n. Cazalis, L'Illusion, p. II
LA MORALE SAUVAGE. 181
lui et le dépeçait avec des haches, des couteaux, parfois même avec les ongles et les dents. Les lambeaux arrachés, de quelque manière que ce fût, étaient immédiatement mangés, tout crus et sanglants, après avoir été trempés dans une mixture dont le jus de citron et le sel formaient les principaux éléments. Les convives exécuteurs s’acquittaient de leur besogne avec une telle furie, que souvent ils se blessaient mutuellement. Pourtant, si le condamné était un adultère, il était d’usage de laisser le choix du premier morceau au mari oulragéL De même les anciens Mexicains, plus développés encore, s’adonnaient avec une piété farouche au cannibalisme sacré, tout en étant, pour tout le reste, complètement sortis de la morale animale.
D’autre part, il peut arriver que des peuples de race très inférieure, les Esquimaux, par exemple, aient des mœurs assez douces, ne pratiquent le cannibalisme qu’en temps de disette et pourtant, par la grossièreté de leurs habitudes, de leur moralité sexuelle, par leur civilisation très rudimentaire ils se rattachent à la phase première de l’évolution mentale. De même, dans certains archipels polynésiens, aussi chez les Noulka-Colombiens et d’autres indigènes américains, etc., on était encore en période cannibale, tout en ayant déjà ébauché l’institution de l’esclavage, qui caractérise la seconde phase morale, la morale sauvage.
Tous ces peuples à morale mixte peuvent figurer à la fois dans les deux premiers stades de l’éthique, mais pourtant ils se rattachent plus particulièrement à l’un ou à l’autre. Ainsi les Néo-Zélandais, les Peaux-Rouges, les Esquimaux appartiennent, par l’ensemble de leurs mœurs, à la morale animale, tandis qu’en dépit deleur cannibalisme religieux les
1. Asialic Researclies, t, X, p. 202 (cité par Pickering, Races of Maii\ et Malacca Observer, 1827, Moore's Papers on lhe Indian Archipelago.
I/ÊVOLUTION [)K LA MORALE.
anciens Mexicains doivent figurer dans le troisième stade, celui de la morale barbare.
D’autre part, si l’on se bornait à prendre pour caractéristique l’esclavage, la phase morale dite sauvage embrasserait presque toute la période historique des civilisations. Pourtant on ne saurait considérer comme étant au même niveau moral les nègres de l’Afrique centrale, les Romains et les Européens du moyen fige.
C’est que, comme toute chose, l’esclavage a évolué. Dès son origine, il a constitué un très grand progrès sur le cannibalisme, qu’il remplaçait. Ce dernier, en effet, étant la complète assimilation de l’homme au gibier que l’on traque dans la forêt, coexiste, dans le principe, avec tous les abus de la force, tous les excès de la sensualité, avec lè sacrifice des faibles, etc.
Au début, l’esclavage n’indique peut-être pas plus d’humanité, mais il dénote plus d’intelligence; il résulte du même acte de prévoyance à long terme, qui a fait amasser des provisions, élever des animaux domestiques, etc. Sans doute il est bien doux, pour l’homme primitif, de manger l’ennemi vaincu, mais il est plus utile de le conserver vivant. Il semble bien que, tout d’abord, on ait momentanément fait grâce au captif, uniquement dans le but de le réserver pour de futurs festins; mais plus tard, quand on eut à accomplir quelque besogne pénible, surtout du travail agricole, le prisonnier devint un véritable animal domestique, que l’on perdit l’habitude de dévorer. On ne le mangea plus, mais naturellement on conserva sur lui, ou plutôt contre lui tous les droits sans exception, nolamment celui de le vendre, de le maltraiter, de le torlurer, de le tuer au besoin. Quant à la femme esclave, il va sans dire qu’elle fut toujours soumise à tous les caprices du maître, sans exception ni réserve.
Dourtant, si brutalesqu’aient commencé par être les rela-
LA MORALE SAUVAGE
•lions de maîti’e à esclave, c’étaient cependant des relations humaines, et, comme telles, elles s’amendèrent lentement. Il est impossible qu’on ne finisse pas par faire quelque cas d’hommes avec lesquels on vit, qui vous sont utiles, de femmes sur lesquelles on a tous les droits sans exception.
Aussi, quand l’esclavage fut vraiment institué, quand le captif épargné ne fut plus seulement un animal de boucherie mis en réserve, les mœurs et l’organisation sociales en furent profondément modifiées. Tout d’abord, comme nous le verrons, on distingua entre l’esclave héréditaire et fesclave de capture récente. Le premier finit par tenir une place modeste, mais reconnue, dans la famille ou dans la tribu. Les mœurs d’abord, les lois ensuite étendirent sur sa tête une certaine protection.
Mais à ce moment de l’évolution sociale, bien d’autres progrès se sont accomplis, car ils sont souvent solidaires. La structure des sociétés est devenue complexe : il y a des aristocrates, des prêtres, des prolétaires, des esclaves. Pour régler les rapports entre ces diverses classes, il a fallu codifier les mœurs et, comme simultanément l’intelligence s’est développée, on a de véritables lois, peu variables, traditionnelles souvent, parfois écrites. C’est ce fait capital de l’institution d’une justice organisée, basée sur une législation plus ou moins fixe, qui marque la différence entre la morale <( barbare, que j’étudierai ultérieurement, et la morale sauvage, dont j’ai maintenant à m’occuper ». J’appelle donc morale sauvage celle des peuples récemment sortis du cannibalisme primitif, tout à fait animal, mais ayant conservé, en grande partie, la brutalité primitive. D’habitude, ces peuples sont, dans une certaine mesure, agriculteurs ou au moins pasteurs. En même temps ils ont quelque industrie et leur organisation sociale est déjà l’ébauche de celle des grandes monarchies de l’âge suivant.