‹ Lexique comparé de la langue de Corneille et de la langue du XVIIe siècle en généralChapitre 656 sur 743 · TOURBILLON. — TOURNER · texte numérisé non relu

TOURBILLON. — TOURNER

i gnifier accomplir encore une fois la révolution diurne, selon l'ancien système :

i Avant que le soleil ait fait encor un four,

Ta perte inévitable achève ton amour. {M éd., m, 1.)

TOURBILLON, alliance hardie de mots, tourbillons de feu :

Des tourbillons de feu s'élançoient de leurs yeux. (Méd., h, 2.)

TOURNER, v. a. , tourner en fuite , pour mettre en fuite , exactement comme le latin, in fugam vertere :

Cléobule survient avec quelques amis,

Met l'épée à la main, tourne en fuite le reste,

Entre... {Théodore, iv, 8.)

On trouve aussi, se tourner en fuite :

Les Sarrasins qui croy oient n'avoir affaire qu'aux Arméniens, qu'ils avoient déjà battus plusieurs fois, surpris de voir les étendards de S. Jean, qu'ils connurent encore mieux aux grands coups que ces chevaliers portaient, se tournèrent en fuite. (Vbrtot, But. de Malte, v.)

— tourner en ridicule, avec un rég. indir. de pers. :

Va, ne me tourne point Octave en ridicule.

Ma gloire pourroit bien l'accepter sans scrupule. {Au., rv, 3.)

— tourner, faire tourner, faire rouler :

J'en ai déjà parlé, mais il a su gauchir,

Et, tournant le discours sur une autre matière,

Il n'a ni refusé ni souffert ma prière. (Pomp.% îv, 2.)

— tourner, neutralement, comme se tourner:

Mes amoureux désirs, vers elle superflus,

Tournent vers la beauté qu'elle chérit le plus. [Mil., v, 6.)

Tes soucis doivent tourner ailleurs. {La PI. Roy., v, 7.)

Mortel, ouvre les yeux, et vois que la misère

Te cherche et te suit en tout lieu, Et que toute la vie est une source amére,

A moins qu'elle tourne vers Dieu. (/mtf., î, 22.)

On trouve assez souvent, au dix-septième siècle, tourner pour se tourner, comme dans ces exemples :

Rendez ce service à ces princes de savoir adroitement de ma fille vers qui des deux ses sentiments peuvent tourner. (Mol., Les Amants magn., it 2.) — Aussi mon eceur d'ores en avant tourner a-\-\\ toujours vers les astres resplendissants de ses yeux adorables. (Id., Le Mal. imag., n,6.) En quel lieu sommes-nous ?

De quelque par; qu'on tourne, on ne voit que des fous.

(Id., Lu Fâcheux, u, 2.)

Sa fureur est extrême, Et pourrait bien enfin tourner contre elle-même.

(QuiNADLT, Belléropkon, v, 4.]

Mais c'est contre Thisbé que doit tourner ma rage.

(Phadon, Pirame et TkUbé, 1, 7.)

— tourner, neutre et figuré, dans le sens de changer :

Amitié dangereuse et redoutable zèle,

Que règle la fortune, et qui tourne avec elle ! (Pornp», m, 1)

— tourner de... a, comme passer de... à...:

Qui leur tira mourant la victoire des mairis,

Et fit tourner le sort des Perses aux Romains. [Pol.% î, 3.)

— TOURNÉ, part. p. VOLONTÉ TOURNÉE POUR UN AUTRE, volonté

changée en faveur d'un autre :

Appelez-vous refus de me donner sa foi

Quand votre volonté se ûYclara pour moi?

Et cette volonté pour une autre tournée

Vous peut-elle obéir après la foi donnée ? (La Sut»., v, 8.)

— esprit mal tourné, employé dans le style noble :

C'étoit un prince foible, un esprit mai tourné,

Cependant avec elle il a bien gouverné. [Putch., u, 2.)

TOUT, adj., qualifiant un substantif précédé d'un adjectif:

Combattre un ennemi qui ne pouvoit l'atteindre,

Voir sa victoire sûre, et daigner l'accepter,

C'est tout le rare exploit dont il peut se vanter. (Androm., v, 2.)

Il m'a sacrifié tout ce haut avantage,

De toute sa conquête il m'a fait un nommage. (Androm., v, 2.)

— tout, tout entier, comme le totus latin :

Seigneur, il est en vous d'avoir cet avantage.

Le charme qu'il y faut est tout sur son visage. (La Toi*, dV, i, 2.)

Et tirant toute à vous la suprême puissance,

Vous me laissez des titres vains. {Agi*., m, 1)

Notre Aragon pour nous presque tout révolté,

Enlève à nos tyrans ce qu'ils nous ont été. D. Sanche, i, 1)

Que dix lustres et plus n'ont pas tout emporté

Cet assemblage heureux de force et de clarté,

Ces prestiges secrets de l'aimable imposture

Qu'à l'envi m'ont prêtés et l'art et la nature. (Œd.% Vers à M. Fouquet.)

L'armée s'étant avancée dans le milieu du pays , le ravagea tout jusqu'à 1*

Lippe et à l'Ems. (Mézerat, Hist. de France avant Clovi*, i, 15) — Le roy jugeint

qu'il seroil peu séant à Sa Majesté d'entrer dans une ville qu'il n'avoit pas toute

conquise, s'en alla à Pavie. (Id., ibid., 1. vi.)

— dormir toute nuit, pour dormir toute la nuit :

Il vint hier de Poitiers, et sans faire aucun bruit

Chez lui paisiblement a dormi toute nuit. (Le Mcht., ni, *•/

c On disait alors , observe Voltaire , toute nuit au lieu de toute

la nuit; mais, comme on ne pouvait pas dire tout, four, à cause

de l'équivoque de toujours, on a dit toute la nuit9 comme on

disait tout le jour. »

L'abandon de la locution toute nuit a tenu à une autre raison; c'est la nécessité imposée par les grammairiens, et par le changement de l'usage, d'exprimer l'article dans un grand nombre de cas où on le sous-en tendait autrefois.

— tout, devant un adjectif ou un participe passé, dans le sens de quoique :

Tout dédaigné je l'aime; et, malgré sa rigueur,

Ses charmes plus puissants lui conservent mon cœur. (La Suit., in, 3.) Ne fais point d'autre crime, et j'atteste les dieux Qu'au lieu de t'en haïr, je t'en aimerai mieux; Oui, je te chérirai tout ingrat et perfide,

Et cesse d'aspirer au nom de fratricide. (Hor., u, 5.)

Toute ingrate, inhumaine, inflexible, chrétienne, Madame, elle est mon choix, et sa gloire est la mienne. [Thiody m, 5.) Juge par là combien ce conte est ridicule, ctispi. Tout ridicule, il plaît; et le peuple est crédule. (Hérael., î, 1.)

Cette signification a été, dans le Lexique de Molière, l'objet de développements que nous croyons inutile de répéter ici.

— tout, avec le pluriel, sans être précédé de l'article :

J'ai vu quatre prononciations différentes dans nos /, et trois dans nos e, et j'ai cherché les moyens d'en dter toutes ambiguïtés, ou par des caractères différents, ou par des régies générales, avec quelques exceptions.

(Préf. de : U Théâtre de P. Corn., édit. de 1682.)

Tournure longtemps trop habituelle et trop connue, pour qu'il soit besoin d'en produire des exemples.

— tout, accordé, devant un adjectif ou un participe passé, au lieu d'être employé comme adverbe et invariable :

J'en croyois ses regards, qui tous remplis d'amour

Êtoient de la partie en un si lâche tour. [Mél., m, 3.)

U ne faut que partir, j'ai des chevaux tous prêts

Et vous pourrez bientôt vous moquer des arrêts. (17//**., iv, 6.)

Un excès de plaisir nous rend tous languissants ;

Et, quand il surprend l'âme, il accable les sens. {Le Cid, iv, 3.)

Les dieux qui, tous rois que nous sommes. Punissent nos forfaits, ainsi que ceux des hommes. (Àndrom., i, 2.) Souvent ceux que tu vois par leur vertu sublime Mériter notre amour, emporter notre estime, Tous parfaits qu'on les croit, sont le plus en danger. [Imit., i, 30.)

Que les mauvais désirs demeurent tous puissants. Ibid., iv,7.,

Je t'offre tous entiers et mon corps et mon âme. Jtid.t iy, 9.)

On trouve, depuis les temps anciens de la langue jusqu'à la fin du dix-septième siècle, des exemples nombreux de tout accordé; dans ce cas il a la valeur d'un adverbe, et équivaut à tout à fait:

Et Bertran avoit bien xvi. ans tous accomplis.

(Covblier, La Vie vaill. Bert. Du Guesclin, v. 318., En remémorant que tous nudz Hz sont de la terre venuz.

(Gringorb, Les Folles entreprises, Bibl. eJxev., p. 71.) Plusieurs furent jettez tous vifz du hault en bas.

(J. Marot, Voy. de Venise, La Prinse du cbasteau de Pasquiere.) Et tous sages qu'ils sont, font les fautes plus lourdes. (Régnier, Soi., i.) Il y périt trois légions toutes entières. (Mézeray, Hist. de France av. Clovis% i, 14.) — Les tremblemens de terre très fréquens dans les provinces de l'Orient et en Italie, renversoient, abtmoient des villes toutes entières. (Id., ibid.t h, 13.) — Hais ici la sagesse nous découvre des vérités toutes opposées à ces premières erreurs. (Mass., Serm. pour le jour de Noël, i.) — Jusques ici je me suis livré à des chagrins et à des tristesses toutes humaines. (Id., Serm. pour le 2* dim. de IM>„ sur les afflict., in.) — Des événements presque tous naturels. (Id., Serm. pour le jour de CIncarn., m.) — ... Par des idées toutes humaines de sa bonté. (Id., ibid.) —Tes erreurs, toutes exécrables qu'elles sont, ont trompé de fort grands hommes. (Pell., Réflex. sur les différ. de la religion, lntroduct., sect. vm.) — On fut contraint de faire régner la justice, par le moyen de la force, et de prendre souvent les armes contre des particuliers, et quelquefois contre des nations toutes entières. (Id., Paraphr. des Insiit. de Justin., 1. 1, tit. n, 2.) — Quelles répugnances n'a-t-oo pas à se surmonter dans les choses d'ailleurs les plus faciles, dès qu'elles choquent nos principes et qu'elles combattent nos préjugés? Quels efforts ne nous en coùtet-il pas, et quelles violences n'avons-nous pas à nous faire quand, malgré nous, toutes opposées qu'elles sont à nos vues, nous nous réduisons à les embrasser de bonne foi ? (Bourdaloub, Serm. pour le 3° dim. après la Pentec, î.) — Ils respectent et craignent ces lois toutes inconnues qu'elles leur sont. (Malebr. , Convers. chrét., ix.) — C'est lui qui a inventé la machine à transporter de gros arbres tous entiers sans les endommager. (Fontbn., Êlog. des Acad., Sébastien.)

Cependant Vaugelas avait formulé la règle que Ton suit aujourd'hui ; mais il y eut partage entre les écrivains : les uns l'adoptèrent, les autres s'en tinrent à la pratique ancienne de faire généralement accorder tout, en lui donnant le sens de totus, tout entier. Ménage prit parti pour ces derniers, et dans ses Observations sur la langue françoise (i, i 4), il combattit ainsi la théorie de l'auteur des Remarques :

€ S'il faut dire, ils sont tout étonnés, ou ils sont tous étonnés. C'est une faute, dit M. de Vaugelas. que presque tout le monde fait, de dire tous, au lieu de tout. Par exemple, il faut dire : ils sont tout étonnés, et non pas, tous étonnés ; parce que tout en cet endroit n'est pas un nom , mat* un adverbe, et par conséquent indéclinable. De toutes les remarques de M. de Vaugelas, il n'y en a point qui ait reçu plus d'approbation que celle-ci. Elle a été admirée dans les provinces; elle a été

m filée mille fois dans l'Académie; elle a été copiée par Dupleix dans le livre qu'il » Jait de la langue françoise * elle a été suivie par M. d'Andilly dans tons ses oa-

" tsfes, et par M. de Balzac en cet endroit d'une de ses lettres, qui est la 27« du

gjjpt xxvii : A la fin, après dix mois tout entiers de délais et de remises. Cependant, Bt M très- fausse ; et il est sans doute qu'on peut fort bien dire, dans le sens

Rfell. de Yaugelas : ils sont tous étonnés. En voici les raisons : Premièrement, c'est 1 qu'on a toujours parlé. Marot en ms Êtrennes :

Un jour Venu* ton Adonis suivoit

Parmy jardin*, pleins d'épines et branches.

Les pieds tous nus, et les deux bras sans manches.

Bt dans sa traduction de la première Êglogue de Virgile :

£ Doneqne plutôt cers légers et cornus

Vivront en l'air, et les poissons tous nus l Seront laissés de leurs fleuves taris.

i It ensuite :

Finalement viendront fous égarés Vers les Anglois du monde séparés.

Et dans son Épître à François /", du temps de son exil à Ferrare : O pauvres gens, de savoir tous itiques !

Montaigne, au chapitre des noms : je sais bon gré à Jacques Amyoi d'avoir laissé êmns le cours d'une oraison française les noms latins tous entiers. M. Corneille, dans UCid:

Et tous honteux d'avoir tant balancé , Ne soyons plus en peine.

M. de Saint-Amant, dans son Élégie à Phyllis :

Ces lieux de vos regards tous gais, tous embellis, Sembloient dire à nos yeux, nous avons vu Phyllis.

J'ai dit aussi dans mon idylle du Pécheur :

A l'éclat de ses yeux les rochers d'alentour ' Tous durs, tous froids qu'ils sont, furent touchés d'amour.

Et je ne puis comprendre pourquoi M. de Yaugelas, qui fait profession, et avec raison, de déférer absolument à l'usage, a voulu en cette occasion s'opposer à un usage qui, de sa propre confession, est presque universel. D'ailleurs, il est constant, et M. de Yaugelas en demeure aussi d'accord, que tout, en l'exemple allégué, iiê sont tout étonnés, se décline au féminin, et qu'on dit: elles sont toutes étonnées; ce qui fait voir qu'on peut aussi le décliner au masculin, et je crois même qu'il seroit mieux de le décliner; car, pourquoi cette différence du masculin et du féminin? Tout n'est donc pas là un adverbe, comme le prétend M. Yaugelas, mais un de ces noms qui tiennent Heu d'adverbes. Ils sont tous étonnés, c'est ce qu'on diroit en latin toti stupent; et c'est du latin que nous avons emprunté cette façon de parler. Térence a dit de même: lotus tremo, horreoque, postquàm aspexi hanc; lotus dispHceo mihi. Et Plante : totus doleo, lotus gaudeo, totus timeo. A l'égard du passage de M. de Balzac : après dix mois tout entiers, c'est ce que nous dirions en latin : totis decem solidis mensibus. Sex ego te lotos hos menées quietum reddam, a dit élégamment Térence. Ce qui fait voir aussi qu'il seroit mieux de dire : après dix mois tous entiers. Et je crois même qu'après dix mois tout entiers est très-mal dit. Pour ce qui est des exemples suivants, qu'allègue M. de Yaugelas : ils sont tout autres que vous ne les ave* vus. Les dernières figues que vous m'envoyâtes étaient tout

autres que les pr entière*, Us n'ont rien de commun avec émmnis, tout en ceux-là étant sans contredit adverbe, nub\e. Tout autres, c'est ce que les Latins diroient M. de Vaugelas, qu'avec autres, féminin pluriel , qu'i autre, singulier du même genre, il faut dire toute, comme dites, elle est toute autre que celle-ci. M. de Vaugelas se trompe encore en estev droit; car on dit aussi : elle est toute semblable, et non pas : elle est tout sembkmX Mais toute, en ces endroits, signifie ex omni parte. Elle est toute autre, elle est mm semblable, c'est ce qu'on diroit en latin : ornnino atia, penitus diversa, ex om'pr* similis. M. de Yaugelas se trompe une troisième fois, en ce qu'il assure qu'il s'y a que ce seul mot, autres, féminin, qui soit excepté de sa règle, et que parts* ailleurs, tant au singulier qu'au pluriel, il faut que l'adverbe tout, lorsqaUst trouve avec un adjectif féminin, se change en l'adjectif toute et toutes, cobum: elle est toute telle qu'elle était; elles sont toutes telles que vous Us avez vues; car il s* certain que tout, accompagné d'un adjectif féminin, se met encore avec «mai. Os dit : Ces fleurs sont tout aussi fraîches, tout aussi belles que le jour qu'elles furent cseBlies. On le met encore en cet exemple : elles seront tout étonnées que telle chose <

Tout, adv., et invariable devant autres, se trouve longtemps avant Vaugelas :

Demosthenes mesme les trouva tout autres. (Ahtot, Vies, Démosth)

D'ailleurs, tous les grammairiens se rangèrent bientôt à Tvm de Yaugelas, comme fit le P. Chifflet, qui déclara que € fort, quand, il est adverbe, est indéclinable, étant mis avec des noos masculins. » Il ajoute :

c Avec les noms féminins, on dit toutes. Elles furent toutes étonnées. Excepté avec ce mot, autres, comme : elles sont tout autres que vous ne dites. Mais au singulier, vous direz : Elle est toute autre que vous ne dites. » (Chifflet, Nouv. et par/, ormsm. franç., éd. 1706, p. 117.)

Aujourd'hui, c'est seulement devant les adjectifs féminins commençant par une consonne que tout, employé avec la signification adverbiale, s'accorde.

— tout, adv., tout à fait, très :

La réflexion des lumières sur ce bronze en fait sortir on jour tout extraordinaire. {Androm., Décor, du 5' acte.) — Que celui qui souffre et est persécuté se soit ni tout méchant ni tout vertueux , mais un homme plus vertueux que Bûchant. (Le Cid, Avert.)

Seigneur, il est tout vrai, j'aime en votre palais. (Έ\, i, 11)

Phinée, il est tout vrai, je l'expose A regret. {Androm.. 1,2.1

De tout loin je vous ai reconnue. (le Gai. du Pal. Aoy., iv, 13.

Ce dernier emploi est particulier, tout se trouvant placé devant un adverbe.

— du tout, tout à fait :

Elle est de fort bon lieu, mon père, et pour son bien,

S'il n'est du tout si grand que votre humeur souhaite... {Le Man^ivA1

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