‹ Lévolution de l'éducation dans les diverses races humaines;Chapitre 97 sur 129 · I. — Les philosophes et les lois · texte numérisé non relu

I. — Les philosophes et les lois

Athènes, l'Athènes historique, était trop intelligente pour tout sacrifier à la seule préoccupation guerrière, ainsi que le fit Sparte, cité à l'esprit borné, mais qui n'en appliqua que plus intrépidement son système pédagogique à la fois efficace et grossier. Cependant, en théorie, on professait aussi à Athènes la doctrine du droit absolu pour l'Etat de disposer des citoyens au mieux de ses besoins. Tout le traité des Lois de Platon repose sur celte donnée fondamentale et Aristote, l'élève et le rival glorieux de Platon, n'a pas d'autre doctrine générale. — Aristote veut que, comme à Sparte, il soit interdit d'élever tout nouveau-né affligé d'une difformité ou d'une imperfection congénitale. Pour atteindre ce but, l'exposition, c'est-à-dire l'abandon des enfants, lui semble un bon procédé. Si les usages, dit-il, s'y opposent, il faudra, ou restreindre les naissances, ou môme faire avorter les femmes avant que lenfant ait donné aucun signe de vie, ce qui veut dire sans doute avant qu'il ait fait des mouvements intra-utérins appréciables (1). Si, continue-t-il, le législateur a ce droit de sélection, il aura, à plus forte raison, celui de réglementer les mariages, de déterminer quelles qualités seront exigibles de la part des gens vou-

(i) Politique. Liv. VII. Ch. XIV. par. 8.

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lant s'unir conjugalement. La loi devra même déterminer l'âge convenable pour avoir des enfants ; car, chez l'homme, comme chez l'animal, les progéniteurs trop jeunes ont des enfants souvent faibles, de petite taille et de sexe féminin. L^ mortalité des mères trop jeunes est aussi considérable (1). C'est ce que Toracle consulté fit un jour comprendre aux Trézéniens lui demandant pourquoi leurs jeunes mères mouraient en si grand nombre : /< Vous ne considérez, dit l'oracle, que l'époque des ensemencements, point celle de la récolle » (2).

A ce législateur disposant d'une si grande autorité, on n'ira jamais contester le droit de régler l'éducation dos enfants et le programme pédagogique. Qu'on n'essaie point, dit Aristote, de faire de l'instruction un simple amusement ; s'instruire, ce n'est pas s'amuser et toujours un peu de peine accompagne l'étude (3). Mais Aiûslote ne veut pas d'un enseignement trop étroit, comparable à celui de Sparte, par exemple. Suivant lui, l'instruction à donner aux jeunes gens doit allçr au-delà du nécessaire, même au-delà de l'utile ; il faut qu'elle soit en même temps libérale, belle, honorable. Ainsi la connaissance des lettres est bonne, quoiqu'elle ne soit pas d'une utilité directe. Il en est de même du dessin, qui donne une idée plus exacte de la beauté des formes et des corps (4). Mais jamais d'arts mécaniques, de travaux salariés; ils altèrent la beauté physique et oppriment la pensée (5). Que Ton se garde de viser à donner aux jeunes gens une constitution trop athlétique ; cela dégrade le corps et vicie son développement (6). Quatre matières

(1) Politique. L. VII. Ch. XÏV. parag. 14.

(2) Ibid, Liv. VII. ch. I.

(3) Ibid. Liv. VIII. Ch. IV. parag. 4. (4i Ibid. Liv. VIII. Ch. III.

(5) Ibid. Liv. VIII Ch. IL parag. i.

(6) Ibid. Ch. III. parag. 2.

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sont à enseigner : la gymnastique, qui forlîfie le courage^ les lettres, la grammaire et la peinture, qui sont utiles dans la vie ; la musique, mais à la condition de n'en point faire un objet d'amusement (t). Sans doute ce sont là de simples vues émises par un philosophe; mais^ pour. une bonne part, elles reflètent l'opinion générale de la Grèce el même la réalité des faits. Non qu'il existât à ALbènes rien d'analogue à l'éducation en usage à Sparte, c'est-àdire à la mainmise despotique de l'Etat sur l'enseignement de la jeunesse ; néanmoins la cité de Minerve était bien loin de se désintéresser de l'éducation. Ainsi les lois de Solon voulaient, que les jeunes gens fussent instruits dans les exercices du corps et dans ceux de l'espril, c'est-à-dire dans la gymnastique et ce qu'on appelait la musique (2). Pisistrate et ses fils eux-mêmes s'occupèrent d'instruire et de moraliser leurs concitoyens. L'un des fils de Pisistrate, Hipparque, fit apporter à Athènes les poèmes d'Homère, que des rhapsodes récitaient dans leur ordre logique aux Panathénées; le môme Hipparque retenait près de lui Simonide de Céos. Pour instruire les gens des campagnes, il fit placer, le long des routes conduisant aux dômes de la ville, des Hermès, des bornes, sur lesquelles on avait gravé des maximes mises en vers. Ces maximes éducatrices étaient brèves et sentencieuses: « Marche dans des pensées de justice » ; « Ne trompe pas ton ami », etc. (3). De même Périclès organisa aux Panathénées des concours de musique et créa une caisse pour donner au peuple des spectacles gratuits (4). Or, à Athènes, le théâtre était considéré comme un moyen d'éducation et il en était de môme de la musique, qui ne se détaclia des chants, des odes et des hymnes qu'au

(1) Politique. Livre VIII. Cli. IL parag. 3. (2;, Platon. Criton.

(3) Plalon. Hipparqw*.

(4) Paul Girard. Education athénienne. Introduction 11.

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temps d'Aristophane. — D'autre part, quoique la eité d'Athènes n*eût pas jugé à propos d'instituer des écoles publiques et d'imposer un programme scolaire, elle avait édicté diverses lois sur l'éducation.

D'abord les paœnts pauvres étaient obligés de faire apprendre un métier à leurs enfants; sinon ceux-ci ne leur devaient aucun appui dans leur vieillesse (1). D*iine manière générale et dès une époque très ancienne, l'Aréopage pouvait sévir contre les parents, qui n'auraient pas donné d'éducation à leurs enfants (2). Sans doute l'éducation des enfants pauvres devait être très sommaire ; cependant des grammatistes leur apprenaient à lire, écrire et compter. Les écoles libres étaient fort nombreuses à Athènes et suffisaient aux besoins de la population. Dans ces écoles, on faisait copier et apprendre aux enfants des anthologies poétiques (3). Toute une réglementation était imposée aux écoles publiques ; mais elle visait surtout la décence. Excepté le lils, le frère et le gendre du maître, personne ne devait pénétrer dans l'école, quand les enfants l'occupaient. La loi allait même jusqu'^ fixer Tàge et le nombre des élèves, que pouvait accepter chaque professeur. Les pédagogues étaient surveillés; les pœdonomes et les c/iorègt^s devaient avoir dépassé la quarantaine (i). hes palestres, dont je parlerai bientôt, et où s'exerçaient les jeunes gens de condition libre, étaient interdites aux esclaves; du moins elles le furent longtemps (5). Dix magistrats élus, un dans chaque tribu, les sophronistes^ étaient chargés de veiller sur la conduite des jeunes gens et touchaient^

(1) Plutarque. Solon. •22-

(2) Schœmann. Loc. cil, I. 572.

(3) IbicL

(4j P. Girard. Loc. cit. 30.

io] IbUL 40-il.

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comme honoraires, une drachme par jour (1). Au-dessus des Sophronistes y l'Aréopage exerçait une semblable mission et, comme eux, s'efforçait de sauvegarder la moralité des jeunes gens , c'est-à-dire ce dont se souciaient particulièrement les pouvoirs publics (2). Il semble qu'à Athènes l'instruction proprement dite ait souvent été placée sous la surveillance des chefs militaires élus, des stratèges ; puisqu'on en vit faire instruire les enfants de tout un déme ou faire passer soit aux enfants, soit aux éphèbes, des examens de littérature, de musique, de rhétorique, de géométrie (3).

L'État athénien laissait donc les particuliers libres d'élever leurs enfants à leur gré et suivant leurs ressources ; il veillait seulement à ce qu'ils le fussent et à la sauvegarde de la moralité. Pour une seule catégorie d'enfants la Cité se substituait aux parents et se chargeait des devoirs qu'ils n'avaient pu remplir: ces pupilles, adoptés par la Cité, étaient les fils des citoyens morts en combattant pour la patrie. En cela, plusieurs autres Cités se conduisaient comme Athènes et, dans ces petites républiques de la Grèce, la solidarité civique était trop grande pour que, de manière ou d'autre, un pareil devoir ne fût pas rempli (4). A Athènes, on allait plus loin qu'ailleurs et le premier magistrat de la République, l'archonte, était le tuteur général de tous les orphelins; il avait mission de les défendre contre les injustices et les outrages, de veiller sur eux: ils étaient sous sa protection spéciale (5).

La cité de Minerve avait donc traduit en lois et en faits les maximes des philosophes sur l'éducation et elle l'avait

(1) Paul Girard. Loc. cit. 43.

(2) Ibid. 49.

(3) Ibid. 52-53.

(4) Arislote, Politique. IL Ch. v. parag. 4.

(5) Démostliènes. Contre Macartatos. 75. (Cité par P. Girard. Loc. cit. 32).

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su faire sans tyranniser personne, sans imposer ni des doctrines d'État, ni un système d'éducation uniforme, c'est-à-dire propre à décourager toute initiative et à paralyser tout progrès pédagogique : en cela, comme en tant d'autres choses, elle avait fait preuve d'intelligence.

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