‹ Leurs sœursChapitre 21 sur 21 · LE PÈRE. — TOUS · texte numérisé non relu

LE PÈRE. — TOUS

jeannette. — On dirait des enfants.

le père. — Des grands enfants. Parlons d'autre chose. Et puis regarde autour de toi, dans la société, les jeunes filles n'ont pas de singe.

la mère. — Tu en auras un quand tu seras mariée.

jeannette. — Mais non. J'en ai justement parlé, hier, à M. de Saint-Honneur...

LE PÈRE. — Tu lui as parlé d'un singe?

jeannette. — Oui. Et il a fait une tête !

le père. — Comment lui as-tu dit la chose? Je tremble.

jeannette. — Monsieur, je dois vous faire un aveu : j'ai toujours désiré ardemment avoir un singe, mes parents n'ont jamais voulu y consentir, et ils m'ont toujours dit : « Attends d'avoir un mari, tu en auras un. »

le père, qui pouffe. — Tu... tu lui as dit dans ces termes-là?

JEANNETTE. — Oui.

la mère, suffoquée. — Mais c'était d'une grossièreté ! Ah bien! je ne m'étonne plus si ton mariage est dans l'eau !

le père, qui éclate. — Non. C'est trop drôle. Embrasse-moi, tiens, je t'adore. Et puis, chéris tes bêtes, et le plus que tu pourras, ma fille. Tu es parfaite pour le reste. Il y a encore de pires défauts. Par exemple, tu m'aimeras plus que la tortue?

jeannette. — Autant.

la mère, avec un soupir. — Ah ! que ton père est faible ! Si c'était moi qui aimais les bêtes !

LE PÈRE, à sa fille. — Et puis, ne te tracasse pas. Nous te trouverons un mari, en nous promenant, au Jardin d'Acclimatation.

Un bon jeune homme, avec un pain de seigle.

Nous te trouverons ça.

fanois. — On ne te la demande pas.

baugis. — Ça m'est égal, je m'impose.

Eh bien, moi, la jeune fille, elle m'embête, voilà.

fanois. — Et allez donc ! Tu as des aperçus tout neufs, mon vieux Baugis.

baugis. — Elle m'embête parce qu'elle m'embête. Et puis elle a beau s'habiller de frais, arborer du blanc, lever son œil vers la bonne sainte Vierge, avoir un petit cou et des petits bras nus bien mignons, bien cocos, et faire sa colombe, elle m'embête !

Est-ce clair?

allerey. — Tu te répètes. Prends garde.

baugis. — Ceux qui veulent que nous la respections nous prennent pour des autres !

Elle n'est pas respectable pour un louis, la petite enfant du jour! Elle est pire que la femme mariée !

jusseuil. — Tu oublies que j'ai une sœur?

baugis. — Moi aussi!

allerey. — Nous en avons tous.

fanois. — Elles sont charmantes. Il va de soi que Baugis les excepte!

AIXEREY. — Parbleu nous S( vés.

baugis. — Nous ne sommes pa de-mufles. Je laisse nos sœurs Beaux bijoux d'amour, gentille:

les sœurs à nous, les filles à mf je parle des autres, du tas, Sériei sèment, qu'est-ce que vous pouv trouver d'amusant à ces faux mar mifères? C'est gauche, et laid.

fanois. — Il y en a de ravi

baugis. — Non, c'est pas form ça court encore après sa gorge et ses hanches, et, au moral, de deux choses l'une : c'est bête comme un lapin de choux ou effronté comme une guenon.

Quand ça ne fait pas la petite i la fille. Pas de milieu.

COUTErre. — Je te demande fait aussi la jeune fille. Et, aloi fameux chef-d'œuvre.

FAHOIS. — Oh! assez!

BAUGIS. — Conspuez-le!

ALLEREV, — Couterre va trop loin. Mais toi, Baugis, pas assez !

JUSSEUIL. — Vous exagérez tous les deux.

"""""' - Moi, je vais vous dire

uve que ça sert, la jeune

:rre. — A se marier,

rfairedes bonnes femmes,

et des bonnes mères.

fanois. — Pas du

tout. Stupide! Ça sert

à du bien plus chic.

COUTERRE. — A quoi ?

fanois. — Les jeunes filles nous servent d'éprouvette. On s'apprend à flirter et à aimer avec elles, pour de rire, à blanc, en attendant qu'on s'attaque plus tard sérieusement aux vraies femmes, aux femmes mariées. Comprenez-vous? Les jeunes filles, pour moi, c'est comme le volontariat de l'amour. Une première étape avant les grandes manœuvres que nous faisons ensuite avec les grues, et la

guerre sanglante avec les dames du monde.

baugis. — Ingénieux. Drôlet. Poudre sans fumée.

fanois. — Voilà, pour ma chétive seigneurie, la seule et réelle importance de la rose donzelle à notre époque. Elle est notre premier pont vers les aventures, un pont convenable, un très gentil pont...

allerey. — Le pont aux ânes.

fanois. — A part ça, espèce inutile, qui coûte cher aux parents, et leur donne un tracas du diable! Moi, si jamais je me marie, et que j'aie idée de me reproduire, il faudra que jem'arrange pour n'amener quedes mâles, parce que si c'est des filles que je gagne. . .

allerey. — Qu'est-ce que tu en feras ?

fanois. — Je ne sais pas. Je les vends, je les perds, je les abandonne en wagon, dans le filet. Pas de filles, mon Dieu !

allerey, à Fanois. — Enfin, toi, tu n'en veux pas. Baugis, elles l'embêtent. Moi, c'est autre chose : elles me font peur. Je trouve qu'il n'y a rien de plus effrayant que ce petit être, si bizarre, si complexe, à la fois simple et monstrueux,, cynique et can-

dide, féroce et bon, chaste et sensuel, charitable et moqueur, franc et sournois, capable de tout et de rien, frivole et sérieux, égoïste et dévoué, ange et démon...

baugis. — Assez! Balançoire! Scie mécanique !

JUSSEUIL. — As-tu fini?

allerey. — Je vous décris la jeune fille.

baugis.. — Tu t'étales, tu te vautres. Ça suffit.

allerey. — Pas du tout. Je développais.

fanois. -»- Renveloppe. (A Jusseuil.) Et toi, mon vieux Jusseuil, je vois ta vive prunelle qui pétille ; ça veut dire qu'une pensée vient d'éclore dans ta petite boîte à cigares. Allons , tâche de nous la mettre sur ses pieds.

jusseuil. — Oh ! moi, vous la connaissez et depuis longtemps, ma pensée-maîtresse, ma pensée-mère.

allerey. — Sois convenable dans tes associations de mots.

jusseuil. — Et il n'y a pas besoin qu'à propos des jeunes filles je vous la resserve.

fanois. — Ressers-la tout de même.

C'est un plat fin dont nous ne ni lassons pas.

jusseuil. — Blaguez, vous n> changerez point. Je ne compr qu'une chose en cette planète :

célibat. La jeune fille ne m'ofi donc qu'un médiocre intérêt.

Je suis contre la femme et contre les enfants, contre le mariage et la maternité. C'est un crime d'épouser, un crime d'engendrer. Donner la vie est la plus mauvaise, la plus détestable action que je connaisse. Donner la vie, c'est j la retirer.

f~X couterre. — Tu esti

assassin qui vo

JUSSEUIL. —

qu'il a une rais

et personnelle

. ■ w nirlà... tandis <

Enfin, laissons ça, je sens que

trais en colère et je né le veux ]

à rester calme avec mes bons petits camarades.

fanois. — Excellent Jusseuil! Cher espiègle paradoxal , nous te vénérons ! Et maintenant, à ton tour, Couterre. Vas-y d'un discours familier, tâche d'être éloquent comme un abbé de carême et pénètre-nous d'onction, mon bonhomme.

baugis. — Tu nous vois tous pendus à tes lèvres d'or.

couterre. — Je vais donc essayer de vous catéchiser, idiotes brebis. Vous ne comprenez rien, mais rien de rien à la jeune fille. C'est ce qu'il y a de plus beau sur la terre, et peut-être dans le ciel, car les anges lui ressemblent diablement ! Elle mérite ici-bas des autels, des litanies, une adoration spéciale. C'est la fleur humaine par excellence. Et c'est aussi la perle, l'étoile et le papillon ; et c'est aussi toutes les pierres précieuses, le plus rare bijou de la Couronne. Et c'est aussi tous les arts réunis, fondus : le plus exquis tableau, la plus svelte statue, le plus velouté des pastels. Et c'est encore la musique animée, réalisée, personnifiée, la

mélodie et l'harmonie, l'éternelle et divine romance.

BAUGIS. — En voilà un gâchis!

couterre. — Tais-toi, brute ! La jeune fille est la permanente représentation de la vingtième année ; elle est le rêve de nos vingt ans quand nous ne les avons pas encore et que nous sommes impatients de les atteindre ; elle est la joie de nos vingt ans quand, enfin, nous les avons; elle est le regret de nos vingt ans quand, hélas ! nous ne les avons plus. La jeune fille, c'est le portrait de notre bonheur, un portrait qui ne passe pas, tandis que nous passons. Si un gai rayon de soleil ou un clair de lune sentimental nous ont émus, ne fût-ce qu'une fois, c'est que la jeune fille, à ce moment-là, n'était pas loin dans le bosquet ou au bord du lac. Elle a notre premier battement de cœur, notre première larme; elle sera le bluet de nos vieillesses , je vous le prédis , et nous arrachera notre dernier sourire.

jusseuil. — Pardon. Une syllabe. En as-tu encore pour bien longtemps?

couterre. — Dix à douze minutes.

baugis. — Pas plus? Tu n'es pas brisé?

COUTERRE. — Non.

jusseuil. — Tu es en acier. Poursuis, petit père. Tu détiens le record de la jeune fille.

COUTERRE. — Vous ne l'avez jamais bien regardée, sans ça vous auriez senti, rien qu'à la voir, qu'elle est l'espoir vivant et incessant de ce qui peut nous arriver d'heureux, la garantie, la promesse presque certaine de l'amour, la seule raison qu'on ait, en somme, d'augurer bien de la vie et de croire à la femme avant de la mépriser, «t même après l'avoir maudite. Car la jeune fille guérit les malades et panse les blessures qu'ont faites ses aînées. Aimez-la donc, mes chers frères, même en vous moquant un peu de sa touchante et provinciale tendresse; elle est le délicieux opéra-comique de cette sale existence, la dame blanche qui revient toujours errer sur nos ruines...

fanois. — Et qui nous regarde.

baugis. — Brrr! Prenons garde!

COUTERRE. — Et savez-vous ce qui me plaît en elle?

jusseuil. — Non. Nous ne nous en doutons pas.

baugis. — -Nous ne pensons plus. Nous sommes aplatis.

COUTERRE. — C'est leur mystère, le charme énigmatique et silencieux qui se dégage de ces petits sphinx tranquilles et redoutables. Avec la jeune fille on n'est jamais sûr, on ne sait à quoi se fier, sur quel pied danser, ni que dire ou faire. Et voilà ce qui m'enchante! Et c'est aussi, en même temps, l'explication de ces êtres si simples et qui paraissent si profonds, l'excuse de leur apparente rouerie. Les jeunes filles ne sont pas terminées, pas finies. Êtres charmants, mais incomplets, dans un état intermédiaire et transitoire, elles traversent une ravissante situation fausse, elles sont des sortes de bâtardes , mi-enfants , mi-amoureuses, mi-femmes ; et le mariage d'abord, puis la maternité, pourront seulement les achever, les former.

baugis. — Les déformer.

COUTERRE. — Dites des sottises. Moi, rien ne m'attendrit plus que cette fatalité

qui pèse sur elles et qui fait qu'on leur demande l'impossible, surtout avec nos mœurs actuelles : d'être à la fois des chastes et des renseignées, des niaises déniaisées.

Ni le diable ni les saints ne s'en tireraient. Ah ! les jolies malheureuses ! Quand je les vois placées ainsi entre leur enfance à peine écoulée, et leur jeunesse qui ne fait que d'éclore, au seuil de ces grands salons de la vie, avec tout ce qu'elles ont déjà de gentil derrière elle et d'effrayant devant, je pense malgré moi aux misères, aux déboires de toute sorte, argent, santé, mari, enfants, situation, toutes les catastrophes physiques et morales qui les guettent, qui n'attendent que l'occasion de fondre sur ces innocences, blondes et roses; je pense aux devoirs, aux sacrifices, aux dévouements qui seront leur lot probable, aux larmes et aux rides, aux maladies , aux grossesses , aux morts d'enfants, aux agonies lentes avant le dernier soupir, et alors... alors, je me sens pris de douleur et de compassion pour ces mignonnes, ces frêles statuettes, et je me dis : « Quoi ! tout ça qui rit aujourd'hui , et qui

saute, ce sont des « veilles » de maman, des « avant-veilles >/ de grand'mères , de très prochaines chairs à souffrance, d'imminentes victimes. Pauvres petites ! Il me semble que je les vois monter dans le train qui va dérailler tout à l'heure, au tournant! Et elles sont moqueuses, coquettes, elles jouent de l'œil et de l'éventail, belles à miracle, à croire que ça durera. Pauvres petites! Elles aimeront. Qui sait! elles aiment déjà, peut-être , en s'imaginant que c'est pour toujours, pour ce monde-ci, et pour l'autre ! et qu'on le leur rendra au centuple... Pauvres, pauvres petites! Je voudrais pouvoir arrêter les pendules, retourner les sabliers, immobiliser le temps pour que ces petits moments de leur joie actuelle durent des siècles!

jusseuil. — Mais tu ne peux pas?

COUTERRE. — Non. Je vous embête, misérables ?

baugis. — Tu nous endors doucement.

Tu nous berces.

ALLEREY. — Et on est bien.

jusseuil. — Mais en voilà assez. Ferme

ton calorifère. Et que le Seigneur toutpuissant nous préserve de tes jeunes filles!

COUTERRE. — Tu te trompes. Qu'il les préserve de vous.

Laquelle des deux . . . .

Le bon conseil ....

Vocation

Cotillon

Le petit maître

A propos de poupées . .

Avant les vacances . . , Mauvaise fréquentation ,

La lecture

Le bal marin

Les deux orphelines. . .

La dette et la dot. . . .

%l6 TABLE

Une lacune 227

Le piano 239

Les croix 255

Ciel plein d'étoiles ! 273

L'amour des bétes 287

L'opinion des frères 301

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