‹ Lexique comparé de la langue de Corneille et de la langue du XVIIe siècle en général (volume 2)Chapitre 11 sur 389 · XIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XIV INTRODUCTION

ne fit que de rares et assez courtes apparitions à Paris, où il ne se fixa qu'à la fin de 1662, longtemps après avoir donné tous ses chefs-d'œuvre, et quand il avait déjà, dans l'édition de 1660, arrêté presque définitivement son texte. La langue de son contemporain Pascal parait moins vieillie ; c'est, indépendamment du tour naturel de ce noble esprit, qu'il avait davantage ressenti l'influence de la capitale.

Malgré ses prédilections et surtout ses habitudes d'éducation. Corneille ne s'obstina pas systématiquement dans l'archaïsme, et, dans ses révisions, il abandonna quelques vieux termes pa^^ses de mode.

Ainsi les premières éditions de Mélite, depuis 1633 jusqu'à 1654 inclusivement, donnent ce vers :

« Ne fe colère point contre mon insolence. » (A. iv, se. 6.)

Dans les dernières, il a été changé ainsi :

« N'entre point en courroux contre mon insolence. »

Corneille ne garda que jusqu'à 1654 le vieil adjectif bigearre pour bizan'e, qu'il avait d'abord employé dans la Galerie du palais: « Cette bigearre humeur n'est jamais sans soupçon. » 11 avait dit d'abord, dans Cinnay ii, 2 :

« Auguste aura toûlé ses damnables envies. »

Ce vers se lit ainsi jusque dans l'édition de 1654. Mais, le verbe soûler ayant été banni du style noble, le poëte fit cette correction :

a Octave aura donc vu sea fureurs assouvies. »

Dans les premières éditions de la Veuve^ jusqu'à 1654 inclusivement, il avait mis :

c Tain et foible soûlas eu un coup si funeste. >

Le substantif soûlas ayant vieilli, il fit ce changement :

« Foible soulagement en un coup si funeste. >

Dans la première édition de Mélite^ i, 6, on lisait :

«... Adieu, des raisons de si peu d'importance

• N'ont rien qui soit basiani d'ébranler ma constance. »

Aux éditions suivantes, Corneille supprima le vieux mot hos-tant, capable , et mit :

c Ne pourroient en un siôcle ébranler ma constance. »

INTRODUCTION. xv

Cet adjectif, d'un usage si fréquent au seizième siècle, se trouraît encore dans la première édition de ï Illusion comique, (ii, 7) :

c Me croyez voas baaani de nuire à votre feu? »

Dans les éditions postérieures à 1654, Corneille fit ce nouveau changement :

«c Me prenez-vous pour homme à nuire à votre feu? »

En effet, ce mot, encore indiqué dans le Triumphus linguœ gailicœ^ de Raillet (1664), vieillissait décidément, et, passé la seconde moitié du dix-septième siècle, on ne le voit plus guère employé, si ce n'est par La Fontaine, dans ses Contes, ou par quelques partisans déclarés de l'archaïsme, comme Saint-Simon.

Dans les premières éditions de Atélite, \\ s'était servi de consommet* pour consumer, conformément A Tancienne pratique de la langue :

c Un feu qui la consomme... )»

Dans l'édition de 1660, cédant à la réclamation de Yaugelas contre la confusion de consommer et consumer, il substitua consumer à consommer, qui était la vraie forme gauloise, mais dont Molière, presque seul parmi les bons, écrivains, continuait de faire usage.

Après avoir employé le vieil adverbe possible, dans les premières éditions de Mélite, de 1633 à 1654, il finit par l'effacer et cessa de l'employer : Yaugelas l'avait censuré, et il ne passait plus pour être du beau style.

Pour certains mots et pour certaines locutions. Corneille se montra donc docile aux caprices de l'usage. Mais il est loin de s'y être soumis, dans sa longue carrière et dans la variété de ses productions, comme l'ont fait d'autres auteurs de cette belle époque de l'art d'écrire, Bossuet, par exemple, dont le style offre de si curieuses et de si importantes transformations aux diverses périodes de sa brillante et féconde vie d'écrivain. P. Corneille, pour le mot et pour le tour, resta bien plus l'homme de ses débuts ; la langue de sa vieillesse tranchait assez vivement avec la langue nouvelle de la cour, avec la langue épurée de Racine et de Boileau.

Jusque dans ses derniers ouvrages, il conservait des mots de

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