V. — Valeur de Véducation indigène en Amérique
Nous venons de parcourir les deux Amériques, du Canada au détroit de Magellan ; j'entends les Amériques sauvages ; puisque nous avons réservé pour une étude spéciale les grands États barbares de l'Amérique centrale, ceux qu'ont détruits les Pizarre, les Cortez et leurs émules. Dans ces contrées si vastes, nous avons trouvé des variétés humaines, de race mongoloïde, ayant, toutes,
(i) W. Trent. Loc. cil.
(2; Jbid.
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entre elles, un bon nombre de traits communs et manifestement parentes. A part les Fuégiens, encore à Tétat presque primitif, les autres groupes avaient déjà fait les premiers pas dans la voie de révolution progressive ; ils étaient seulement d'autant plus sauvages qu'ils étaient plus éloignés de TAmérique centrale; môme les plus extrêmes, les Peaux-Rouges du nord et les nomades de la Pampa dans l'Amérique méridionale se passaient encore ou à peu près d'agriculture. Avant la venue des Européens, la chasse au bison dans le nord, celle de la vigogne dans le sud, étaient leurs principaux moyens d'existence.
Tous ces peuples soignaient et aimaient leurs enfants, au moins durant la première enfance ; tous leur donnaient ime éducation familiale; le père dressait les garçons à la chasse et à la guerre; la mère habituait les filles aux durs labeurs qui los attendaient. Mais tous donnaient cette éducation première avec une grande douceur, par imitation plutôt que par correction. Tous se gardaient de briser le caractère des enfants ; les Peaux-Rougos leur épargnaient môme les plus simples réprimandes ; quant aux châtiments physiques, ils ne se les permotLaient jamais. Avant tout, il fallait que l'enfant devînt robuste, énergique, dur à la souffrance, prompt à braver le danger, bon chasseur et bon guerrier. Les femmes elles-mêmes s'efforçaient d'accoucher stoïquement, sans plaintes, pour ne pas enfanter des lâches. Enlin des initiations diverses, mais plus ou moins rigoureuses, marquaient le passage de la première jeunesse à l'âge adulte. D'autres épreuves, plus terribles encore, étaient imposées, dans les tribus républicaines, à ceux qui briguaient des situations relativement élevées; celles de caciques, de chefs, d'hommesmédecines, etc.
Ces mœurs sont communes aux Guaranis de TAmérîquc du Sud et aux Peaux-Rougos du Canada. Et.mt donnés les besoins imposés par Tétat social et les rigueurs
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du climat, du milieu, cette éducation, moins réglementaire mais plus rigoureuse que celle de Sparte, était tr^s bien adaptée au but à atteindre. Chez les Peaux-Rouges, elle avait produit des résultats, qu'on peut appeler merveilleux, et formé une race d'hommes, dont le stoïcisme réel, pratique, dépassait de beaucoup le stoïcisme passif et philosophique de l'antiquité. Le prisonnier peau-rouge attaché sur son cadre de martyr et défiant pendant des heures ses tortionnaires de lui arracher même une plainte, déployait une énergie de volonté, une force de caractère, dont on ne trouve que des exemples rares et toujours à demi légendaires dans l'histoire primitive de notre Europe. C'est même là, pour la pédagogie morale, une précieuse expérience. Elle suffirait à prouver qu'à la condition d'être persistante, de porter sur une suffisante série de générations, Téducation peut transformer radicalement la nature morale do l'homme au point de doter tout un peuple d'une trempe de caractère, que communément nous appelons héroïque.
Celte étonnante vigueur de la volonté est-elle compatible avec une haute culture de l'esprit? Sur ce point, l'éducation des Indiens d'Amérique ne saurait nous renseigner. Leurs rudiments d'art et de science étaient encore négligeables; ils ne se souciaient guère du développement intellectuel. Ce côlé de l'éducation, nous ne pourrons l'étudier que dans des sociétés beaucoup plus civilisées. Les essais, de date encore si récente, qui ont été faits pour donner aux Peaux-Rouges une instruction européenne et en faire des agriculteurs et des ouvriers, ne sont pas néanmoins sans importance théorique. Ils prouvent que, même dans un temps assez court, il n'est pas impossible à des populations primitives et vivant encore de chasse ou de pêche, (le se plier à l'existence sédentaire, agricole et laborieuse des civilisés. Enfin ces expériences montrent que notre instruction primaire et même supérieure n'est
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pas inabordable pour les sauvages, et qu'avec un peu plus de mesure, de ménagement, surtout d'humanité, les Européens réussiraient à s'assimiler la plupart des races attardées, que trop souvent ils se contentent d'empoisonner et d'exterminer, se ravalant ainsi bien au-dessous d'elles.