‹ Liberté, autorité, église considerations sur les grands problèmes de notre époqueChapitre 19 sur 52 · PRÉFACE DE L'AUTEUR. XXIII · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE L'AUTEUR. XXIII

Telle est l'intention qui a inspiré ce travail. Je le confie au lecteur en raccompagnant de cette recommandation de saint Augustin : « Ce que vous y trouverez de vrai, prenez-le et attribuezen l'honneur à l'Eglise catholique; ce que vous y trouverez de faux, rejetez-le et pardonnez-moi, car je suis homme : » Quœ vera esse perspexeris, tene et Ecclesiœ catkolicœ tribue; quœ falsa* respuc, et mihi, qui homo sum, ignosce*.

Mayence, le *9 décembre 1861.

4 Saint Augustin, Traité de la vraie religion, chap. x, n. 20.

LIBERTÉ

On a tant usé et abusé de ces mots : Progrès, civilisation, liberté, fraternité, égalité, qu'ils ont fini par sonner mal à l'oreille d'un grand nombre de personnes. Mais on aura beau les prostituer à la folie et au mensonge, ils conserveront toujours un fond de vérité, un germe divin qu'on ne parviendra pas à détruire; car les idées qu'ils expriment intéressent la suprême destinée de l'homme et correspondent aux plus sublimes vérités du christianisme.

Rejeter ce qui est bon et légitime sous prétexte d'en détruire l'abus, sera toujours un mauvais procédé; ce qu'il faut, c'est vaincre l'abus par le bon usage.

C'est en ce sens que je me suis exprimé dans un discours prononcé sur le cimetière de Francfort à la vue

des cadavres de ces hommes qu'on avait indignement mis à mort le 18 septembre 1848, et en présence des membres de l'assemblée nationale qui les environnaient. Je disais :

« Mes chers frères, à la vue de ces tombeaux, il me vient à l'esprit uue pensée que je veux encore exprimer en terminant. D'un côté, je vois dans le monde de puissants efforts, d'énergiques tentatives pour atteindre au plus bel idéal que l'esprit humain ait jamais pu concevoir; et, d'un autre côté je vois germer des passions si ignobles, — je voulais parler du prince Lichnowski et du général de Auerswald, dont les cadavres avaient été mutilés avec une brutale fureur : double motif de parler d'eux, — que l'humanité offre à peine de pareils exemples. J'entends l'appel qu'on fait à la paix universelle, — et qui ne mêlerait pas ses cris d'allégresse à un tel concert? — mais je vois la division, la haine et la discorde étendre sans cesse leurs ravages parmi les hommes, séparer le père du 01s, le frère de la sœur, l'ami de son ami. J'entends invoquer parmi les hommes l'égalité que l'Evangile nous enseigne depuis des siècles ; et je vois les efforts insensés de chacun pour s'élever au-dessus de tous. J'entends le beau et touchant appel qu'on fait à l'amour et à la fraternité, appel qui est vraiment un cri descendu du ciel ; et je vois la haine, la calomnie et le mensonge se propager de plus en plus parmi les hommes. J'entends les cris de détresse par lesquels nos frères pauvres et souffrants implorent notre secours, et qui oserait nier, à moins de s'être arraché les yeux, que leur misère soit immense? quel est l'homme qui, sentant un cœur battre dans sa poitrine, ne s'asso-

cierait à ce cri de douleur!... Mais je vois la cupidité, l'avarice, l'amour des plaisirs étendre journellement leur empire; je vois des hommes qui, s'intitulant les hommes du peuple, ne travaillent qu'à agrandir la misère, ruiner le goût du travail et exciter leurs frères pauvres et séduits à s'emparer de la bourse de leurs voisins, tandis qu'eux-mêmes ne se soucient nullement de les secourir. Je vois fouler aux pieds la vérité chrétienne qui nous prescrit de commencer nous-même à aider les malheureux, et nous enseigne que, si nous voulons être parfaits, nous devons vendre ce que nous avons et le donner aux pauvres. J'entends l'appel à la liberté, et je vois assassiner lâchement des hommes qui ont eu le courage de prononcer une parole libre et généreuse. J'entends l'appel à l'unité, et je vois une portion de peuple séparée de l'autre par des haines aveugles et irréconciliables. J'entends l'appel à l'humanité, et je suis témoin de scènes brutales qui me remplissent d'horreur et d'effroi.

» Oh! oui, je crois à la vérité de toutes ces profondes et sublimes idées qui agitent le monde moderne; je crois que sa mission est de les accomplir toutes, et si j'aime le siècle, c'est parce qu'il y aspire avec tant d'ardeur, si éloigné qu'il en soit encore. Mais, ne l'oublions pas, — la tombe de nos amis et tant d'autres signes du temps présent nous le disent assez haut, — il n'y a qu'un moyen de réaliser ces nobles idées : il faut que nous nous adressions de nouveau à Celui qui les a apportées au monde, il faut que nous revenions à Jésus- Christ, Fils de Dieu. Ces doctrines, que les hommes nous offrent maintenant comme leur propre ouvrage,

comme des inventions de leur génie, c'est Jésus-Christ lui-même, objet de leurs dédains et de leurs dérisions, qui nous les a enseignées; et peu satisfait d'en formuler la théorie, il a voulu les pratiquer dans tous ses actes, nous indiquant ainsi le vrai moyen d'en faire nousmêmes l'application. Il est la voie, la vérité et la vie; hors de lui on ne trouve que l'erreur, le mensonge et la mort. Par lui, l'humanité peut tout et aucun idéal ne lui est inaccessible; sans lui, elle ne peut rien. Avec lui, grâce à la vérité qu'il nous a enseignée et à la voie qu'il nous a montrée, nous pouvons transfigurer la terre en un vrai paradis, sécher à jamais les larmes de nos frères souffrants et malheureux, fonder d'une manière complète, dans l'amour, dans l'union et la concorde, la véritable humanité; nous pouvons même, — je l'affirme avec la plus profonde conviction de mon âme, — rétablir la communauté des biens, inaugurer le règne de la paix perpétuelle, et créer en même temps les institutions politiques et sociales les plus libres. Sans lui, nous périrons dans la honte, dans le déshonneur et la misère; nous serons la risée et l'opprobre de la postérité. Telle est la vérité qui retentit à nos oreilles du fond de ces tombeaux, et que confirme la marche de l'histoire de l'humanité. Puisset-elle se graver au fond de nos cœurs en caractères ineffaçables ! »

Aujourd'hui, je ne puis qu'exprimer de nouveau les mêmes convictions.

Progrès, civilisation, liberté, égalité, fraternité : ces mots ont un sens sublime, céleste, divin ; ils expriment une vérité féconde et une grande mission imposée à

l'homme par le Créateur. Et voilà pourquoi ils remuent si puissamment les cœurs, et deviennent tour à tour une cause de prospérité et de désordre, uue source de lumières et de ténèbres. Les apparences du vrai et du bien peuvent seules induire les hommes au mensonge et au mal. Cette vérité, consolante à certains égards, puisqu'elle atteste manifestement qu'au fond de son âme l'homme ne se passionne que pour la vérité et le bien, est en même temps d'une haute importance pour qui veut juger sainement des affaires de la vie. Quiconque ne l'a pas constamment présente à l'esprit court risque de nuire à la vérité au profit du mensonge ; car le mensonge a besoin de la vérité pour arriver à ses fins.

Le christianisme seul nous révèle la vraie et complète signification de ces termes. Il est utile de rappeler souvent au monde que sur la vraie dignité de l'homme, sur l'excellence de sa destinée, sur ses vrais rapports avec ses semblables, on n'a jamais rien pensé ni exprimé de plus sublime que ce que le Christ a enseigné et ce que prêche son Eglise. Jésus-Christ et son Eglise enseignent que Dieu a fait l'homme à son image et à sa ressemblance, et qu'il a gravé au fond de lame humaine, en caractères ineffaçables, les traits de sa nature, de sa vérité et de son amour divins : de là cette conséquence inévitable qu'on doit à tous les hommes le plus profond respect. Mais l'homme que Dieu a créé dans sa bonté, il ne l'a pas abandonné à lui-même. L'amour qu'il ressent pour sa créature le force en quelque sorte à s'unir à elle par des liens étroits; sa munificence veut la combler de bienfaits toujours nouveaux et infiniment supérieurs à tout ce que l'homme

aurait pu se procurer par les moyens dont il dispose. Dieu, voulant laisser à l'homme un monument éternel de son amour et des richesses de sa miséricorde, l'élève au-dessus de sa condition naturelle, et le fait participer à sa vie divine. C'est dans cet épanchement continu des dons et des bienfaits de Dieu que nous obtenons ce que la doctrine chrétienne appelle les grâces surnaturelles.

L'homme, malheureusement, a abusé de sa liberté. En se séparant de Dieu par la prévarication, il a nonseulement perdu la vie surnaturelle qui le mettait en union intime avec son Créateur, mais il a encore obscurci l'image naturelle de Dieu gravée au fond de son «âme, je veux dire la faculté de connaître le vrai et de choisir le bien. Et de ce péché naissent toutes les misères physiques et toutes les corruptions morales dont l'homme et l'histoire humaine nous offrent depuis lors le tragique spectacle.

L'homme ne pouvait rentrer dans cette participation de la vie divine sans y apporter son propre concours, car s'il a reçu la liberté, c'est afin d'en rendre l'hommage à son auteur. Cependant il ne le pouvait pas par ses seules forces, car il y avait perdu toute espèce de droit, et son péché ne méritait que les châtiments de la vengeance divine.

Dieu vient donc accomplir l'œuvre nouvelle de ses miséricordes; et il aime tellement les hommes, dit le Sauveur, « qu'il donne son Fils unique, afin que celui qui croira en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle*. » Dieu lui-même se fait homme pour déli-

* Evangile de saint Jean, m, 16.

vrer l'homme déchu, pour renouveler son alliance avec lui, ou, comme le dit excellemment saint Pierre, « pour mettre la nature humaine en participation de la nature divine 1 . »

En cela consiste toute la mission du christianisme. Tel sera toujours le terme du vrai progrès auquel Dieu nous a tous appelés. Dans cette voie, qui commence par le plus profond abaissement et qui aboutit à la plus étroite union avec Dieu, le Christ seul est notre médiateur et notre guide. Ainsi, la nouvelle naissance et l'exaltation de l'homme sont tout ensemble l'ouvrage de l'amour et de la condescendance de Dieu qui s'abaisse continuellement vers nous sans nul mérite de notre part, et l'ouvrage de la créature qui répond librement à cette céleste invitation. Cette vérité, le christianisme l'exprime en enseignant la nécessité de la grâce, sans laquelle l'homme ne pourrait jamais s'élever à une telle hauteur. Reconnaître la nécessité de la grâce, voilà ce qui constitue l'essence de l'humilité chrétienne.

Pour élever l'homme jusqu'à lui, pour le rétablir dans sa première beauté ternie par le péché et lui communiquer un éclat dont par lui-même il n'est pas susceptible, il faut que Dieu imprime en lui, avec des traits de plus en plus parfaits et vivants, sa nature divine, c'est-à-dire son amour et sa vérité éternels. Or, tel est proprement le but des doctrines et des sacrements du christianisme; ce sont là les merveilleux canaux par lesquels Dieu communique aux hommes sa vie, sa vérité et son amour afin de les renouveler à son image et de les rattacher à lui. Cette union entre Dieu et

» ll« Epître, i, 4.

l'homme se transforme en une sainte alliance où tous les hommes ensemble ne sont qu'une grande famille et les enfants d'un même Père qui est dans les cieux. Voilà le progrès, la civilisation et la fraternité tels que les comprend le christianisme. Voilà la doctrine qu'il offre à tous indistinctement, aux grands comme aux petits, aux riches comme aux pauvres, sans excepter le dernier des esclaves vendu sur la place publique comme un vil objet de lucre. Tous sont appelés à devenir les enfants de Dieu, les héritiers du ciel et les temples du Saint-Esprit. Tous ont été rachetés par le sang du Christ, tous sont appelés à posséder et à jouir de sa vision bienheureuse, afin de boire éternellement, à leur source même, la vérité, l'amour et la béatitude.

Cette destinée suprême, les chrétiens se la rappellent lorsque, célébrant les mystères du christianisme pendant leur pèlerinage à travers le monde, ils lèvent les yeux vers la patrie céleste et récitent cette prière : « 0 Dieu, faites qu'un jour nous jouissions éternellement de votre divinité, figurée d'avance par la réception que nous faisons aujourd'hui de votre corps et de votre sang précieux 1 . »

Or voici, ce me semble, comment nous devons apprécier ces vérités.

Premièrement, les catholiques et la presse catholique doivent éviter tout ce qui pourrait faire croire qu'il y a dans le passé certaines institutions, certaines formes politiques et sociales qui échappent, selon nous, à toute espèce de perfectionnement ultérieur; que nos efforts tendent à les louer sans réserve et à les recommander à

* Oraison de la messe du Saint-Sacrement.

la génération future comme l'unique moyen de salut. Les vérités chrétiennes que nous venons d'énoncer ont sans doute pour objet immédiat le progrès moral de l'homme ; mais c'est d'elles aussi que dépend le progrès social et politique , et il nous est impossible de prévoir quelle transformation civile et sociale l'esprit du christianisme opérera dans l'humanité, quand il aura tout pénétré de son influence.

Deuxièmement, nous devons distinguer, dans les tendances de notre époque, entre ce qui est légitime et ce qui est inacceptable, chercher dans les vérités chrétiennes la solution des grands problèmes de notre temps, et, opposant ces vérités lumineuses aux mirages décevants que nous offre l'esprit du siècle, poursuivre ainsi un vrai et noble idéal. Mais afin de ne point nous égarer dans cette route, il importe,

Troisièmement, qu'en faisant prévaloir avec tout l'enthousiasme, toute la fraîcheur et l'énergie dont nous sommes capables, ces vues sublimes du catholicisme sur la vie humaine, nous nous livrions nousmêmes, en toute humilité et abandon, au courant des doctrines catholiques. H en est des vérités révélées que l'Eglise nous enseigné, comme des axiomes pour les mathématiques, comme des lois de la logique pour les formes de la pensée, comme des grandes maximes de la morale pour les actions humaines. Ces lois, ces règles fondamentales sont toutes immuables en elles-mêmes; mais quelle prodigieuse variété n'otfrent-elles pas dans l'application ! Avec les mêmes lois que l'enfant observe en mesurant sa petite table, le savant suppute les mouvements des corps célestes. Ainsi en est-il des dogmes

de l'Eglise. Ces dogmes, nous les tenons pour des vérités révélées de Dieu, et, comme toute vérité, ils sont invariables. Ce qui est vrai l'est éternellement. Toutefois, ce ne sont là que les premiers fondements, les générales sur lesquelles l'homme doit édifier sa vie personnelle et sa vie sociale sous la main de la divine Providence qui dirige la marche de l'histoire. Notre tâche est de développer sur la racine de ces vérités divines la vie tout entière du genre humain, sans négliger aucune de ses faces.

Mais, ne l'oublions pas, plus nous voudrons travailler avec ardeur à cette divine construction, plus il nous faudra demeurer nous-mêmes inébranlables sur ses fondements, car c'est Dieu qui les a posés.

La liberté en général.

Il n'existe pas de mot dont on use et abuse autant que le mot de liberté. Il possède je ne sais quelle vertu enchanteresse qui a le privilège d'enflammer toujours et partout les cœurs des hommes. Quelque éducation que l'homme ait reçue, distinguée ou vulgaire, partout où vibre un cœur humain il ressent cette ivresse. Le charme puissant de ce mot n'est point un fait extérieur et passager ; mais il a sa source dans un profond et invincible besoin de l'âme humaine. Le vrai sens de ce mot se rattache étroitement à la suprême grandeur de l'homme, et aux desseins miséricordieux que la Providence veut accomplir dans l'humanité.

Quoique l'esprit de mensonge ait fait de ce terme une odieuse caricature, cette caricature suffit encore pour mettre le monde entier en fermentation. C'est ici principalement que le mensonge ne peut être vaincu que par la vérité. Rien n'est plus dangereux que de

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