II. — L'éducation religieuse
Recevoir plus ou moins complètement celte éducation est un devoir pour le brahmane ; puisqu'elle constitue sa raison d'être et sa gloire. Pour y parvenir, il faut étudier le Véda; mais on n'obtient ce bonheur que si l'on réunit certaines conditions ; car la science divine ne doit pas être profanée ; elle dit au Brahmane : « Je suis ton trésor; conserve-moi; ne me communique pas à un détracteur, etc. ; mais , quand tu trouveras un élève parfaitement pur et maître de ses sens , fais-moi connaître à ce Dwidja (régénéré) comme à un vigilant gardien d'un tel trésor » (3). Acquérir sans autorisation la connaissance de la Sainte Ecriture, c'est voler les textes sacrés et, pour ce crime, on descendra infailliblement au séjour infernal (i). (c Peuvent «^tre admis à étudier le Véda, dit le Code, le fils d'un instituteur [gourou)^ un élève assidu et docile, celui qui peut communiquer une autre science, celui qui est pur, celui qui est libéral, celui qui est ver-
Ci) Slrabon. Liv. XV. — Ch. I. r.8 (3^ Manou. II. v. Il4-li:i.
(4) Ibid. H6.
CH. XIV. L'ÉDlCATiON PANS l'iNDE ET LA PERSE 391
tueux, celui qui est allié par le sang » (1). Le dispensateur de cette science religieuse, d'un si haut prix, c'est le directeur, l'instituteur, le gourou. Mais le vrai gourou doit être à la hauteur de sa fonction ; il lui faut posséder toute la science, religieuse ou profane, les quatre Védas, les Pouranas, tous les livres sacrés et aussi la poésie, l'astronomie, la médecine. A ces conditions seulement il est digne d'indiquer aux autres la voie de la vertu et capable de les retirer du bourbier du vice (2). Pourtant il y a des gourous spécialement ascétiques, qui imposent surtout à leurs élèves des exercices pénibles, par exemple, de fixer le ciel pendant un long espace de temps, sans cligner des yeux, ni changer de position, de retenir sa respiration, etc., ce qui, en plein midi, fait voir au patient des globes enflammés, une lune brillante, des étincelles, etc. (3).
Ordinairement ces directeurs ascétiques sont des anachorètes, vivant hors des villes, mais près d'elles, dans des bois de médiocre étendue, où ils couchent sur des peaux, en ayant bien soin de ne rien manger qui ait eu vie et après avoir renoncé à tout commerce charnel. Ils admettent près d'eux et instruisent des auditeurs, mais ceux-ci doivent les écouter sans parler, ni tousser, ni cracher, sous peine d'être exclus pour le reste du jour (4). Ascète ou non, le gourou initie son élève par diverses prédications, prières et exhortations; finalement il lui fait connaître les paroles sacrées, les mots incommunicables, qu'on ne saurait trop répéter pour soi, mais qu'il ne faut dire à personne (5).
(4) Maiiou. H. V. 109.
(2) Abbé Dubois. Mœurs et institutions des peuples de VInde. I.
i3) Ibid. II. 274.
(4) Mégasthènes, d'après Slrabon. XV. I. p. 58.
(5) Sonnerai. Voy. aux Indes, etc. t. I. Ch. vi.
392 l'évolution de l'éducation
Le code de Manou règle minutieusement la conduite du novice : il veut que les étudiants en théologie revêtent le C3stume des ascètes, c'est-à-dire des manteaux de peaux de gazelle noire, de cerf ou de bouc ; des tuniques de chanvre, de lin ou de laine. Il prescrit que l'initié demande Taumône aux femmes, en les appelant « Madame », et en plaçant ce mot au commencement, au milieu ou à la fin de sa phrase suivant qu'il est brahmane, kchatryia ou vaicya. Il recommande à l'initié mendiant d'adresser sa requête d'abord à sa mère, à sa sœur ou à ;sa tante (1). Au moment de se mettre à étudier, le novice doit, après avoir fait une ablution et tourné son visage vers le nord, adresser au Livre Saint un respectueux hommage, après quoi, s'il a mis un vêtement pur et est maître de ses sons, il peut recevoir la leçon, que lui donne son gourou (2). Au commencement et à la fin de sa lecture, il touchera respectueusement les pieds de son directeur, mais en croisant les mains de manière à toucher le pied gauche de son père spirituel avec la main droite et le pied droit avec la main gauche (3). Pour l'élève, l'instituteur est un personnage vénérable, auguste. C'est un père, puisqu il enseigne le Vécla, communique la Savitri et donne ainsi une seconde naissance, qui défie la vieillesse et la mort (4), L'élève doit être le serviteur de son père spirituel, lui apporter de Teau, des fleurs, de la bouse de vache, delà terre et de l'herbe Kousa. Chaque jour aussi, il doit aller mendier sa nourriture ; car vivre d'aumônes est, pour l'élève, aussi méritoire que de jeûner (5). Quand il répond aux ordres de son directeur ou s'entretient avec lui, qu'il ait soin de n'être ni couché, ni assis ; il ne doit pas non
(1) Manou. 11.41,49, 50.
(2) Ibi(L 70.
(3) IbiiL v 72.
en. XIV. — l'éducation dans l'inde et la perse 393
plus le faire en mangeant, ni de loin, ni en regardant d'un autre côté. Que jamais il ne prononce le nom de son gourou sans y ajouter une qualification honorifique; que jamais il ne se permette de contrefaire sa démarche, son langage et ses gestes (i). En agissant ainsi, il encourrait des châtiments posthumes. << S'il médit de son directeur, il deviendra, après sa mort, un âne; s'il le calomnie, un chien; s'il jouit de ses biens sans sa permission, un insecte ; s'il le regarde d'un œil d'envie, un ver » (2). Surtout que l'élève s'abstienne de toute familiarité avec la femme de son maître ; qu'il se garde de lui donner des petits soins, de répandre sur elle de l'huile odorante, de la servir pendant le bain, de frotter ses membres, de la coiffer. Que même il évite de toucher ses pieds en se prosternant respectueusement devant elle (3); « car, affirme le Code de Manou, il est dans la nature du sexe féminin de chercher à corrompre les hommes... Une femme peut écarter du droit chemin non seulement l'insensé, mais aussi l'homme d'expérience et le soumettre au joug de Tamour et de la passion. Il ne faut pas demeurer dans un lieu écarté avec sa sœur, sa fille, sa mère; les sens réunis sont bien puissants, ils entraînent l'homme le plus sage » (4). Une pénalité spéciale sanctionne ces prudents conseils et le Code décide que, pour avoir souillé le lit de son maître spirituel, le coupable sera marqué au front d'un stigmate figurant les organes sexuels de la femme (5).
Pour punir les fautes légères de son élève, le directeur est autorisé à des corrections manuelles. Avec une corde ou une tige de bambou, il peut frapper sa femme, son fils,
(1) Manou. II. 195, 199.
(2) Ibid. 201.
(5) Ibid, Liv. ix. 237.
394 l'évolution de l'éducation
un domestique, un élève, un frère puîné; mais seulement sur la parlîe postérieure du corps et jamais sur les régions nobles ; ce, sous peine d'encourir le châtiment édicté contre le voleur (1).