‹ L’évolution de la moraleChapitre 300 sur 372 · I. — SURVIVANCES SAUVAGES ET BARBARES · texte numérisé non relu

I. — SURVIVANCES SAUVAGES ET BARBARES

Notre point de départ est déjà si lointain, qu’il ne sera pas inutile de le rappeler. Dans notre course à travers les

LA MORALE INDUSTRIELLE OU MERCANTILE. 373

morales de tous les peuples et de tous les temps, nous avons vu l’homme se comporter tout d’abord comme ne le font pas la plupart des animaux de proie, traiter ses semblables absolument en gibier, les chasser et les tuer pour les manger : sa morale était alors bestiale.

I Quand on a épargné la vie du vaincu pour en faire un 1 animal domestique, sur lequel on avait tous les droits, l’éthi- I que est devenue sauvage. Une fois l’esclavage atténué en

I servage, quand les vaincus, les faibles, les petits, tout en

,! continuant à être astreints à un travail servile, eurent le

j droit d’avoir une famille, de n’en être point séparés, et ne

I furent plus que des esclaves immeubles, attachés à la glèbe, j les moeurs devinrent barbares.

î Nous arrivons maintenant à la dernière période de cette I lente évolution. A son tour, le servage a été aboli dans les sociétés organisées à l’européenne. Allons-nous entonner I un hymne de délivrance? L’iniquité, l’oppression ont-elles ! enfin disparu? Nullement ; elles ont pris une autre forme, que l’on peut appeler larvée. L’égalité, l’équité, la justice sont dans les préceptes, dans les vagues formules humanitaires : elles ne sont ni dans les faits, ni dans les cœurs.

Rien de plus lent que le changement des mœurs, surtout que leur amélioration, car en cette matière, toute innovation suppose une plus large manière de sentir et de penser. En outre chaque nouvelle période de l’évolution morale tient aux précédentes; le passé imprègne toujours plus ou moins le présent. Dans notre organisation sociale, dans notre morale, que de restes des époques barbares survivent toujours !

Si l’esclavage a disparu depuis longtemps de l’Europe, on le retrouve encore au Brésil, pays fort chrétien, et son abolition dans nos colonies et aux États-Unis d’Amérique date d’hier.

Bonaparte le rétablit clans nos colonies en même temps qu’il restaurait le catholicisme dans la mère patrie. En 1840, clans les Antilles françaises, les esclaves étaient saisissables, comme les biens, et la vente s’en faisait, « à l’issue de la | messe et au nom du roi, de la loi et de la justice * ». <

On estime à environ 50 millions le nombre des Africains enlevés à leur pays par la traite européenne^ Ur, on sait avec quelles horreurs se faisait ce commerce ; on n’ignore pas non plus que le sort de l’esclave noir en Amérique était plus cruel que ne l’a été celui de l’esclave antique. Tout cela est de notoriété vulgaire.

Dans les leçons précédentes, nous avons vu que la justice a pour fondement historique l’ancien droit de vengeance.

Or, cette colère juridique a encore inspiré les rédacteurs du code Napoléon (1810), à chaque page duquel étaient prodigués la peine de mort, le carcan, la marque au fer rouge, le boulet aux pieds, etc’. Un article, l’article 324 de ce code, va môme jusqu’à conserver le droit de vengeance personnelle, le talion. Il déclare que le plaignant peut attaquer et tuer, sans autre forme de procès, l’homme qui se tient enfermé chez lui avec la femme, la fille ou la sœur du plaignant.

Volontiers encore nos juges parlent de vindicte sociale^ et les comptes rendus des exécutions capitales se terminent d’ordinaire par une formule consacrée : « La justice est satisfaite. » Cette justice est évidemment une personne en colère, visant non pas seulement à la défense, mais à la vengeance sociale.

Pour la même raison, en beaucoup de contrées civilisées, le traitement des condamnés, le régime pénitentiaire ont été

Page 1