaire. Sturel s'engagea sous ces nefs, où les feuilles multicolores de l'automne finissante, aussi magnifiquement que les verrières de Chartres, transforment la lumière. Le tapis du parc varie selon l'essence des arbres et la facilité qu'eut la pluie à le ternir. Parfois, dans le lointain, un bassin de marbre s'offre au bout des charmilles dont l'ombre zèbre le sol. Sur les côtés filent des sentiers étroits entre des haies rigoureusement taillées, et chacun d'eux aboutit à des petits bosquets où des bancs de Carrare délavé assistent à la chute des feuilles dans l'eau des vasques. De ces ronds-points déserts, huit chemins abandonnés mènent chacun à des solitudes d'où rayonne encore un système d'allées, toujours mélancoliques et de même enchantement. Les feuilles se détachaient et glissaient en se froissant de branche en branche. Avec le moindre bruit, elles se couchaient, ne voulaient plus que pourrir. Un vent léger se leva qui les entraînait doucement, les faisait rouler comme des cerceaux d'enfants, les poussait jus-
qu'aux vasques croupissantes où des plombs bronzés, que gâte l'humidité poisseuse, émergent à fleur d'eau. Nul passant, rien que la mort et la gamme de ses marbrures, et Sturel qui s'attarde à se mirer dans ces labyrinthes comme dans sa conscience pleine des bois morts de son beau roman.
Aujourd'hui, 3 décembre 1893, Sturel atteint sa trentième année ; en voici onze qu'il vint de sa prpvince à Paris ; il se sent plus nu d'amis et plus enveloppé de désert que le soir où il débarquait au trottoir du Quartier Latin. Mais il a vu le nœud des intrigues parisiennes, touché le fond des succès, des échecs, et remonté à l'origine de toutes les opinions. Le déshonneur de Bouteiller, l'honorabilité de Saint-Phlin, la réussite de Suret-Lefort, le bonheur de Rœmerspacher, sont pour lui des petits problèmes, ni obscurs, ni incomplets ; il sait combien les efforts indi\-iduels sont dominés par les mouvements de la France, et cette vue le garde de tomber dans une indigne dépression : il ne croit pas s'être mépris sur ses aptitudes au bonheur ; les circonstances le contrarièrent ; il atteint à comprendre les choses et ne renonce pas à les désirer.
Au cours de l'après-midi, son interminable promenade l'ayant conduit des sombres bosquets au « Jardin du Roi 0, il frémit d'aise devant cette architecture végétale et cet art de disposer les réalités de manière qu'elles enchantent l'âme.
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Dans ce cadre d'essences forestières savamment échantillonnées, la vaste pelouse, avec sa précieuse colonne en marbre vert, sous les peupliers dont chaque branche remonte vers le ciel, lui parla. « Je suis une scène trop noble, disait-elle, et déserte faute d'acteurs suffisants. » Il éprouva de cette pensée une consolation et se répéta qu'il vaut mieux faire relâche que se satisfaire d'indignes jeux.
Tandis que des beautés sommeillantes servaient à Sturel pour qu'il se définît et qu'il approchât de ses propres secrets, les jardiniers qui préparaient l'hiver causaient, riaient entre eux et, sans le remarquer, le forçaient à les entendre.
— As-tu vu le chéquard ? disaient-ils.
Ce beau mot guerrier sortit Sturel de son vague. Un chéquard ! Il eut le mouvement réflexe d'un chasseur à qui l'on signale un lapin.
— Et lequel ? demanda-t-il.
Ces braves gens lui expliquèrent que « cette canaille de Bouteiller » prenait le frais le long du Canal. Ils ajoutèrent :
— N'y aura donc personne pour l'y pousser ?
Bouteiller n'avait pu se dominer au point d'orner le triomphe de Suret-Lefort. Désireux de réagir contre sa néphrétique et de s'oxygéner, il avait gagné, comme Sturel, Versailles. Et depuis deux heures, sous le soleil de décembre, petite chose désobligeante, dure, cassante, gesticulante,
en redingote et chapeau de soie, il allait et venait le long du Grand Canal.
D'une rive à l'autre de cette vaste pièce d'eau, qui prolonge le tapis vert et compose une vue aux fenêtres du palais, le promeneur embrasse une muraille de grands arbres. Rien de pathétique comme leurs masses immobiles et courbées sur un morne étang. Incomparable union décorative des verts et des jaunes que fournissent l'eau, la prairie et les arbres, et puis de cette vieille pierre grise qui encadre le Canal ! Le même vent ridait le miroir et dépouillait les arbres. Pour un homme que sa passion déçoit, il y a une sorte d'hypnotisme à suivre les feuilles tournoyantes sur des eaux vertes, qui éludent toute curiosité. Que me réservent les événements ? Me perdrai-je comme cette feuille se noie ?
Mais quelle méditation, soudain, vient de suspendre la marche de Bouteiller ? Ses yeux s'élèvent ; il se découvre : serait-ce qu'il prie ?
C'est simplement que, dans cet air vif, son chapeau de haute forme donne à cet homme de cabinet une vague barre de migraine. Quand il presse si fort le pas, et jusqu'à se mettre en nage, il veut brûler ses humeurs. Et s'il ne s'éloigne pas du Grand Canal, c'est que ses yeux, fatigués par quinze nuits d'insomnie et de lecture, s'attachent, se délectent, se fortifient dans cette longue gamme dégradée de verts et de jaunes apaisants...
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A Versailles, Bouteiller ne fait que de l'hygiène. Une hj'giène instinctive, puisque toutes ses facultés de raison portent sur un seul point, sur sa ruine politique. Hors sa passion de revanche, rien n'est plus chez lui que végétatif.
Depuis le matin il médite la réponse d'un banquier à qui il demandait des moyens d'action : « Je ne ferai plus d'affaires, lui a dit ce finan- « cier : on les a rendues impossibles dans ce « paj's. On est attaqué par les journaux, vilipendé « par des ignorants, menacé de correctionnelle « par des politiciens, mal défendu par ses amis, « — laissez-moi vous le dire, mon cher député, — « et, en outre, on court un risque d'argent ! « J'aime mieux, tout bêtement, prendre des fonds « en dépôt ; je sers i p. 100 et je réalise aisé- « ment 6 p. 100, en faisant de l'escompte. » Le voilà bien, grommelle Bouteiller, le ser\dce que des imbéciles et des misérables viennent de nous rendre au nom de la vertu : leur campagne sur Panama, c'est la ruine des grandes initiatives dans ce pays.
Les épaules bombées de fatigue, mais l'âme plus guerrière que jamais, il ne s'avoue pas vaincu. Il s'abuse lui-même avec ses mots électoraux : c'est pour assurer « le progrès » contre <( les réactions » qu'il lui faut de l'argent. Dans Versailles, dans cet abîme de méditations, Bouteiller marche comme un loup maigre dans les bois de décembre.
L'air des bois en automne, de la même manière que le chloroforme, contraint à des aspirations profondes. Une senteur, une fièvre s'échappe des morts végétales, très puissante sur un nerveux comme Sturel et sur un déprimé tel que l'était cette semaine Bouteiller. De leur profonde conscience, sous la pression des mêmes événements, un double chant s'élève, contradictoire, après douze années d'expériences parallèles :