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PRÉFACE
Le titre seul de ce livre suffira pour chocfiier quelques lecteurs; il en étonnera bien plus encore, tous ceux qui, mal au courant du mouvement philosophique contemporain, acceptent de confiance le vieux fond des lieux communs traditionnels. C’est que l’esprit des âges écoulés survit encore dans la plupart des têtes. Rien de plus naturel. Rien longtemps la philosophie a été nettement séparée de la science. Purement théologique ou métaphysique, elle n’avait rien de commun avec l’observation et l’expérience. Quelques conceptions abstraites, a priori, subtiles atténuations de l’animisme naïf des temps primitifs, en faisaient le fond. Ces ombres d’idées étaient profondément vénérées et l’on en tirait une foule de déductions abstruses et pratiquement inutiles. C’était, pour l’esprit, un exercice d’écureuil en cage; il excluait tout
PRÉFACE
progrès, puisqu’il fallait partir de soi-disant « principes y>, réputés supérieurs à l’examen.
Mais bonne ou mauvaise, vraie ou fausse, la philosophie d’une époque redète toujours l’état mental et social des temps qui l’ont engendrée. Or, dans un passé à la fois très lointain et fort récent encore, l’humanité plus ou moins civilisée a dû vivre sous des régimes rigides et despotiques. Les hommes s’étaient groupés en castes étagées, ayant des droits d’autant plus excessifs, des devoirs d’autant plus légers qu’elles étaient placées plus haut dans l’échelle sociale. Un monarque tout-puissant couronnait l’édifice, et quand il n’était pas plus ou moins déifié, il était le représentant terrestre de Dieu ou des dieux. Ace stade de l’évolution sociale, et même en dehors des théocraties pures, les dirigeants visent toujours à l’omnipotence et ont une foi robuste dans leur omniscience. Alors la structure sociale et la mentalité générale semblent figées. D’en haut on dicte aux hommes non seulement ce qu’ils doivent faire, mais encore ce qu’ils doivent croire; toute nouveauté est suspecte, tout changement interdit, tout progrès entravé. La théologie tient lieu de philosophie; elle s’impose et la discuter est bien téméraire. Pour la pensée libre, il n’y a pas la moindre place au soleil.
Pourtant peu à peu (au prix de quels elïorts!) la science naît, se fait jour, acquiert une certaine force, et, par suite,
puiî;i''ACË.
les liens qui garrottaient l’esprit de recherche se détendent : mais la pensée en garde l’empreinte ; si longtemps elle est restée courbée, comment se redresserait-elle en un moment? On ne songe pas encore à répudier hardiment toute la théologie; on entreprend de la rendre rationnelle. Pour cela, on en élague telle branche, puis telle autre. Ainsi mutilé, l’arbre théologique semble moins absurde, mais il n’est plus vivant : la théologie mue ; elle devient la métaphysique. Le gain est médiocre. Pas plus que sa vénérable mère, la métaphysique ne relève de la science; elle continue à décréter l’immobilité mentale et elle y accoutume en proclamant de soi-disant vérités intuitives, inattaquables et immuables.
Or, l’état théologique ou métaphysique de l’esprit a été le lot des nombreuses générations qui nous ont devancé dans la vie; hier encore, il était le nôtre. Mais les modalités psychiques des centres nerveux se transmettent héréditairement dans une large mesure. Notre pensée naît donc, comme enchaînée; le si long dressage subi par les ancêtres a imprimé en nous sa marque; de là, dans la plupart des cerveaux, une certaine rétivité au progrès, surtout un penchant à croire sans examen ce que le genre humain a, des siècles durant, considéré comme des vérités indéniables.
Mais, parmi ces soi-disant vérités, intuitives ou révélées, il en est qui forment la trame de la morale pra-
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PRÉFACE
tique; et, cette morale pratique, nos ancêtres l’avaient décrétée immobile, comme l’était leur état social. Le vieux monde s’est écroulé; il s’écroulera bien davantage encore. Tout est remis en question, mais le pli philosophique est pris et, aujourd’hui encore, on nous enseigne qu’il existe dans ce l’âme » de tout être humain, à quelque pays et à quelque race qu’il appartienne, des idées morales, innées, nécessaires, qui doivent régler la conduite de la vie. Pourlant l’observation nous démontre qu’aucune idée ne saurait être innée, mais qu’il y a des penchants héréditaires, dont on peut scruter la genèse.
Tant que les sciences naturelles ont été mineures, ces assertions si téméraires ont pu trouver un grand crédit; car on avait bien soin de les déclarer supérieures et extérieures à l’expérience. Mais depuis, une armée de savants s’est mise à l’œuvre et, sans même y songer, elle a ruiné toute la métaphysique de l’éthique ancienne. De patientes et nombreuses observations nous ont rendu familière la psychologie de l’enfant, du sauvage, de l’aliéné, du criminel. La doctrine des idées morales innées s’évanouit devant cette enquête.
L’origine, la genèse des penchants moraux et immoraux ont été scrutées. D’autre part, retlinographie et riiistoire nous apj)rcnnent que les sociétés humaines se développent on passant par une série d’étapes graduées
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et que rélhique varie comme la forme sociale, se moiilantnécessaircment sur les besoins.
Enfin et par-dessus tout notre manière d'envisager le monde a totalement changé. L’allure des esprits n’est plus la même. Nous savons aujourd’hui, et nous nous étonnons de ne l’avoir pas vu plus tôt, que tout change incessament dans l’univers, que tout évolue en mieux ou en pire, que la doctrine de l’immobilité n’est qu’un rêve de métaphysicien. Nos ancêtres haïssaient le changement; nous y aspirons.
De plus, notre esprit, dégage des vieilles chaînes, s’accoutume à la liberté. Pourvu que l’on se plie à la discipline scientifique, nous trouvons très bien que l’on aborde tous les sujets jadis réservés. Toutes les matières morales, psychologiques, etc., exclusivement revendiquées jadis par la métaphysique, la science s’en empare, leur applique sa méthode et les vivifie.
C’est ainsi qu’une éthique nouvelle est en voie de formation. Une critique pénétrante a pesé les prescriptions morales, formulées par le passé; elle leur a demandé leurs titres et a ruiné toutes celles qui n’avaient pas pour base l’utilité sociale bien entendue.
C’est ce nouvel esprit qui a inspiré les pages suivantes.
Elles n’ont d’ailleurs d’autre but que de retracer l’histoire de l’évolution morale, depuis l’origine des sociétés jusqu’à nos jours. Je me suis efforcé de montrer
PHÉKACE.
comment est née la morale, comment et sous quelles inlluences elle a évolué, quelle en a été la direction dans le passé, ce qu’elle sera dans l’avenir. Mais je me suis bien gardé de formuler rien qui ressemble à un décalogue. Gela, c’est l’affaire des prophètes inspirés. Pourtant quelques grandes indications morales résultent forcément de mon exposé. Peut-être pourront-elles être de quelque utilité aux moralistes, aux pédagogues, aux législateurs. C’est un espoir, du moins, dont j’aime à me bercer.
Ch. Letourneau.
TABLE DES MATIÈRES
PREMIÈRE LEgOiN
L’histoire des civilisations. — Sou étendue. — La doctrine de l’évolution doit lui être appliquée. — Résumé de la préhistoire. — Ses phases. —
La période historique se rattache à l’àge néolithique. — Les palaffites historiques. — Grande analogie de l’industrie et des mœurs préhistoriques avec celles des sauvages contemporains. — Analogie anatomique entre les races préhistoriques et les races sauvages actuelles. — La préhistoire contemporaine. — Elle éclaire la préhistoire disparue et l’évolution sociale du genre humain. — Psychologie évolutive 1
DEUXIÈME LEÇON l’origine des penchants moraux
I. L' imprégnation de la cellule nerveuse. — Phosphorescence lumineuse et nerveuse. — Mémoire des cellules nerveuses. — Associations motrices enregistrées. — Diderot et le libre arbitre. — II. — Les instincts chez les animaux. — Fonctions et instincts. — La prédestination organique. — Instincts acquis. — Instincts effacés. — Instincts acquis du chien. — Dressage des chiens. — Conflits moraux chez le chien. — Dressage. — Les limiers anthropophages. — Instincts féroces amortis.
— Hérédité d’instincts acquis. — Propositions générales 26
TABLE DES MATIÈBES.