‹ Lévis, ou, Abandon de la Nouvelle-France [microforme]Chapitre 12 sur 70 · LE MÊME, VERGOR · texte numérisé non relu

LE MÊME, VERGOR

BIGOT

Avancez donc, Vergor.

VERGOR

Mais pardon, après m’être Une minute assis, il faut jouer un peu:

Ah! si vous aviez vu sur la table l’enjeu!

BIGOT

A nous-deux maintenant, c’est une autre partie:

Notre société sera-t-elle engloutie,

Comme dans l’océan sombre un frêle vaisseau ?

Aucun doute pour moi: la mort a mis son sceau

Sur les jours bien comptés de la Nouvelle-France.

Rien ne fait présager qu’on veut sa délivrance.

Oui! je prévois qu'avant le retour de l’hiver

Les Anglais nous tiendront dans un cercle de fer.

Leurs soldats sont partout: leur flotte nous menace.

Pouvons-nous donc toujours compter sur notre [audace?

Non, prenons, mon ami, le parti le plus sûr.

Parlez: je ne crains pas que vous soyez trop dur.

BIGOT

Bien, je reconnais là le serviteur fidèle.

Ce soir, vous partirez: quittez la citadelle

Pour la campagne: c’est le temps de la moisson,

La dernière peut-être? Aux habitants le «on.

Ils vont se récrier, mais à nous la farine!

Fouillez grange et maison: que votre œil examine

Tout, et chaque rapport, je le veux sous serment.

VERGOR

Mais l’évêque travaille à notre détriment.

BIGOT

Comment?

VERGOR

T1 les soutient jusqu’en leur résistance.

BIGOT

A ces manants doit-on la plus grasse pitance? Qui se bat, Monseigneur dit, a droit de manger. BIGOT

L’herbe est, bonne Pour eux. Ça me fait enrager! Saisissez tous les grains qui nous viennent d'Europe Pour les vendre à profit: ce commerce interlope

M’a donné, lan dernier, un million d’écus.

Les magasins du roi reçoivent moins que plus: Nous leur fournirons tout moyennant bénéfice.

VERGOR

Plus d’un est au courant de l’habile artifice Et veut faire connaître à Vaudreuil son soupçon. Mais savez-vous quel titre on donne à la maison?

BIGOT

Elle en mérite un beau, dites donc.

VERGOR La Friponne.

BIGOT

Mais on devrait plutôt l’appeler, la Mignonne. Craignez-vous?

VERGOR

Mes désirs des richesses sont tels Que je puis prendre l’or jusque sur les autels.

BIGOT

Oui! sachez profiter, Vergor, de votre place: Allez! taillez! rognez! adieu! je vous embrasse. Ah! puissiez-vous quitter avant peu cet emploi Pour acheter en France un fief auprès de moi!

(Vergor sort)

SCENE XI (Bigot et convives. Dame Péan battant des mains) DAME PÉAN Quel bon coup! j'ai gagné!

MONTCALM

Superbe!

DAME PÉAN

Un coup de douze!

(4 Bigot) Vous ici! C’est assez Pour me rendre [ialouse.

DAME DUCHESNEAU

Ainsi vous nous quittez?

DAME PÉAN

Que dit le déserteur?

Pour lutter avec vous, je suis pauvre jouteur. Puis plaisir et devoir doivent marcher ensemble; Vergor allait Partir, je lui dois, ce me semble, Quelques conseils.

DAME PÉAN

Vraiment! est-il novice: encor?

DAME DUCHESNEAU

Vous êtes sérieux depuis hier.

BIGOT

Et l’or Que je perds?

MAURIN (montrant sa bosse)

Je le prends, n’ai-je pas de la place?

Le diable, soyez sûr, m'en fait pas la grimace.

MONTCALM

La guerre l’inquiète.

DAME PÉAN

Ah! laissez à Vaudreuil De semblables soucis et de tels airs de deuil.

MONTCALM

Et n’a-t-il pas sa femme aussi pour conseillère? Comme ils ont critiqué tous deux mon plun de

[guerre!

DAME DUCHESNEAU

Elle, prendre l’épée! usurper votre rang!

MONTCALM

Femmes, vous pouvez vaincre et sans verser de sang.

—?22— BIGOT

Les cœurs saignent pourtant sous ces vives blessures : L’avez-vous jamais su?

DAME PÉAN

; Nous n’en sommes pas sûres...

Oublions ces ennuis, bien loin de la cité, En faisant au château nos adieux à l’été.

Nous danserons sur l’herbe et sous le frais ombrage. Aux éclats des rieurs, les oiseaux feront rage: Les fleurs nous enverront œillades et parfums Et le soir nous jouerons; la chance à quelques-uns Apportera sa bourse. Ah! vous ferez fortune!

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