LES FEMMES
Du pain!
ANTOINETTE DORION Doublez les rations.
CADET
Vous recevrez bientôt d’autres provisions.
LOUISE PANET
Oui! des tiennes pendant que tu feras la noce; Ramasse pour Québec, des cochers chaque rosse. Elles portent ton nom! et e’est notre régal,
Quand nous pouvons l'avoir! Bah! ça t’est bien égal.
ANTOINETTE DORION
Que n’offres-tu le blé que l’on jette à tes poules, Quelques gouttes du vin dont souvent tu te saoûles ?
et
MAURIN
Que faire? quand tout manque, une unce ou deux [c’est trop.
MADELON BOURGET
Tais-toi, dos de chameau, figure d’escargot!
HENRIETTE PAPINEAU
Pas une autre parole ou j’aplatis ta bosse.
MAURIN
Pensez-vous y trouver ce qui vous manque?
HENRIETTE PAPINEAU
Atroce!
Est-ce d’un être humain? se moquer du malheur!
ANTOINETTE DORION
11 n’en a pas la forme, encore moins le cœur.
LOUISE PANET
Vous vous gorgez ici; vous vendez aux Antilles
Ce que nous moissonnons, quand, toub près, nos [familles
Meurent, faute de pain. O larron:: vils tueurs!
Qui l’a semé ce blé? fécondé de sueurs?
O flâneurs, est-ce vous? vous, Ô femmes légères?
DAME PÉAN
Je ne puis plus longtemps entendre ces mégères,
LOUISE PANET
Tu hais de tels accents? Si tu devais souffrir
Tout ce que j'ai souffert, lorsque j'ai vu mourir
Le chanteut le plus doux de ma jeune nichée, Comme sur ton sein meurt, Ô terre desséchée, Ayant soif de la pluie, une naissante fleur ;
Si, faible, tu n'avais à répandre qu’un pleur
En cette bouche alors de ton lait altérée
Et que pour le baiser des mères le ciel crée,
Que ferais-tu done? femme, oh! sache compatir. Donne pour que l’on puisse et vivre et se vêtir.
Tu ne peux m’écouter? tu détournes la tête?
Pour to', reine en ces lieux, la vie est une fête;
Tu portes de la soie et nos enfants sont nus;
Tes deux coursiers fringants à peine contenus,
Sur de moelleux coussins, t’entraînent, belle, altière; Dans les chemins, nos pieds saignent à chaque pierre, En marquant tous nos pas de traces de douleurs;
A ton front radieux s’enguirlandent des fleurs ; Seul l’orage se joue en notre chevelure ;
Nous ne t’envions Pas pourtant cette parure:
Nous n’avons pas ton or, mais nous avons l’honneur! Puisque de la vertu la pudique rougeur
À ton visage peint, hélas! jamais ne monte,
Toi, de ton sexe, ici, la risée et la honte,
Reçois la peine due à d’infâmes achats:
Où l’on mit des baisers, nous mettons des crachats!
DAME PÉAN (s’affaissant)
BIGOT
Quand se taira-t-elle? Ah! c'est une furie.
LOUISE PANET
Oui! dans moi tes fureurs s’incarnent, Ô patrie!
Venez, gémissements des mères, des enfants,
Voix des soldats tombés, .nais toujours triomphants,
O prière du pauvre implorant une aumône,
Dée-poir des refus et vains appels au trône,
Vous, outrages sanglants à la justice, au droit,
Râles d’agonisants morts de faim et de froid,
Adieux du pionnier qui de son ciel s’exile,
Larmes des paysans volés et sans asile,
Et, toi, sang répandu par tant de nôs martyrs!
Que ces cris déchirants et que tous ces soupirs
D’un peuj'e qu’on écrase aient l'éclat du tonnerre
Pour arrêter enfin la bande mercenaire!
Est-ce assez pour toi? non! Les haïnes de l’enfer
Devraient venir aussi! Mais sur leur seuil de fer,
Où meurt toute espérance, elles t’attendent! Gare!
Soutenez-moi: je tombe... Oh! mon esprit s’égare..
Dieu! Je me meurs de faim... du pain! à mon [secours!
Pour le maudire encor, le maudire toujours!
DAME PÉAN
HN BIGOT (vivement)
Arrêtez, je donne ma parole, Vous en aurez du pain; le jeûne la rend folle.
MADELON BOURGET (à part)
Avec ce qu’elle endure, on le serait à moins.
j ANTOINETTE DORION Dieu l’inspire plutôt.
BIGOT Prodiguez-lui vos soins,
Allez à vos maisons, que tout trouble finisse.
HENRIETTE PAPINEAU (joignant les mains de son enfant)
Dis-lui: merci. ENFANT
Merci!
LOUISE PANET (se relevant lentement pendant que les autres femmes s’inclinent)
Que le ciel le bénisse.
RIDEAU
Ni