‹ Liberté, autorité, église considerations sur les grands problèmes de notre époqueChapitre 29 sur 52 · LES DEUX CAMPS DE LA POLITIQUE · texte numérisé non relu

LES DEUX CAMPS DE LA POLITIQUE

l'identité des formes ne permet plus de les distinguer. Comme les principes soit de l'absolutisme soit de l'autonomie peuvent être appliqués sous un régime monarchique aussi bien que sous un régime constitutionnel et démocratique, quiconque ne distingue les partis que d'après ces dénominations n'a point une juste idée de leurs principes et se laisse séduire à des apparences extérieures.

Les Etats monarchiques, bureaucratiques, constitutionnels et démocratiques qui adoptent le principe de la centralisation absolue ne font , eux et leurs adhérents, qu'un seul parti , n'obéissent qu'à un seul principe. C'est le même esprit qui souffle à travers toutes ces formes, esprit également mauvais dans l'une comme dans l'autre. Par une raison semblable, tous les Etats où l'autonomie est une réalité sont régis par les mêmes maximes, qu'ils soient monarchiques ou républicains.

Tels sont les grands principes politiques qui distinguent les divers partis, quelles que soient d'ailleurs leurs dénominations.

Le libéralisme moderne. — L'absolutisme sous l'apparence de la liberté.

Le libéralisme moderne, par sa nature propre et intime, penche entièrement vers l'omnipotence de l'Etat; il est le fils intellectuel, l'héritier de la monarchie absolutiste et de la bureaucratie des derniers siècles. S'il s'en distingue, c'est uniquement par la forme extérieure, par un langage qui semble exprimer le contraire de ce qu'il est en réalité, par les individus qui le représentent au pouvoir; mais dans son fond réel, fond qui perce toujours à travers les apparences, il est l'instrument de la centralisation intolérante et absolue, de la toute-puissance de l'Etat exercée aux dépens de la liberté individuelle et corporative. On veut bien confier les rênes à des mains nouvelles, mais à condition qu'elles seront maniées avec plus de fermeté encore. Aux princes qui, tout en s'intitulant « par la grâce de Dieu, » ont écrasé pendant trois siècles la liberté germanique sous le marteau de l'absolutisme, on veut substituer des hommes qui, s'intitulant « par

la grâce du peuple, » brandiront le même marteau, poursuivront et accompliront la même œuvre, surtout contre l'Eglise catholique. La verge qui avait été jusque-là entre les mains de la monarchie absolue, le soidisant représentant du peuple, devenu à son tour absolu, veut aujourd'hui la manier avec plus de vigueur encore.

Voilà où nous emporte le torrent au milieu duquel nous vivons. Des milliers de voix parlent aujourd'hui au peuple dans ce sens et le séduisent par de faux simulacres. Il y a là un péril pour l'autonomie et le libre arbitre, pour la famille et pour l'Eglise, en un mot pour les plus grands biens de l'humanité. De là le pressant besoin de saisir corps à corps ce libéralisme trompeur, de démasquer les faux airs de liberté, de volonté populaire, etc., dont il s'énorgueillit et à l'aide desquels il poursuit son œuvre de séduction, et de montrer au peuple ce qu'il est en réalité, l'œuvre de la cupidité et de l'égoïsme.

Voici son premier trait caractéristique : le faux libéralisme moderne parle beaucoup de liberté; on croirait, à l'entendre, qu'il en est le promoteur unique et que sa mission est d'en étendre le règne par toute la terre. C'est avec ces trompeuses apparences qu'il fascine et enivre les peuples. Quiconque marche avec lui est célébré comme un héros de la liberté et un ami du peuple. Mais tout cela n'est qu'illusion et contre-vérité. Non-seulement le libéralisme moderne ignore en quoi consiste la vraie liberté, il lui est même directement opposé et aboutit par une pente inévitable à la dégradation et à l'asservissement du peuple.

Comment le libéralisme produit-il cet éblouissement? par la confusion des termes de « liberté » et « d'égalité. » Le faux libéralisme ne connaît proprement que l'égalité, et l'égalité, il l'appelle liberté. Or, c'est là une insigne tromperie. La liberté et l'égalité différent essentiellement. Il y a une égalité des esclaves, une égalité des criminels, une égalité des individus mis hors la loi. Le peuple n'est pas libre quand tous sont esclaves. La grande imposture du libéralisme se trahit dans cet article de son symbole : « La liberté est le despotisme de la loi. » Si, en effet, la loi est despotique, il s'ensuit que le despotisme de cette loi despotique n'est plus qu'un affreux et universel esclavage. Le plus bel idéal du moderne libéralisme serait de tout réglementer par des lois, d'emprisonner chaque individu dans une camisole aussi étroite que possible, puis d'ordonner à tout le peuple, sous peine de châtiments prévus par des lois, d'estimer cet état la plus heureuse des libertés. Il est vrai qu'à force de parler de liberté, le libéralisme moderne ne peut s'empêcher de faire çà et là de superbes discours sur certains droits particuliers, sur ceux-là principalement qui servent à ses desseins, telles que la liberté de la presse et la liberté d'association. Mais comme il revient toujours et infailliblement à sa propre nature, il ne se fait aucun scrupule de porter même à la liberté de conscience les plus graves atteintes ; il est allé si loin de nos jours qu'il a pénétré par ses lois jusqu'au centre de la vie de l'Eglise.

C'est avec ce caractère qu'il est sorti de France et s'est implanté sur le sol de l'Allemagne. Mayence fut la

première ville où il posa son pied d'airain quand il envahit l'Allemagne en 1792 et 1793. Ceux qui veulent pénétrer à fond l'hypocrisie du libéralisme moderne, et voir comment, sous les dehors de la liberté, il foule aux pieds tout droit et toute indépendance personnelle en déployant le plus affreux despotisme, l'arbitraire le plus effréné, n'ont qu'à parcourir la tragique histoire >de cette ville pendant les années dont je parle 4 . Ce livre est une véritable réhabilitation de l'ancienne Mayence et de sa population; car plusieurs personnes se figuraient qu'elles avaient applaudi presque unanimement aux menées des jacobins. Ce récit, qui offre un intérêt tout dramatique, leur montrera au contraire avec quelle fidélité et quel magnanime dévouement la majeure partie des habitants témoigna de son attachement aux anciennes traditions de l'Allemagne chrétienne, et quelle héroïque résistance elle opposa au terrorisme exécrable que les jacobins et les Français exercèrent contre elle. Sans doute tout est bien changé depuis lors, et les habitants de Mayence semblent avoir oublié les quatre potences au moyen desquelles on a apporté la liberté à leurs ancêtres.

Le second caractère du libéralisme moderne est de parler sans cesse du peuple et de vouloir tout faire en son nom. Selon sa doctrine, l'Etat représente la majesté du peuple , la loi de l'Etat est l'expression de sa volonté, et le pouvoir de l'Etat exécute ses ordres. On croirait à l'entendre qu'il n'y a que lui au monde pour aimer le peuple, pour soutenir et défendre sa

1 Histoire de Mayence pendant la première occupation française, de 1794 à 1793, par Klein. — Chez Zabern, à Mayence.

LE LIBÉRALISME MODERNE, ETC. iOi

cause. Tout cela, malheureusement, n'est encore que duperie et mensonge. Ce libéralisme ne fait en réalité que se servir des plus mauvaises passions populaires pour fouler aux pieds le. peuple même. La souveraineté populaire n'est pour lui qu'un prétexte pour faire du peuple un instrument inerte et aveugle, qu'il dirige et dont il abuse à son gré. Quant au moyen d'appliquer ce système décevant, il le trouve dans les élections. Çà et là on invite le peuple à participer à des opérations électorales, et on tâche de le persuader que tout se fait au gré de ses désirs.

Examinons ce système d'un peu plus près.

Si le libéralisme moderne était loyal et conséquent, il reconnaîtrait au moins, malgré ses principes erronés, le principe de l'autonomie et du libre arbitre, et on pourrait espérer de vivre en paix avec lui dans un même Etat. S'il est vrai, comme il l'affirme, que toute puissance temporelle, émane du peuple, il s'ensuit que tous les individus qui composent une nation sont les véritables représentants, les détenteurs de cette puissance, et que le pouvoir tant législatif qu'exécutif s'exerce uniquement en vertu d'une délégation populaire. S'il en est ainsi, la raison et la vérité ne demandent-elles pas qu'on laisse également au peuple le droit d'exercer un pouvoir illimité, de gérer et d'administrer, dans sa maison, dans sa commune et dans son pays, tout ce qui est de sa compétence? Une telle prérogative s'accorde mal, je le sais, avec le principe de la centralisation gouvernementale, dont la sphère serait alors singulièrement restreinte. Le libéralisme moderne ne l'entend pas de cette sorte : il lui faudrait renoncer

trop vite à la manie de tout gouverner et de tout réglementer par des lois.

Le peuple, aux yeux du libéralisme, est la source de tous les droits, mais avec cette restriction qu'il en exercera lui-même le moins possible. Sen droit consiste surtout dans le droit de faire des élections, c'est-à-dire dans la faculté d'écrire de temps en temps pendant quelques minutes, un nom sur un billet électoral, et de se choisir lui-même ses geôliers. Ce choix arrêté, c'est à ceux-ci qu'il appartient désormais de tout faire au nom du peuple; ce qu'ils décident dans l'exercice de leur omnipotence s'appelle la volonté , la souveraineté, la liberté populaires.

Il résulte de là que le libéralisme moderne ne songe pas même à représenter le vrai peuple. Il ne représente que son parti. Tout ce qui, dans les idées du peuple, ne s'allie pas avec les idées de sa coterie est totalement négligé. C'est là ce que nous voyons journellement dans les chambres où règne ce faux libéralisme. Il y a donc pour la presse catholique un devoir impérieux de lui rappeler constamment son origine et ses principes, et de le forcer à représenter, non pas des opinions de journalistes, des intérêts de partis, mais le vrai peuple, tel qu'il est et tel qu'il vit dans les campagnes, de tenir compte de ses sentiments, de ses désirs, de ses besoins, de sa foi et de sa conscience.

Le troisième caractère du faux libéralisme moderne, c'est son impiété, et en particulier sa haine du christianisme positif, notamment de l'Eglise catholique et de tous ceux qui lui sont fidèlement attachés. Il éprouve un indicible respect pour toutes les opinions incrédules,

et une indicible horreur pour tout ce qui est marqué au coin du pur et vrai christianisme. Dans les assemblées ou domine le libéralisme moderne, il n'est plus permis maintenant de prononcer une parole franchement chrétienne. Je connais un pays dont toutes les vallées, tous les districts sont habités par une population bonne, vertueuse et chrétienne, où, si l'on voulait sonder les dispositions du peuple, Ton trouverait toujours sur dix incrédules dix-neufs chrétiens pieux et fervents. Eh bien, il n'est plus possible d'exprimer dans les chambres, sans provoquer les railleries de la grande majorité, les sentiments qui vivent dans tous ces cœurs de chrétiens. Et le moderne libéralisme appelle cela représentation du peuple!

Cet absolutisme déguisé sous le masque de la liberté, ce libéralisme hypocrite et trompeur, les catholiques doivent le combattre sans relâche et sous quelque forme qu'il se présente. Il est plus intolérant , plus nuisible que ne le fut jamais aucun autre absolutisme. En France, Dieu merci, le nombre de ses adversaires augmente dans les partis les plus divers, parmi les catholiques non moins que chez les protestants. En Allemagne, les Feuilles historiques et politiques en particulier le combattent depuis longtemps, et il rencontre dans le nord des ennemis puissants et décidés. Dans le centre, au contraire, il tient encore le sceptre, et la Prusse ne demanderait pas mieux que de s'en emparer. Puisse-t-elle ne pas réussir! puisse le génie chrétien et allemand triompher partout de ce libéralisme faux et bâtard, et fonder à sa place le règne de la vraie liberté germanique !

Le droit.

Le faux libéralisme moderne a tellement dénaturé le sens des mots, que celui-ci même ne suffit plus pour nous garantir de la centralisation gouvernementale, et que nous sommes forcés de distinguer entre le droit fondé sur l'absolutisme et le droit basé sur la liberté et l'autonomie.

Le premier devoir de la justice dans un Etat est de protéger les droits de chacun et d'accorder un tribunal à quiconque a été lésé dans ses droits , soit que le délit provienne de l'Etat ou d'un particulier. Le droit a pour contre-pied le régime administratif. L'absolutisme des derniers siècles a profondément altéré cet ordre de choses. Les Bourbons instituèrent des tribunaux de cour dans le but d'affaiblir l'influence des tribunaux du pays *, et Frédéric-le-Grand fit mettre à la porte le

1 Tocqueville, II.

délégué du tribunal de l'empire. Sous ce rapport, l'absolutisme libéral moderne vaut mieux que l'absolutisme monarchique. La presse catholique devrait insister de toutes ses forces sur ce point et réclamer énergiquement l'institution d'un tribunal de l'empire , car c'est à cette condition seulement que le droit atteindra en Allemagne son dernier et suprême développement. Les fonctionnaires, que le bureaucratisme n'a que trop habitués jusqu'ici à ne consulter que leurs pensées utilitaires, seront contraints de juger chaque cas particulier d'après les principes invariables du droit.

Une seconde condition de l'administration de la justice, c'est l'indépendance et l'intégrité du juge : sa sentence n'a de valeur qu'à ce prix. Il faut que les jugements d'un tribunal paraissent aux yeux des hommes revêtus d'une sorte d'infaillibilité. Rien de plus honorable et de plus auguste que les fonctions de juge : rendre la justice, c'est exercer une espèce de sacerdoce. Les suites n'en sont que plus désastreuses quand elles sont remplies par des juges dépendants, partiaux et sans conscience. Or il est impossible, sans moralité, d'avoir le sentiment de la justice, de même qu'il est impossible d'avoir de la moralité sans avoir la crainte de Dieu. Comment serait-on indépendant et impartial quand on est soi-même comme l'incarnation d'un parti ?

Une troisième condition de l'administration de la justice, c'est d'employer une mesure équitable et de juger d'après une loi juste. Juger, c'est appliquer la loi à un cas donné; il ne saurait plus être question d'administrer la justice quand la loi elle-même a cessé

d'être l'expression du droit. Tel n'est pas sans doute l'avis du libéralisme moderne. Comme c'est lui qui fait la loi , tout ce qu'il fait ne peut manquer d'être juste. E ne connaît ni fausse mesure ni loi injuste ; il est luimême la mesure unique de tout ce qui est bon et équitable. Je ne comprends pas qu'on puisse parler avec tant d'emphase de la majesté de la loi, de la souveraineté de la loi, lorsqu'elle n'est autre chose que le produit de quelques cerveaux qui ont trouvé bon d'en décider ainsi. Je ne comprends pas surtout que le peuple puisse témoigner encore quelque respect à une loi de cette espèce. La justice telle que la pratique l'incrédulité n'est qu'un ridicule épouvantail.

Mais il en est tout autrement quand on admet la volonté de Dieu pour règle éternelle et immuable de toute justice, et que le droit humain présente, autant qu'il est donné à l'homme de la trouver, la fidèle expression de cette volonté divine. Dieu est alors le fondement de la loi ; on se croit obligé en conscience de la respecter : la violer, c'est fouler aux pieds la vérité et la volonté de Dieu. On voit, ici encore, que la négation de l'ordre surnaturel met en question toutes les vérités, à quelque domaine qu'elles appartiennent.

Veut-on connaître maintenant les profondes et sublimes idées de l'Eglise catholique sur l'origine et la dignité de la loi : qu'on lise les quelques propositions de saint Thomas par lesquelles nous terminons ce chapitre :

I. « Toute la société du genre humain est gouvernée par la raison divine , et voilà pourquoi le plan général du monde, existant en Dieu comme dans l'auteur de

l'univers, revêt l'autorité dune loi qui s'appelle loi éternelle ; car Dieu ne conçoit rien dans le temps , mais il conçoit tout dans l'éternité * .

» Tout ce qui se trouve dans les choses créées de Dieu est soumis à la loi éternelle , le contingent aussi bien que le nécessaire. Mais ce qui appartient à la nature ou à l'essence divine n'est pas soumis à la loi éternelle, étant lui-même cette loi éternelle 2 .

» Dieu imprime dans toute la nature les principes qui président à son activité propre , et c'est en ce sens que l'on dit que Dieu commande à toute la création, selon ce mot du Psalmiste : // lui a posé une loi, et cette loi ne passera pas*. Voilà pourquoi tous les mouvements, toutes les manifestations de la nature sont soumis à la loi éternelle 4 .

» Nul, excepté Dieu et les bienheureux qui le voient dans son essence, ne peut connaître la loi éternelle telle qu'elle existe en soi ; mais toute créature raisonnable la connaît d'après son reflet plus ou moins lumineux ; car toute connaissance de la vérité est une sorte de rayonnement et de transmission de la loi éternelle 5 . »

II. « La lumière de la raison naturelle, lumen rationis naturalis, par laquelle nous distinguons ce qui est bien et mal, — la loi naturelle, — n'est autre chose que l'impression de la lumière divine en nous, par où l'on voit que la loi naturelle n'est qu'une participation de la créature raisonnable à la loi éternelle.

» Le premier précepte de la loi est qu'il faut tendre au

* Summ. theolog., Prira. secund., quœst. XCI, art. i. * Ibid., quœst. XC1II, art. iv. — » Ps. cxlviii, 6. — * Summ. theolog., quœst. CXUI1, art. v. — 8 Ibid., quœst. XCI, art. II.

bien et le pratiquer, puis éviter le mal; c'est là le fondement de tous les autres préceptes de la loi naturelle

» Enspéculation, la vérité est la même pour tous, aussi bien dans les principes que dans les conclusions; elle est pour tous également juste et également évidente B .

» Les grands principes de la loi naturelle sont absolument immuables 3 .

» Les principes généraux de la loi naturelle ne sauraient être extirpés du cœur humain*. »

III. « La loi est le guide de la raison pratique ; or, de même que la raison spéculative déduit de principes indémontrables et naturellement connus les conclusions des diverses sciences que nous n'apercevons pas immédiatement, mais que nous découvrons par un procédé de la raison , de même il est nécessaire que la raison pratique, partant des préceptes de la loi naturelle comme de principes généraux et indémontrables, établisse des lois particulières ; ces lois que notre raison découvre s'appellent lois humaines*.

» Une loi a force de loi en proportion de ce qu'elle est juste. Dans les choses humaines on dit qu'une loi est juste quand elle est conforme à la règle de la raison. Or, la loi éternelle étant la première règle de la raison, une loi émanée des hommes aura d'autant plus le caractère d'une loi qu'elle dérivera davantage de la loi naturelle : si elle lui est contraire en quelque chose, ce n'est plus une loi, mais une corruption de la loi 6 .

» Summ. theolog., quaest. XCIV, art. n. — * Ibid., quœst. XCIV, art. iv. — * Ibid., quœst. XCIV, art. v. — * Ibid., quœst. XCIV, art. vi. — " Ibid., quœst. XCI, art. m. — • Ibid., quœst. XCV, art. il.

» Plus les lois participent de la droite raison , plus elles dérivent de la loi éternelle ; aussi saint Augustin a dit avec raison que dans les lois temporelles rien de ce que les hommes n'ont pas déduit de la loi éternelle n'est juste et légitime 1 .

» La loi doit être honnête, juste, possible, conforme à la nature, adaptée aux coutumes du pays , aux temps et aux lieux , nécessaire , utile , claire , portée non en vue d'un intérêt privé , mais pour le bien général des citoyens 2 .

» La loi humaine est faite pour la multitude des hommes , dont la plupart ne sont pas encore parfaits dans la vertu. Aussi ne défend-elle pas tous les vices dont s'abstiennent les gens vertueux, mais seulement les plus graves, ceux qui peuvent être évités par le plus grand nombre, et surtout ceux qui sont funestes aux autres et qui entraîneraient la ruine de la société. La loi humaine ne saurait donc défendre tout ce que défend la loi naturelle 5 .

» Quand on change les lois, on affaiblit leur efficacité à proportion qu'on détruit une coutume, car la coutume favorise singulièrement l'observation des lois. Il ne faut donc jamais changer les lois humaines, à moins que le bien général qui en résulte ne compense le mal né de l'abrogation. Ce cas a lieu ou quand un nouveau règlement aura des avantages considérables et évidents, ou quand il y a nécessité urgente, ou quand la loi renferme quelque injustice manifeste, ou enfin quand l'ob-

» Summ. theolog., quaest. XCIIIj art. m. — * Ex Isidor., lib. V Etymolog., cap. xxi ; ibid. t quœst. XCV, art. m. — 9 Prima secundœ, quœst. XCVI, art. il.

servation de la loi entraîne presque toujours de mauvaises conséquences *.

» La coutume peut avoir force de loi ; elle peut abolir une loi et l'interpréter 2 .

» Celui qui est appelé à gouverner une société a le pouvoir de dispenser des lois humaines qui dépendent de son autorité 5 . »

1 Prima secundœ, quaest. XCVII, art. u. — 1 Ibid., quœst. XCVII, art. m. — « Ibid., quœst. XGV11, art. iv.

Les deux principales formes de constitution. — Les états. — Le régime constitutionnel.

Nous l'avons vu plus haut, la différence du régime constitutionnel et du régime des états est plutôt dans la forme que dans le fond. Nous ne pouvons donc pas considérer comme sérieuse une séparation des partis politiques basée uniquement sur ces deux formes de constitution.

H existe une manière d'expliquer le régime constitutionnel que tout chrétien doit rejeter sans détour ; je veux parler de cette espèce de souveraineté du peuple qui considère la volonté des hommes, et non la volonté de Dieu, comme la source unique de toute autorité et de tout droit. Nous savons du reste que c'est principalement à ces idées, essentiellement fausses, que le régime constitutionnel est redevable de son origine et de la plupart des adhérents qu'il a rencontrés. Mais cette manière de voir ne répond nullement à la nature du gou-

ii2 LES DEUX PRINCIPALES FORMES

verneraent constitutionnel, car il est incontestable qu'un catholique peut admettre toutes les formes de ce régime sans porter la plus légère atteinte à ses principes.

Je crois donc que la presse catholique actuelle peut envisager la question du constitutionalisme et des états comme une question encore pendante, et leur permettre à tous deux de se livrer dans ses colonnes à de pacifiques évolutions. Je n'ignore pas qu'il existe entre l'un et l'autre une différence notable, et je crois que, loin de la dissimuler, il faut en parler fréquemment dans une feuille politiqae. Je ne cache pas non plus que je préfère le régime des états au constitutionalisme , et voici les motifs de ma prédilection :

Si nous étudions la nature, nous remarquerons que le premier lien qui unit entre eux les différents êtres de la création est un lien purement mécanique. La force de cohésion ne s'exerce qu'à l'extérieur. Ce n'est pas par une opération intérieure, en vertu d'un principe interne, qu'elle amène à l'unité les divers objets particuliers, et elle ne les rassemble que pour des fins d'utilité passagère. Eh bien! c'est d'après ce type fondamental que se sont formés le bureaucratisme et le constitutionalisme. Une multitude d'individus n'ayant entre eux d'autres relations que les relations très-générales qui résultent de la présence dans une même localité, d'autre ressemblance que la ressemblance toute extérieure des fortunes, se réunissent pour une opération électorale et se séparent immédiatement après.

Il ne peut pas davantage y avoir communauté d'intérêts entre l'élu et les électeurs. Tandis que l'élu ne peut représenter qu'un parti, les électeurs représentent

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