‹ Lévis, ou, Abandon de la Nouvelle-France [microforme]Chapitre 65 sur 70 · SCENE \T LES MÊMES, LÉVIS · texte numérisé non relu

SCENE \T LES MÊMES, LÉVIS

LÉVIS

Quoi! *

Vous ici! parmi nos défenseurs. Et pourquoi?

Est-il resté de l’or pour qu’on le pille encore?

Une moisson cachée afin qu’on la dévore?

Ou si, pour les vaincus, il n’est plus que l’honneur,

En vient-on trafiquer par ordre du vainqueur?

Ah! vous savez trop bien que cette colonie,

On l’a vu dépouiller en sa longue agonie,

Livrée, et faible et nue, aux mains du conquérant!

Et, qu’à cette heure, hélas! elle s’en va mourant.

Mais, vous, cruels vautours, voyant presqu’un cada- [vre,

Battez de l’aile, heureux de sa fin qui nous navre,

Accourez vous nourrir des lambeaux de sa chair.

Porter les derniers coups à cet être si cher!

C’est Bigot et Vergor, toute l’avide bande.

BIGOT

Pour qui nous prenez-vous? écoutez la demande De ceux que l’on accuse à tort. Protégez-nous Contre les délateurs et les esprits jaloux.

LÉVIS

Ha! pour qui je vous prends? mais pour ce que vous ; [êtes!

Les hommes les plus vils et les plus malhonnêtes.

Et d’abord, vous, Bigot, hier notre intendant, Que fûtes-vous pour nous? un voleur impudent! Vous n’avez employé votre honorable office Que pour sacrifier tout à votre avarice.

Vous deviez, l’œil ouvert, pourvoir à tout besoin : ‘ À ceux de nos colons, de nos soldats; mais loin D'agir ainsi, rapace autant que sanguinaire, Vous avez arraché jusqu’au pain nécessaire

Au soutien dés soldats, nos braves défenseurs. L'argent ainsi gagné, c'était pour les joueurs, Les plaisirs, les projets d'avenir. Tout s’ajuste: La fortune s’écroule.

Ah! vous êtes injuste!

LÉVIS

Plus que cela: du doigt, comme on montre à des [chiens, Aux vôtres, vous avez dit: “ Ce sont là vos biens. F C’était le Canada réduit à la détresse.

“Faites” commandiez-vous, “ mais que rien ne pa- [raisse. ” Saluez votre chef, messieurs! (4 Bigot.) Vous, soyez [fier De vos disciples, ils ont tout pris: votre flair, Votre voracité. Vergor, s’il est possible, Vous surpasse. (A Vergor.) N’es-tu pas le plus com- [temptible De ces êtres déjà si bas? Car à ton front S’impriment en des traits qui toujours grandiront,

Le pire déshonneur, l’infâme nom de traître!

Judas à des bourreaux livra son divin Maître, Toi, tu laissas l’Anglais surprendre la cité. L’Iscariote avait lâchement exploité

Un baiser, de l’amour le signe le plus tendre: Toi, ton poste c’était de garder, de défendre! Gage de confiance en ton bras, en ta foi,

Et tu ne fus qu’alors plus infidèle au roi.

VERGOK

Fatigué.…

LÉVIS (linterrompant)

Par le jeu. Manque de vigilance, N'est-ce pas trahison? Et quand dans la balance Des peuples on jetait notre sort, tu dormais!

VERGOR

J’aimais le Canada...

LÉVIS

Mensonge! Tu l’aimais?

Oui! comme le bourreau peut aimer sa victime. Et vous, Cadet, Maurin, émules de leur crime, Vous léchiez le sang, ne pouvant mordre la chair Du peuple assassiné dont les cr fendaient l'air. Et vous, vous, une femme, en cet compagnie !

Mais la femme, ici-bas, créature bénie, C’est bien ce que le ciel a donné de plus doux, Qui n’a pas d’aile afin de rester avec nous:

Une sœur, une amante, une épouse, une mère!

Qui sait verser du miel dans une coupe amère,

C’est l’ange qui ramène au sentier du devoir L’homme, quand il s’égare, en lui parlant d’espoir Et d’immolation, qui fait voler aux armes!

Mais, dame Péan, vous, vous n’usez de vos charmes Que pour le pervertir et profaner. l’amour

Qui doit être éternel, non le jouet d’un jour.

DAME PÉAN Grâce!

Faisiez-vous grâce, alors que tant de mères Vous demandaient du pain pour leurs enfants?

DAME PÉAN Qu’amères De ce jour ont été mes larmes! Nous rendrons Tous les biens confisqués.

TOUS Qui! tous, rous le jurons!

LÉVIS

Dites: qui nous rendra ce que par votre fante

Nous perdons aujourd’hui? 62 que Anglais nous ôte, C’est un empire, c’est tout un monde: océans Baignant un continent, lac: et fleuves géants Réfléchissant le ciel et fécondant les plaines,

Monts couronnés de neige, interminables chaînes! :

Cités naissant partout à nos yeux éblouis, Un peuple professant la foi de saint Louis Et murmurant ici la langue de Corneille.

Aussi laborieux que ruche qui s’éveille, Aux rayons du jour, rien ne l’aurait arrêté Dans ses nobles élans, vers Dieu, la liberté: O splendide idéal! et c’eût été la France!

Et tout est perdu..: Moi, prendre votre défense, L’espérez-vous ?

DAME PÉAN Pitié!

LÉVIS

Mon cœur est un volcan. Je ne puis retenir l’indignation, quand Dans mon sang, elle bout et, débordante lave,

Appelle un châtiment dont l'intensité lave Vos crimes. Vous avez tout vendu pour de l’or, Vous verrez qu'en France il est des juges encor.

(A la sentinelle) Conduisez-les au fort. (Ezxit.)

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