IV. — La Chaldée
Comme tout le monde le sait, la race sémitique a eu, en Mésopotamie, les grands foyers primitifs de sa civilisation: Babylone et Ninive, la Chaldée et l'Assyrie. Tout en étant relativement moins anciens que TEgypte, ces États remontent pourtant à une haute antiquité. Nul doute que toutes les populations circonvoisines, qu'elles fussent ou non sémitiques, ne leur aient emprunté bien des notions, bien des connaissances pratiques; les Juifs spécialement ont été, sur quantité de points, leurs débiteurs, surtout après la captivité de Babylone. On est môme en droit de se demander, s'ils ne leur doivent pas ridée de leur enseignement scolaire, auquel ils n'avaient pas songé jusqu'à ce moment de leur histoire. Malheureusement nous ne savons à peu près rien de la manière dont l'éducation se donnait en Mésopotamie.
Par analogie, nous pouvons pourtant supposer que Féducation industrielle se transmettait dans la famille et des pères aux enfants ; puisque les métiers chaldéens étaient organisés en clans, en guildes, où les fils succédaient aux pères (2). Sans doute il en allait de même pour les scribes, qui, comme en Egypte, jouaient un rôle important en Chaldée (3).
[{) Jos. Simon. U.
(2) Maspéro. Civilisation Chaldéenne, 752.
(3) fbid. 723.
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Quoique Babylone et Ninive aient été des métropoles surtout sémitiques, leur écriture diffère cependant extrêmement des écritures phénicienne, juive et arabe. Elles sont dites cunéiformes et tout le monde aujourd'hui ^eu occasion d'en voir des spécimens. Cette écriture a d'ailleurs évolué, comme l'écriture égyptienne, ou plutôt comme toutes les écritures, qui ont évolué. Les caractères ont d'abord été pictographiques, figuratifs ; alors ils représentaient des objets ou des idées ; puis ils devinrent phonétiques et syllabiques. Mais les Mésopotamiens ne poussèrent pas l'évolution graphique aussi loin que les Egyptiens; ils n'eurent de lettres réelles que pour trois sons — voyelles, a, i, ou. Leur écriture resta donc surtout syllabique et phonétique, mais en môme temps parsemée de signes idéographiques entremêlés, comme l'était d'ailleurs la dernière écriture égyptienne (1). Je n'ai pas à décrire en ce moment l'écriture cunéiforme et les tablettes d'argile, qui nous en ont conservé de si nombreux échantillons et sont des livres céramiques. Cette écriture, dont on attribue l'invention aux très anciens Sumériens (2), ne s'est point répandue dans le monde sémitique ; elle ne pouvait au reste lutter avec l'écriture phénicienne, perfectionnement suprême de l'écriture égyptienne, et d'où sont dérivées à peu près toutes les écritures des peuples de race blanche. Peutêtre pourtant faudrait-il faire exception pour les écritures d'origine berbère, qui ont pu être tirées directement, soit des hiéroglyphes d'Egypte, soit même d'une très antique écriture spéciale à la race.
Sous certains rapports, la science chaldécnne était assez avancée, quoique fortement mélangée de superstitions chimériques.
L'année chaldéennc était une année solaire, compre-
(1) Maspéro. Loc, cit. 727-728.
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nant douze mois de trente jours, par conséquent trop courte de cinq jours, mais tous les six ans, un mois auxiliaire de trente jours compensait les jours négligés. Le jour ordinaire se subdivisait en douze heures doubles des nôtres et qui se pouvaient compter au moyen de cadrans solaires et de clepsydres. Le mois de 30 jours se divisait en quatre semaines de sept jours, provenant manifestement du mois lunaire primitif. Les deux derniers jours restaient en dehors et chacun des jours de la semaine était consacré à Tun des sept corps planétaires adores. Des gnomons servaient à la détermination des points cardinaux, du midi vrai, des solstices et des équinoxes, de la hauteur du pôle (1).
C'est surtout en Chaldéo, que l'astrologie s'unissait étroitement à l'astronomie. Elle y constituait môme toute une pseudo-science; on y avait soigneusement dressé des tables astrologiques et le pays était rempli d'astrologues et de nécromanciens (2). C'est même et principalement de cette contrée que la folie astrologique s'est répandue dans le monde.
Les sciences naturelles existaient à peine. Point d'écoles de médecine, comme en possédait l'Egypte. Les exorcismes tenaient lieu de médicaments et la grande affaire du médecin était de chasser le démon, qui causait la maladie (3).
Nulle cosmographie sérieuse. Les cartes étaient informes. La terre était conçue, comme un grand disque, occupé surtout par la Chaldée et entouré par TOcéan, le fleuve Océan (l), qu'on retrouve dans les poésies homériques. Tous les phénomènes de la nature s'attribuaient à des démons ou à des dieux et la science consistait simple-
(1) MasptTO. Civil, chaldéenne. 111.
(3) Ibid. 774.
(4) rbid.
CH. xni. — l'éducation chez les juifs et les chaldéens 375
ment à maîtriser ces personnages mythiqueè et à s'en servir pour dominer le monde (1).
Tout en s'occupant surtout d'astrologie, les Chaldéens, ces philosophes de Babylone, comme les appelle Slrabon (2), avaient, chemin faisant, dégagé de leurs nombreuses et patientes observations de sérieuses connaissances astronomiques. On est même fondé à dire que la science du ciel est née en Chaldée. Les astronomes, ceux que l'antiquité a appelés par excellence les « Chaldéens », avaient inventé le gnomon, le cadran solaire; décomposé le mouvement diurne apparent du soleil, de la lune, dés planètes, calculé les stations et rétrogradations des cinq planètes qu'ils connaissaient; divisé l'écliptique en 12 parties zodiacales, le cercle en 360 degrés, le degré en 60 minutes, la minute en 60 secondes, la seconde en 60 tierces; et le mode de notation employé par eux pour marquer ces divisions est encore usité de nos jours; il se rattache visiblement aux caractères cunéiformes et il consacre l'importation dans l'astronomie européenne des restes de la numération duodécimale de la Chaldée.
En Chaldée, comme ailleurs, les lunaisons avaient commencé par êlre les principales mesures de temps; mais les Chaldéens en avaient dégagé la période de 223 lunaisons, qui leur permettait de prédire les éclipses de lune, dont la plus anciennement calculée remonte au 10 mars de l'année 721 av. J.-Chr. (3). Les Chaldéens auraient môme déterminé une période de 43.000 ans, en rapport, selon eux, avec la précession des équinoxes et dans laquelle ils voyaient <* un jour de vie » de l'univers (4).
(1) F.. Lenormant. Hist. anc. de VOriPui. t. v. 17*3. — Maspéro. Loc. cit. 774. — Fr. Lenormant. Loc. cit.
(2) Strabon. Liv. xvi. ch. I. parag. 6.
(3) Fr. Lenormant. Loc. cit. 173-174.
(4) Ibid. 175.
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De pareils travaux supposent une science des nombres notablement avancée et, en effet, les Chaldéens eurent d'abord une numération digitale et décimale ; puis une numération duodécimale, qui, en se combinant avec la première, devint sexagésimale. Sur une tablette, on a trouvé notée une série de nonibres cubiques allant de un à soixante. Nous avons vu tout à l'heure, que le degré du cercle chaldéen se divisait de son côté en fractions sexagésimales. Le système de mesures était aussi réglé d'après une échelle de divisions sexagésimales. La notation des nombres se faisait par des signes cunéiformes; mais les Chaldéens connaissaienl toutes nos opérations usuelles d'arithmétique (1). Au cours de notre enquête, nous avons déjà rencontré la numération duodécimale, sans doute inspirée par la succession régulière des douze mois de l'année et par conséquent postérieure à la primitive numération digitale par 5 et 10. Ce fut en combinant les deux types de numération, c'est-à-dire en multipliant 12 par 5, que l'on arriva à la numération sexagésimale des Chaldéens,
En Chaldée, les sciences naturelles étaient bien moins avancées que les sciences mathématiques et c'est presque une loi générale de révolution scientifique: car partout l'homme, alors qu'il se met à penser, trouve plus aisé de spéculer que d'observer. Pourtant on a rencontré, dans la Bibliothèque en terre cuite d'Assurbanipal, des listes classées d'espèces animales, des nomenclatures de végétaux classés d'après leurs usages, des noms de métaux, aussi groupés, des catalogues d'étoiles, clc(2). — En Chaldée, point d'écoles de médecine, comme en Egypte. On se contentait d'exposer les malades dans les carrefours, en
(1) Fr. Lenormant. Loc, cii, t. v. 186-188. — Maspéro. Loc. cU.
(2) Fr. Lenormant. Loc. ci7, 167-168.
CH. XIII. — l'éducation chez les juifs et les chaldéens 377
invoquant rexpéricnce des passants (1) et surtout on s'ingéniait à expulser par des formules d'exorcismes les démons dont on les supposait possédés (2).
Existait-il en Chaldée une instruction organisée? Pour les arts mécaniques, comme ils étaient exercés par des corporations composées de familles où de père en fils la profession se transmettait (3) , l'éducation familiale et l'apprentissage devaient suffire. Mais, pour les sciences proprement dites, il y aurait eu en Chaldée de vraies écoles et de très ancienne origine; puisque les Ciialdécns. les savants de Babylone et de Ninive, ne seraient que les successeurs de Prolochaldécns de race Kouchite, qui leur auraient transmis une partie de leur savoir. Dès Tépoque des petits royaumes sumériens et accadiens, il aurait existé, en Chaldée, des écoles très fréquentées, et môme pourvues de bibliothèques (4\
Quoi qu'il en soit, l'on sait que les Chaldéens proprement dits constituaient, comme en Egypte, une classe de prêtres, dans les familles desquels la science se transmettait traditionnellement et qui étaient exempts de toute charge publique (Ctcsias). Ces savants étaient surtout magiciens, astrologues ; ils devinaient l'avenir par le vol des oiseaux et rédigeaient des ouvrages de magie; puisqu'on a trouvé un de ces ouvrages, qui comprend au moins deuxcents tablettes (S). — Mais les particuliers pouvaient, à ce qu'il semble, faire donner de Tinstruclion aux enfants. Une tablette môme le constate en parlant de l'adoption d*un enfant trouvé ; « c'est dans la rue qu'on Ta recueilli. — Il Ta pris à la gueule des chiens; — il Va pris sous le bec des corbeaux. — En présence du devin, il a pris son ho-
(i) Slrabon. XVI. Cli. i. parag. 20.
(2) Maspéro. Loc. cit. 780.
(3) /6irf. 752-753.
(4) Fr. Lenormant. Loc, cit. 36-37.
(5) Ibid. 38.
378 l'évolution de l'éducation
roscope... On Ta noté sous la plante des pieds d'une marque dislinctive avec le cachet du devin. — Il Ta donné à une nourrice. — A cette nourrice il a garanti pour trois ans la farine, les effets du coffre et le vêtement... — et il en a fait son enfant ; — il l'a élevé, comme son fils ; — il Va mis en possession de la science des lettres » (1). Comment prenait-on possession de la science des lettres? Des tablettes, encore enfouies, nous l'apprendront peut-être un jour.
\. — Comment a évolué V éducation juive.
Nous venons de voir que l'éducation juive a évolué, d'une manière générale, comme l'éducation arabe. D'abord le peuple de Dieu n'éprouve aucunement le besoin d'avoir un système d'éducation scolaire, quoiqu'il soit déjà en possession de son Livre sacré. L'éducation donnée par la famille ou par le clanetrésultantsiraplement des mœurs et des nécessités de l'existence sociale, suffit très bien aux Hébreux, en cela imitateurs des Cananéens, Philistins, etc., qu'ils avaient tués ou subjugués. La science juive était nulle encore et la Bible s'en remettait aux parents pour donner à leurs enfants l'enseignement religieux. Les malheurs subis par le petit peuple juif lui ont, seuls, fait sentir l'utilité d'une instruction scolaire. 11 semble qu'il faille faire honneur de ce progrès surtout à la captivité de Babylone. En Chaldée, les Hébreux, transplantés à la mode antique, au milieu d'une nation beaucoup plus avancée dans l'industrie et dans la science, ont reçu une véritable leçon de choses. Ils y ont vu l'instruction spécialement intellectuelle, sortie de la famille et dispensée surtout par des prêtres. De retour dans leur petite patrie, ils ont tiré profit de cet exemple pour reconstituer à Israël un commun patrimoine moral. A leurs yeux, l'é-
(1) Fr. I.enormanl. Etudes accad tenues . t. III ^67.
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cole est devenue la sauvegarde de Tunité nationale, de la vraie, de celle qui résulte de la conformité des idées et des convictions chez tous les membres du corps social et qui, pour cela, subsiste alors môme que la nation est dispersée. Mais les Juifs n'avaient pas rapporté de Babylone la science chaldéenne; leur patrimoine intellectuel était purement moral et religieux. Nous avons vu, comment, à force de patients efforts, ils avaient réussi à l'inculquer dans Tesprit de leur peuple assez profondément pour que ni la dispersion, ni même la persécution, Tune et l'autre continuées pendant tant de siècles, n'aient pu réussir à détruire Tunité mentale d'Israël.
Or, pour assurer la longue durée d'un peuple, ce qui importe plus que tout, c'est la communauté de quelques idées grandes ou tenues pour telles, d'idées si longtemps et si sérieusement enseignées par la théorie et la pratique ail groupe social, qu'elles sont devenues presque indélébiles. Une fois élevé ainsi, un peuple peut braver toutes les catastrophes; les désastres, la conquête, le démembrement, la dispersion n'atteignent en quelque sorte que sa forme extérieure : pour détruire sa personnalité nationale, il faudrait exterminer le peuple lui-môme. Aussi voyons-nous que, malgré leur force militaire, leur richesse, leur civilisation relativement développée, leur science même, les puissants royaume de la Chaldée et de l'Assyrie, ont totalement disparu, après avoir été, pour leur époque, des foyers intellectuels, tandis que rien n'a pu détruire le pauvre petit peuple juif, si chétif et si ignorant. C'est que ce dernier possédait Tunité morale, qui faisait défaut .à ceux-là, le lien impérissable, que la force seule est impuissante à trancher.