‹ Lexique comparé de la langue de Corneille et de la langue du XVIIe siècle en général (volume 3)Chapitre 290 sur 366 · HONORER. — HONTE · texte numérisé non relu

HONORER. — HONTE

HONORER DE (un subst.) , avec une ellipse hardie :

Vous m'honorez beaucoup ePnn si glorieux choix. iLe Ment., ii, 1.)

HONTE, avec le pluriel :

Les soins que cette amour nous donne en cette vie Ne peuvent aussi bien nous élever si baut, Que la perfection la plus digne d'envie

N'y soit toujours suivie

Des honte9 d'un défaut. llmiL, i, 3.}

Arracbez Tbéodore aux homes d'un arrêt.

Qui môle avec le sien mon plus cber intérêt. (Théod,^ ui, &) ,

Mais tu sais quel orgueil ont lors montré les comtes. Combien d'affronts pour lui, combien pour moi de honte»» (D. Sane., u,l.) Noo, mais vous avez dû garder le souvenir Des homes que pour vous j'avois su prévenir. (Rod.^ iv, 3.)

€ La honte n*a point de pluriel , du moins dans le style noble, > dit le célèbre commentateur.

Son esprit alarmé les croit un artifice

Pour réserver sa tète aux hontes du supplice. {Pomp., t, 3.)

€ On ne dit point les hontes y » affirme encore Voltaire. H avait déjà fait la même critique à propos de ces vers de la scène première de l'acte deux de la même tragédie :

Et que les plus beaux feux dont son cœur soit épris N'oseroient l'exposer aux homes d'un mépris.

€ Soit épris, dit-il, est un solécisme; mais, de beaux feux qui exposent à des hontes, sont pis qu'un solécisme. » Nous avons montré, au mot éprendre, que ce que Voltaire trouve pis qu^iin solécisme était d'excellent français. Éprendre, épns, s'employait au dix-septième siècle d'une manière générale pour signifier saisir, saisi. Quant à honte, son emploi n'était pas davantage particulier à Corneille, et pourrait, ce nous semble, être parfaitement osé encore aujourd'hui, au moins en poésie. On le trouve dès les temps les plus anciens de la langue, en prose comme ea vers et avec ses diverses nuances de signification :

Tant m'avés fait et homes et anuis.

Les mix vaillans de mes bornes ocis.

(Raimb. dk Paris, Ogier de Dan,, v. 6916.)

Peusl veintre ne abaissier, Ses torz ne ses humes venger.

(BbnoIt, Chron, des ducs de iVomt., ii, 4^7.) Les autres se prenoient au nez et baissoient les visages, et recevaient de grans homes et de grans vergoingnes. (Le Livre du Chevat, de La Tour, c. 118.)

BONTES. — PLURALISATION DES TERMES ABSTRAITS. 354

Sont coDtraiDtz dire en public auditoire

Que dames sont sans honies ne diffames

Plus que jamais. (Cl. Marot, La Vray-Disam,)

Pour ceux-là n'y a point de finance en nos comptes,

Mais bien les bochenés, les opprobres, les honta» (D'Aob., Les Trag,j ii.)

Honteuses veritez, trop véritables hfiniu. (Id., ibidJ^

Chacun des esprits saincts ayant fourni sa tascha,

Et retourné au ciel comme à prendre relasche,

Representoit au vif, d'un compas mesuré,

Dans le large parvis du haut ciel azuré,

Aux yeux de l'Eternel, d'une science exquise.

Les hontes de Satan, les combats de l'Eglise. (Id., ibid,, v.)

Je vous conjure que ce soit en particulier que je lui demande pardon, parée que sans doute il me ferait cent hontes^ cent opprobres devant tout le monde. (MoL.^ Le Médecin votant, se. xv.) —Moi qui n'ai rien de louable, niéme ttlai le monde, que le bonheur de lui avoir caché mes hontes et mes ftiblesses* (Mass., Serm, pour le vendredi après Us Cendres ^ u.) ,,

On a dit de même de nos jours :

Il aurait fallu prévoir les écueils d'un tel succès et empêcher les méfaits et les hontes dont le monarque délivré allait charger sa couronne, et, jusqu'à certain point, la responsabilité de ses libérateurs. (Yillbmain, La Tribune franc,, M. de Chateaubriand, c. xiv.) — .... leur demander compte de leurs hontes, (Gdizot, jr** Récamier , Rev. des Deux Mondes , 1*' décembre 1859.) — Sa voiture le conduisit dans la rue Pierre-Lescot, une de ces voies étroites et lépreuses qui ont ou* vert toutes grandes les portes de leurs masures pour recevoir les honus du Palais^ Royal. (P. FÉYAL, Le Fils du diable, iii, 17.)

L'erreur que commet Voltaire à propos du mot hontes ^ qu'il a déjà commise à propos du mot éternités, et que nous lui verrons répéter encore à propos de passion, au pluriel, dans le sens d'amour, nous offre l'occasion dont nous croyons bon de profiter, d'étudier un des points les plus curieux et les plus pratiques de la langue française, l'emploi pluriel des termes abstraits.

Emploi pluriel des termes abstraite.

Rien n'est, plus fréquent que l'usage de pluraliser un certain nombre de termes abstraits. La théorie que l'on donne habituellement de cette pratique se réduit à ceci : Que les substantifs qui marquent une habitude ou disposition à quelque chose prennent généralement, en passant au pluriel, un autre sens qu'au singulier, comme ma faiblesse et mes faiblesses, votre bonté et vos bontés, votre cruauté et vos cruautés; que le singulier exprime l'état ou le penchant de l'âme, qui est simple en lui-môme, et que le pluriel désigne les faits produits parce penchant, les-

352 HONTES. — pluralisation des termes abstraits.

quels sont multiples. Cette règle, rigoureuse aujourdliai, nous parait, d*aprës de très-nombreux exemples, n'avoir pas existé pour la vieille langue non plus que pour le dix-septième siècle, ou do moins avoir été sujette à de très-fréquentes exceptions. Nous allons le prouver par des autorités convaincantes. On verra, par une multiplicité de faits puisés chez toutes sortes d'écrivains , combien fréquemment ces termes abstraits pluralisés s'employaient pourmarquer l'état, la disposition, seulement avec augmentation de force dans la signification, et avec Tidée nécessairement d'un état, d'une disposition qui se reproduisent plusieurs fois. Od verra aussi que quantité de ces mots abstraits, qui ne sont plus usités qu'eau singulier, siemployaient au dix-septième siècle trèssouvent au pluriel, pour marquer la répétition des faits et des actes. « n est à remarquer, a dit Ménage, que comme la poésie est hyperbolique, elle aime les pluriers, et que les pluriers ne contribuent pas peu à la sublimité de l'oraison. » (06s. sur la langue franc., i, i 46.) Il n'y a en effet qu'à ouvrir les poètes des seizième et dix-septième siècles pour voir combien ils aimaient à pluraliser des mots qui de leur nature sont essentiellement singuliers. Les prosateurs, on va s'en convaincre, ne le faisaient guère moins souvent ni moins heureusement.

ABAISSEMENT. V. cct article.

ABATTEMENT. V. cct article.

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