TOUS DROITS RÉSERVÉS
Ce petit volume a pour origine un mémoire, écrit en janvier 1884 et destiné à une lecture faite dans la séance de la Société royale de géographie d'Anvers du 42 mars. Je m'étais proposé comme but de dissiper les doutes que j'entendais émettre autour de moi, sur le succès de la grande œuvre africaine.
Le silence imposé par des nécessités politiques et des compétitions jalouses, n'avait permis dans notre pays de suivre que très imparfaitement les travaux de nos compatriotes en Afrique. Religieusement gardé, on n'avait pas môme annoncé de remarquables découvertes dont d'autres pays eussent fait grand état. Ce silence n'avait guère été rompu que pour annoncer les morts et les désastres malheureusement inévitables dans une semblable entreprise. Il en était résulté que l'opinion publique, à peine initiée aux succès obtenus, en était arrivée à croire le climat de l'Afrique absolument insalubre ; que l'on se demandait si jamais les
bénéfices commerciaux pourraient compenser les sacrifices qu'ils exigeraient. A défaut de pouvoir y fonder une colonie habitée par des blancs, on doutait qu'il fût possible même d'y civiliser les nègres. Des calomnies habilement répandues à l'étranger pour combattre l'œuvre de l'Association internationale africaine, avaient contribué sinon à rendre cette œuvre impopulaire en Belgique, du moins à ne la considérer que d'une manière fort indifférente, malgré l'importance qu'elle avait pour notre pays. S'occuper de l'Afrique, disait-on avec ironie, c'est vouloir blanchir les nègres. Ces calomnies avaient même trouvé de l'écho chez nous, et un écrivain anonyme, qui, à tort ou à raison, signe : « Un membre de la Société de géographie d'Anvers », s'en était, à mon grand déplaisir, fait l'éditeur complaisant.
Afin de répondre au désir que m'avaient manifesté plusieurs membres de la Société que j'ai l'honneur de présider, et sans trahir des secrets qui ne m'appartenaient pas, j'essayai de montrer ce que pouvait produire une race malheureuse et déshéritée, avec les encouragements de la civilisation. Je choisis naturellement comme sujet de cette étude, Libéria, le
FONDATION n'UN ÉTAT NÈGRE. 7
seul point du monde où les nègres civilisés jouissent d'une complète liberté.
Ce n'est pas sans difficulté que je parvins à trouver des renseignements sur Libéria, et tout en soumettant à un contrôle sévère ceux que j'avais pu me procurer, je pouvais craindre d'avoir commis bien des erreurs. Une copie de mon mémoire, publié dans les Bulletins de la Société de géographie, envoyée à Monrovia par M. le baron de Stein, consul général de Libéria à Anvers, me valut la récompense la plus flatteuse que je puisse désirer. Plusieurs hommes d'État importants de Libéria me remercièrent de cette publication, l'une des premières et la plus complète qui eût été faite en français sur leur république, et le président luimême signala mon mémoire au parlement de Libéria, dans son message annuel.
Ces lettres, tout en m'indiquant de petites erreurs, me démontrèrent que les renseignements que j'avais pu réunir étaient très exacts. Mes correspondants y joignirent d'importants documents nouveaux, tels que The statute laivs of the Republic of Libéria, que j'avais vainement cherché à connaître.
Cette correspondance ajouta encore aux sentiments
d'estime et de sympathie que je ressentais déjà pour ce petit peuple, si honnête, si sage et si courageux. Je me fis un devoir d'utiliser ces sources précieuses d'informations, pour rectifier et compléter mon premier travail. Cette revision produisit le volume actuel, terminé en septembre 1884 et dont diverses circonstances indépendantes de ma volonté retardèrent la publication.
Depuis cette époque, des faits de haute importance se sont produits .dans les affaires africaines. Le Congrès de Berlin a fixé les règles du droit public en matière coloniale et un État nouveau a été fondé en Afrique. Je me suis demandé s'il fallait conserver dans mon livre le premier chapitre sur le droit des gens, dont les principes sont désormais établis à nouveau, Si je me suis décidé à conserver mon travail tel que je l'avais conçu, c'est que, pour comprendre les difficultés que rencontra la création de l'État de Libéria, les obstacles multiples que les nègres eurent à surmonter pour conquérir leur place au soleil, il faut se rappeler les principes admis dans le passé. Le moment ne semble pas encore venu, d'ailleurs, de discuter les actes du Congrès de Berlin.
Vital libre du Congo va se constituer à côté de la petite république sœur de Libéria. Déjà, je le constate avec bonheur, l'opinion publique de notre pays se prononce avec passion pour le succès de l'œuvre du Congrès de Berlin; nos compatriotes, d'abord hésitants, ne demandent plus qu'à pouvoir y concourir activement. Si mon travail peut contribuer à les éclairer, je serai récompensé de la peine qu'il m'a
coûtée.