I. — LA BARBARIE ET LA FÉODALITÉ
La caractéristique de la morale barbare étant l’esclavage ou sa forme atténuée, le servage, il nous laudra englober
LA MORALE BARBARE
SOUS le nom de période barbare, celle qui s’étend delà chute de l’empire romain aux temps modernes; car les derniers vestiges du servage n’ont été abolis, en France, qu’à la Révolution; ailleurs ils ont subsisté bien plus longtemps, puisque la Russie n’a alîrancbi ses serfs que sous le régne d’Alexandre 11, il y a vingt-cinq ans.
Il va sans dire que, pendant ce long espace de temps, l’éthique n’a pas été toujours et partout uniforme. Lentement elle s’est modifiée, corrigée, suivant les progrès de la civilisation générale. Néanmoins, avec bien des différences de détail, elle a revêtu, dans l’Europe barbare, une physionomie assez uniforme, sous l’influence combinée de trois grands courants : la tradition légale et morale de l’empire romain, les mœurs et coutumes des Gaulois, Germains, Scandinaves, enfin rinfiiience grandissante et graduellement envahissante de l’église chrétienne.
Les tribus gauloises et germaines eurent d’abord une organisation très rudimentaire, fort comparable à celle des tribus peaiLx-rouges ou cafres. C’étaient des associations confuses d’hommes libres, possédant le sol en commun et ayant des esclaves ou colons provenant de la guerre ou de la pénalité juridique.
En Gaule, les chefs et les puissants finirent par s’emparer du domaine des clans et ils réduisirent leurs concitoyens et soi-disant parents à l’état des travailleurs, transformation, que favorisa grandement la législation romaine, en introduisant le régime de la propriété individuelle.
En Germanie, les hommes libres ne payaient pas d’impôts et, dans la Gaule franque, les Mérovingiens ne réussirent pas a maintenir le système des impôts romains. Le clergé, les grands propriétaires s’en affranchirent; les paysans payèrent, non des impôts, mais des redevances. Pour la conscience des rois francs, percevoir des impôts était un péché, ainsi.
quand Chilpéric el Frédégonde curenl vu mourir leurs enlants, leur sens moral s’en émut et ils lu’ûlèrent les « livres de cens ‘ ».
Je n’ai pas à décrire ici l’organisation féodale, si naturelle à l’homme sortant de la sauvagerie qu’elle a existé en Chine, au Japon, qu’elle se maintient encore en Abyssinie. La féodalité succède sans peine au chaos anarchique du stade de la tribu. Toujours elle se base primitivement sur la force, sur la conquête, et résulte de nombreux compromis entre les chefs inégalement puissants ; c’est, on le sait, une hiérarchie allant du plus faible au chef suprême et basée sur des contrats réglant le doit et l’avoir, le degré de protection que le suzerain doit au vassal et les devoirs payant cette tutèle. En résumé, c’est une subdivision graduée du pouvoir monarchique : la masse des hommes libres est alors trop belliqueuse pour se laisser réduire en servitude sans condition ; il faut composer avec elle. Mais toujours, au-dessous de cette hiérarchie étagée, existe une masse servile, dont le travail nourrit tout le monde.
Cette organisation sociale n’a pas que des mauvais côtés. Moralement, elle a sûrement pour effet de dresser le barbare aux sentiments des droits et des devoirs. Sans doute, en régime féodal, les titres nobiliaires étaient bien les signes de la puissance, de la propriété, mais cette propriété n’était pas gratuite; elle entraînait des obligations, notamment le devoir d’assister le suzerain dans ses guerres, de protéger ses vassaux, de leur rendre la justice. Dans une société féodale, personne n’est isolé. L’homme « sans aveu », c’est-à-dire ne s’avouant le vassal de personne est méprisé, mène une exislence dangereuse, intolérable, comme on peut le voir, aujourd’hui encore, en Abyssinie. En théorie, cette solida-