‹ Lévolution de l'éducation dans les diverses races humaines;Chapitre 70 sur 129 · CH. X. — LA LANGUE CHINOISE · texte numérisé non relu

CH. X. — LA LANGUE CHINOISE

destination, aux variétés dans la couleur, la figure, la fécondité. Une vache, par exemple, change de nom, lorsqu'elle vêle, lorsqu'elle devient stérile, etc.

C'est donc chose longue et difficile que d'apprendre la langue chinoise et d'autant plus qu'elle se ramifie en patois ou dialectes provinciaux, très différents les uns des autres (1).

Une des grandes tâches assumées par l'enseignement des lettrés consiste à préserver l'intégrité de la langue, et à s'inspirer en écrivant du vieux langage des livres classiques, aujourd'hui tombé en désuétude, mais que Ton admire pour sa force et sa concision, pour la plénitude de ses expressions, où, comme l'a dit un ancien missionnaire, les idées sont pilées dans les mots (2). — Or, les premiers chapitres du Chou-King ont été écrits sous le règne de l'empereur YaOy c'est-à-dire 2.300 ans avant J. Christ (3) et ce sont les King qui renferment l'histoire de la Chine, sa première législation, les doctrines de ses philosophes et moralistes. De siècle en siècle, ces vénérables écrits ont été étudiés, scrutés, analysés, copiés, appris par de nombreuses générations de lettrés. On peut dire qu'ils contiennent l'âme de la Chine et ils l'ont faite à leur image. Aujourd'hui encore tout lettré se piquant de bien écrire tient à honneur de ne se servir uniquement que des expressions contenues dans les King et autres livres classiques (4). L'éloquence des lettrés consiste surtout à employer heureusement les maximes et sentences des anciens sages (5). Il n'en résulte le plus souvent que des amplifications de rhéteur, d'inutiles productions académiques, pleines de prétention et

(1) Grosier. Loc. cit, 371.

(2) Ibid, 375.

(3) Ibid, 363.

(4) Ibid. 365.

(5) ïbid. 402.

dépourvues de sens, que les lettrés de bon sens ont qualifiées par deux de ces mots composés, dont j'ai parlé toutà-l'heure : KiU'KeoUy Mou-ché^ c'est-à-dire, bouches d'or, langues de bois (1).

Mais c'est que, dans le milieu social chinois, tout est combiné pour décourager les novateurs d'idées et de choses; c'est que l'obligation de tout emprunter aux ancêtres littéraires et philosophiques tue nécessairement l'inspiration et ne laisse plus guère qu'une ressource : jouer avec les mots. La population des lettrés s'est adonnée avec ardeur à ce passe-temps d'ailleurs lucratif et les rhéteurs chinois sont parvenus à créer et à distinguer ime infinité de genres d'éloquence. J'en énumérerai quelques-uns : éloquence des choses, éloquence de sentiment, éloquence de candeur, éloquence de combinaison, éloquence de franchise, éloquence de merveilleux, éloquence de singularité, éloquence d'illusion, éloquence métaphysique, éloquence du vieux langage, éloquence de majesté, éloquence d'insinuation, ctc, etc, (2). Chacun de ces genres a son style et cela en fait beaucoup. Mais, dans le débit, l'orateur chinois doit être sobre de gestes et d'éclats de voix. Le public ne supporterait pas nos déclamations trop expressives et qui sentent la sauvagerie.

Malgré leur dévotion pour les vieux auteurs, les lettrés chinois n'ont pas réussi à en revivifier le langage, qui n'est plus accessible qu'aux érudits; mais en revanche ils ont retardé révolution de la langue nationale et, aujourd'hui encore, des pièces de théâtre âgées de plus de mille ans peuvent être jouées et comprises par tout l'empire (3), ce qui est un bel exemple de conservation,

(1) (irosier. Lor. cit. 404.

(2) fbid. 400. 400.

i3) Ihid. 306.

CH. X. — l'écrittre chinoise 263

an exemple sans doute unique dans l'histoire des peuples.

rV. — Vécritiire chinoise.

Comme il était logique et même nécessaire, récriture ehÎDoise a évolué parallèlement à la langue et en se modelant sur elle. — En tout pays Torigine de Técritnre a du être moins postérieure à celle de la parole qu'on ne le croît dans nos pays civilisés. Elle peut même l'avoir précédée, si Ton veut bien regarder, comme une écriture primitive, les grossiers dessins des primitifs. Et comment faire autrement, quand Tbistoire même de l'évolution graphique nous montre, que les premiers caraclères de tontes les écritures ont commencé par être des dessins abrégés, qu'on a appelé idéographiques ? Or, cette écriture rudimontaire n'est ni plus ni moins noble que le premier langage interjeetionnel : dessins et interjections sont deux modes connexes, dont Thomme primitif a dû se servir simultanément pour extériorer certaines idées, certaines images mentales, à ses yeux particulièrement importantes. — Les annalistes chinois nous disent bien que récriture a été précédée par Tusage des cordelettes nouées, analogues aux quipos de Tancien Pérou ; mais les nœuds, à la Chine comme au Pérou, n'ont guère dû servir que pour enregistrer des nombres ou tout au plus comme moyens mnémoniques ; puisque, par eux-mêmes, ils ne sauraient avoir une signification précise : on ne peol donc les considérer comme une écriture. nFou-hi, dit la chronique chinoise, en levant les yeux, vit des images dans le ciel ; en les baissant, il vit des modèles à imiter sur la terre. Il aperçut ce qui constituait la nature et les rapports extérieurs de tous les êtres et il commença à tracer les huit Kouà, 11 inventa récriture pour remplacer les cordelettes nouées dans l'administration du

gouvernement» (1). On place le règne du légendaire empereur Fou-hi^ inventeur universel, vers 3.369 avant l'ère chrétienne.

Les premiers caractères de l'écriture chinoise auraient été de simples traits (2) ; mais ces traits devaient surtout représenter des nombres et remplacer simplement les nœuds. La première écriture, digne de ce nom, fut l'écriture figurative, consistant en hiéroglyphes représentant succinctement la figure même des objets à exprimer. D'abord ils furent simples et peu nombreux, deux ou trois cents environ, correspondant nécessairement aux radicaux monosyllabiques du langage parlé et, comme eux, ils devinrent des types génériques, ce que l'on a appelé des clefs, autour de chacune desquelles se groupent des familles de dérivés (3). Le nombre des caractères purement figuratifs de l'ancienne écriture ne dépasse pas 695. Il est à remarquer que c'est aussi à peu près le nombre des hiéroglyphes correspondants de l'ancienne Egypte, dont certains sont presque identiques (4). — Mais il s'agit là d'une analogie toute naturelle, n'impliquant en rien une transmission directe d'un pays à l'autre. Il est tout simple qu'en Egypte, comme en Chine, l'homme ait d'abord remarqué un nombre sensiblement égal d'objets extérieurs et qu'il les ait figurés par des dessins analogues. Pour faire exprimer à cette écriture de sauvage* tout ce que désigne la langue parlée, il fallut perfectionner cette langue et la compliquer beaucoup; et il en résulta toute une évolution graphique. Les caractères se simplifièrent, devinrent de plus en plus schématiques ; enfin et surtout, de même qu'on avait créé des mots com-

(j) G. Pauthier. Chine moderne, 279.

(2) IbicL 290.

(3) Tbid, 29i.

(4) Ibid. 302.

CH. X. — l'écriture chinoise ' 265

posés par juxtaposition^ on inventait aussi des caractères composés; seulement les signes ajoutés aux caractères typiques, aux clefs, perdirent leur valeur figurative première pour exprimer des sons: ils devinrent phonétiques; de sorte que les nouveaux caractères composés, formés de cette manière, représentèrent à la fois des formes et des sons : ils furent idéo-pho né tiques (1). Par cette création de caractères mixtes, les Chinois étaient sur la voie de récriture alphabétique ; mais, soit par impuissance intellectuelle, Soit par amour superstitieux des vieux usages, ils n'y parvinrent pas .

Cette curieuse classe des caractères idéo-phonétiques est la plus importante de l'écriture chinoise ; elle comprend à elle seule 24.235 caractères. — Les autres classes sont beaucoup moins nombreuses. On y trouve : des caractères purement indicatifs, des caractères combinés, des caractères métaphoriques, etc. Ces derniers sont ceux que Ton a détournés de leur sens primitif pour exprimer des idées abstraites. Ainsi Timage hiéroglyphique du cœur est prise dans le sens d'entendement ; le caractère employé pour désigner un chemin sert aussi à peindre le mot parole, etc. etc. (2).

Muni de ces milliers de caractères, le lettré est à peu près en état d'écrire tout ce qu'il veut ; pourtant il doit être forcément embarrassé, quand il lui faut désigner une nouveauté, une chose ou une idée non prévues par les créateurs de l'écriture chinoise; aussi est-il impossible de traduire convenablement en Chinois nos ouvrages scientifiques. — Enfin, même alors qu'on n'essaie point de sortir du milieu social et intellectuel, où vivent les Célestes, il n'en résulte pas moins, pour tout lettré, la nécessité d'apprendre non seulement à reconnaître, mais

(1) G. Pauthier. Zoc. cit. 292,

(2) Tbid. 299.

266 l'évolution db l'éducation

même à reproduire un nombre plus ou moins grand de ces milliers dé caractères. On passe donc sa vie à les éludîer, el Ton n'arrive jamais à les connaître tous. Pourtant le mérite littéraire se mesure surtout aux progrès qu'on a faits dans cette connaissance ardue concurremment avec celle des anciens auteurs. En fait, très peu de docteurs possèdent tous les caractères de l'écriture chinoise; , mais, pour écrire aisément et lire les plus essentiels des \ vieux écrits, il faut au moins connaître huit à dix mille I signes (t), ce qui n*est pas une petite affaire.

Dans le principe, les caractères chinois se gravaient avec une pointe métallique sur une planchette de bambou, ce qui rendait le dessin graphique difficile ; aussi les caractères finirent-ils par s'écarter beaucoup do leur forme figurative. Au troisième ou deuxième siècle avant notre ère, on inventa Part de fabriquer du papier avec diverses substances végétales : du bambou, du coton, de Técorce de mûrier, de la paille de riz, des cocons de vers à soie, etc. En mi>me temps on apprit à préparer l'encre dite de Chine. Dès lors la calligraphie devint plus aisée et le style métallique fut remplacé non pas par notre plume, mais par le pinceau. Auparavant on avait déjà écrit sur de la toile ou de la soie ; d'où l'habitude, rituellement conservée encore, d'écrire sur des pièces de soie, que l'on suspend près des cercueils, l'éloge des morts ou, dans les appartements, des sentences morales (2). Sans doute ces inventions du papier et de l'encre ne remédièrent en rien au vice fondamental de l'écriture chinoise ; cependant elles en permirent l'impression, mais l'impression par planches, qui est généralement usitée en Chine ; quoique, sans se laisser rebuter par la nécessité de fabriquer envi-

[\] Al>l>é (irosier, Lor. cit. II. 373.

(2) (irohier. Loc, cil. 424. 42). — Hue. L'Empire chinois. U I. 34i.

CH. X. l'ÉCHITURE €HI50iSE 267

ron trente mille caractères, les Chinois aient essayé un système d'impression avec des types mobiles, comme ceux de notre imprimerie; mais, à l'usage, ils y oqï renoncé. A Paris, vers 1838, un sinologue français, G. Pautbier, eut une idée, qui n'était pas venue aux Chinois, celle de disjoindre leurs caractères composés, dits idéo-phonétiques et de faire fondre ensuite des caractères mobiles, correspondants, les uns simplement figuratifs, les autres simplement phonétiques, que l'imprimeur était par conséquent maître de réunir et de combiner à volonté. Grâce à cette simplification, on peut imprimer les ouvrages chinois avec un nombre relativement restreint d'environ dix mille caractères-types (1). Mais cette simplification est encore bien compliquée.

Avec une telle écriture à la fois si complexe et si imparfeite, écrire en Chinois est un art et un art difficile, qu'on ne saurait acquérir sans une grande dépense de temps et d'application. C'est aussi l'une des principales matières de renseignement dans les écoles et les collèges et il y a grand mérite à y exceller. Le talent de peindre l'écriture avec correction et élégance est fort estimé. Les belles calligraphies sont même fort recherchées, surtout quand elles sont vieilles, à ce point que souvent on les préfère aux peintures les plus élégantes. Ordinairement même les Chinois ont, pour l'écriture en général, une sorte de respect religieux. Avec soin ils évitent d'employer à des usages grossiers même les pages des livres les plus communs ; les fouler aux pieds, par exemple, est considéré comme une action blâmable (2). Pour les enveloppes, les emballages, etc, on se sert d'un papier spécial, non écrit. De bonne heure, les enfants sont dressés à vénérer, à conserver et à ne jamais souiller

(!) G. Panfliier. Loc, cit. 319, 320.

(2) Abbé Grosier. Loe. rit. 376.

268 l'évolution de l'éducation

tout papier portant des caractères d'écriture. On est allé plus loin encore, jusqu'à fonder une confrérie religieuse, dont les membres sont les Saint Vincent de Paul des papiers abandonnés. Le dos chargé d'une hotte, le crochet à la main, les bonzes de cette société si singulièrement charitable font métier de chifiPoi^niers littéraires ; ils s'en vont par les villes, les villages, les chemins, fouiller les tas d'ordures et y recueillir religieusement tous les débris de papier portant des caractères. Leur récolte faite, ils l'apportent dans une pagode où elle es\ brûlée cérémonieusement devant les images des sages de l'antiquité (1). Pour nous, ces scrupules sont étranges; pourtant on ne saurait ni^r qu'il n'y ait quelque chose de touchant dans ces manifestations d'une pitié, qu'on peut appeler « intellectuelle ».

Malgré l'extrême complication de l'écriture, l'instruction primaire est répandue en Chine à un degré extraordinaire. Sans doute tout le monde ne connaît pas les milliers de caractères, dont la masse forme un trésor graphique réservé aux doctes et môme aux docteurs ; mais chaque Chinois en connaît une portion plus ou moins grande, suffisante pour sa condition. En Chine, à peu près tout le monde sait plus ou moins lire, môme les enfants, les coulies, les mendiants (2). Comment on a obtenu ce résultat à première vue impossible, c^est ce que nous allons voir en étudiant l'organisation de l'instruction publique en Chine.

Page 1