DES CONTROVERSES
SUR LE XVm' SIÈCLE'
Nous entrons lentement, et à notre insu, dans un nouveau xVi° siècle, qui promet, si Ton n'y prend garde, d'être aussi orageux et aussi meurtrier que son aïeul. Les idées répandues depuis trois siècles se sont transformées, comme les dents du dragon de Cadmus, en armées de guerriers ennemis rangés en présence et prêts au combat. Les faits sortent de la poussière du passé, et les morts ressuscitent pour conserver Tœuvre qu'ils ont fondée ou gagner la victoire qu'ils n'ont pu remporter de leur vivant. Personne ne s'avoue vaincu, personne ne peut s'attribuer le triomphe. Nous avons des ligueurs fanatiques qui se croient encore sous le pontificat de Sixte-Quint, et qui rongent leur frein en attendant que la mort de Sa Majesté Henri IV leur permette de prendre une tardive revanche, et des huguenots courroucés tout prêts à
i. Cet essai fut composé à propos de deux publications qui se suivirent à peu de dislance l'une de l'autre, l'Église et les Philosophes au xvnic siècle de M. Lanfrey et Ménage et finances de Voltaire de M. Nicolardot.
prendre les armes contre Louis XIV. Entre eux s'interposent inutilement des universitaires jansénistes, Tâme encore émue du sort de Port-Royal-des-Champs, et des évêques gallicans qui reviennent de signer la déclaration de Bossuet. Des voltairiens, ivres des acclamations qu'il ont fait éclater au triomphe du vieillard de Ferney , écrivent dans toute la chaleur de Tenthousiame une apologie du grand polémiste. Que pensez-vous de TafiFaire de Calas et de l'affaire du chevalier Labarre? Êtes-vous, oui ou non, pour la révocation de l'édit de Nantes? Voilà quelques-unes des conversations pleines d'actualité que l'on peut entendre en l'année 1855, dans le Paris du xixe siècle. Phénomène bizarre ! dans un temps où l'on croyait avoir scellé le passé dans sa tombe, il se trouve qu'aucune de ses passions n'est éteinte. On dirait, à contempler l'état intellectuel de la France et du continent européen, une de ces forets enchantées que décrivent l'Arioste et le Tasse. Aux branches des arbres sont suspendues des armures et des faisceaux d'armes de toutes les nations d'autrefois; les guerriers qui les portèrent ont disparu, les guerriers qui les porteront de nouveau ne sont pas encore venus; mais parfois ces glaives s'agitent d'eux-mêmes, comme impatients d'attendre et pressés de frapper; et le vent de la destruction, qui ne cesse de souffler même alors qu'on croit au beau fixe, secoue ces armures et leur fait rendre, en s'entrechoquant, un cliquetis sinistre. De temps à autre, le public, secoué de sa torpeur et de son lourd sommeil par ce bruit inattendu, se réveille en sursaut, se frotte les yeux, et se demande si l'on est à la veille des guerres civiles ou des guerres de religion, si l'on va recommencer la Saint-Barthélémy, si M. de Robespierre va reprendre le pouvoir, ou si ce sont par hasard les armées de la sainte-alliance que l'on entend dans le
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lointain. Dormons en paix, nous ne sommes encore qu'aux jours des mauvais rêves *.
Parfois, lorsqu'il nous arrive de contempler ces noirs nuages qui s'amoncellent à l'horizon comme des avalanches, et qui préparent la tempête menaçante que l'Europe voit d'année en année grossir sur sa tête, la tristesse s'empare de nous, et nous nous reportons vers ces jours paisibles du dernier gouvernement constitutionnel, où l'on se passionnait pour l'indemnité Pritchard et le droit de visite, où l'on bataillait sur des nuances, où la France apprenait chaque matin que tout aurait été perdu si l'amendement subversif de tel dynastique mécontent avait été adopté, ou %i la motion de tel conservateur révolté avait été soutenue. Jamais il n'y eut époque où il fut plus facile et plus agréable de vivre; ce •fut une ère charmante de dilettantisme. A-t-on assez commodément déliré à froid sur l'avenir du genre humain? s'est-on assez leurré de doux mensonges ? a-t-on fait assez de sentimentalité et de politique platonique? Mais la révolution de février vint brutalement balayer nos subtiles toiles d'araignée philosophiques et briser les frêles images des charmants petits dieux inoffensifs que nous adorions. Alors se produisit le plus curieux et le plus important des phénomènes du temps présent, si curieux et si important qu'il mérite bien qu'on s'y arrête et qu'on le décrive avec détails.
La révolution de février, en renversant Tédifice de 1830, porta un coup mortel aux doctrines du XYui® siècle, qu'elle n'avait cependant pas l'intention d'attaquer. Le régime de juillet 1830 fut une
1. Quelques-uns de ces mauvais rêves se sout réalisés depuis que ces pages furent écrites, et nous n'avons pas besoin de rappeler les noms terribles qu'ils ont portés.
représentation sage, avouable, modérée, de ces doctrines. De doctes esprits et de fins critiques avaient travaillé trente 'ans à cette œuvre'; ils avaient fait pour ainsi dire la toilette du xviii* siècle, l'avaient débarrassé de son bagage de blasphèmes, d'impiété, d'athéisme et d'utopies. On avait beaucoup ébraiiché, élagué, échenillé, et, au terme de ce travail, le XVIII8 siècle avait présenté un aspect décent et convenable comme les allées de Versailles et le jardin des Tuileries. On parla peu de Diderot, peu de V Encyclopédie^ peu de Rousseau, peu de Voltaire lui-même, beaucoup de Montesquieu, non de l'auteur des Lettres ptrsanes, mais de l'auteur de VFsprit des lois, des doctrines anglaises et de leur influence sur la France, des cahiers de 89 et des constituants modérés ; puis on présenta ce xviii® siècle à l'admiration du monde sous la forme visible de la révolution de juillet. Certes, si les principes du xviii" siècle étaient acceptables comme principes de gouvernement, c'était bien sous la forme du régime constitutionnel alors établi en France. Aussi, sans remuer, sans faire passer la frontière à un seul soldat, sans distribuer aux sujets des États despotiques des pamphlets de propagande révolutionnaire, ce gouvernement gagnait-il de jour en jour en influence sur l'esprit public de l'Europe. Du fond de la tombe, Voltaire put se frotter les mains de joie, et Rousseau lui-même put en rechignant s'avouer à demi satisfait. La révolution de février arriva et renversa ce régime si soigneusement élaboré. L'Europe, étourdie de ce coup inattendu, se replia sur ellemême et s'écria comme le prophète : Gomment est donc tombé ce cèdre magnifique qui semblait appuyé sur les fondements de la terre? Ah! oui, comment? L'Europe ne chercha pas longtemps à pénétrer ce mystère, car les loisirs lui manquaient pour cela. Elle
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avait alors ses inquiétudes et cherchait à se débarrasser des dangers créés par la nouvelle révolution, révoltes des nationalités, nouveautés démocratiques, émeutes, réclamations à main armée des droits de rhomme et du citoyen, bizarres exigences des prolétaires. Elle se débarrassa de tous ces dangers en maugréant, grognant et pestant contre la France et les doctrines françaises qui lui avaient donné de tels embarras, et jurant dans son incroyable stupeur qu'on ne l'y prendrait plus. De son côté, la France contempla avec terreur l'abîme ou plutôt les milliers d'abîmes ouverts sous ses pas. Elle fit comme TEu-
^ rope, elle fit mieux pu pis encore : elle se désavoua elle-même hautement, désaveu qui a eu et qui aura des conséquences nombreuses. Les hommes les plus considérables de la France vinrent faire publiquement leur confession générale, se frappèrent la poitrine et demandèrent pardon h Dieu de leurs péchés passés. A leur suite, le public se couvrit la tête de cendres et se mit à déplorer ses erreurs anciennes. On poussa les choses à l'extrême, ainsi qu'il est d'habitude en
» France i et on appela l'autorité avec autant de forcef qu'on avait naguère appelé la liberté.
Le xvni® siècle était donc abandonné; mais, si les doctrines révolutionnaires étaient désavouées, quelles seraient désormais les doctrines qui guideraient les destinées de la France? Le catholicisme, qui, comme doctrine, n'avait eu pendant les vingt années précé* dentés qu'une faible influence, se redressa naturellement et prit possession du terrain abandonné par la révolution. Il ne pouvait en être autrement. La France, comme tous les pays latins, est condamnée, à ce qu'il semble, à être longtemps ballottée entre le xviu® siècle et le catholicisme, ou, pour employer l'expression très énergique de Diderot à propos de
Rousseau, à aller de Fathéisme au baptême des cloches et réciproquement. Quel chaos moral, quelles faussetés et quelles perversités de jugement, quel scepticisme, quelle lassitude, quel dégoût de toute croyance, et finalement quelle impuissance politique, philosophique, religieuse, peuvent produire les violentes oscillations de ces deux doctrines, ennemies absolument irréconciliables! — c'est ce que nous savons trop *. 11 faut à une nation, pour résister à ces secousses périodiques, la souplesse, l'élasticité, le subtil bon sens de la France. Grâce à, ces qualités, notre nation fait encore assez bonne figure dans le monde; mais, chez les autres peuples latins, quelle confusion, quel délire! la tête n'y est plus. Voyez l'Italie moderne, où le culte de la madone et de saint Janvier se mêle aux idées de Dupuis et de Yolney, où Tathéisme vit à côté de la superstition I Voyez l'Espagne violemment révolutionnaire et non moins violemment catholique, où les représentants de la nation passent, dans une même séance des cortès, des idées de Rousseau à la doctrine de la religion d'État *!
Ainsi remis par la révolution de février en possession de tout ce qu'il avait perdu, le catholicisme s'oflFrit à nous non seulement comme doctrine religieuse, mais comme principe politique, et malheureusement sous sa forme la moins française, l'ultramontanisme. Ce dernier système, objet de l'antipathie traditionnelle de la France, contre lequel elle avait toujours protesté, contre lequel elle s'était donné des garanties, se présentait donc pour la gouverner. Le public s'émut de nouveau. Alors commença une lutte d'articles de
1. Nous le savons peut-être encore mieux encore à Pheure présente.
2. Ceci était écrit à l'époque du gouvernement bicéphale d'O'Donnell et d'Espartero^
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journaux et de pamphlets. L'ultramontanisme avait été imprudent : il avait déclaré hardiment la guerre à l'humanité des trois derniers siècles, il avait demandé l'extermination de la Réforme, de la Renaissance et de la Révolution. Il avait soulevé les questions les plus étranges et les plus menaçantes. L'étude de l'antiquité devait-elle, oui ou non, être supprimée? La révocation de Téditde Nantes avait-elle été une mesure politique légitime? L'esprit du xviii® siècle se réveilla et reprit peu à peu faveur. En sept années seulement se sont accomplis ces revirements de l'opinion publique. La situation est aujourd'hui celle-ci : l'ultramontanisme ne veut rien perdre du terrain qu'il a conquis; le xviii« siècle veut reconquérir le terrain qu'il a perdu. Nous ne savons quel sera le dénouement de la crise ; nous nous bornons, en historien impartial et désintéressé, à constater fidèlement Tétat de choses actuel.
D'innombrables écrits — pamphlets, philippiques de toute espèce — sont déjà nés de ce débat, que sont venus ranimer en dernier lieu deux livres de valeur fort inégale, — Ménage et finances de Voltaire^ dé M. Nicolardot, et l'Église et les Philosophes au dixhuitième siècle^ de M. Lanfrey. L'un brûle tout ce que l'autre adore. Le premier maudit tout ce que le second bénit. M. Nicolardot fait passer le xviii® siècle tout entier devant la cour d'assises et démontre que tous les personnages de cette époque ont été voleurs, as^ sassins, faussaires, faux monnayeurs, libertins. \\ a renouvelé à l'égard du xviii* siècle le procédé de Voltaire envers ses ennemis. Toutes les fois que le célèbre écrivain avait à se plaindre de quelqu'un, il accusait invariablement ce quelqu'un de crimes honteux et contre nature. Les diatribes de M. Nicolardot, à demi fondées, à demi calomnieuses,. repo-
sent sur cette vérité incontestable, que la société du xviii® siècle était très corrompue. De son côté, M. Lanfrey démontre que le clergé du XYiii® siècle présenta le plus odieux spectacle, celui de l'intolérance unie à la corruption. M. Lanfrey déclare qu'il n'a pas voulu exposer les défauts du xviii* siècle, parce qu'assez d'autres sans lui se chargeront du crime de Cham et profaneront la nudité paternelle. Très bien; mais le monde laïque valait-il beaucoup mieux que le monde ecclésiastique? Les philosophes et les écrivains, quelque mal qu'on puisse en dire, composent en effet la partie la plus éclairée, la plus élevée, la plus morale de la société de cette époque; cependant ils ne sont pas pour cela des modèles de vertu, de grandeur et de noblBSse dignes d'être offerts à la vénération de l'humanité. Ils peuvent être jugés d'un mot, ils appellent souvent l'admiration, rarement le respect. Ils ont plus d'esprit que d'âme, et chez eux l'intelligence domine au détriment du caractère. Comparez les écrivains du xviii® siècle à leurs prédécesseurs du XVII®, à Pascal, à Bossuet, à. Fénelon, à Bayle luimême, et dites si l'on ne pourrait pas répéter à leur sujet la parole de Jésus lorsque la Ghananéenne a touché ses vêtements : Je sens qu'une vertu est sortie de moi. Ils ont perdu une vertu en effet, le monde les a touchés, et ils participent plus ou moins de la corruption de leur temps. Et maintenant comparez-les à leurs aïeux du xvi® siècle, et dites s'ils ont gagné en foi, en conviction, en résolution, en force de caractère. Décidément le xviii® siècle ne veut être jugé ni par des adversaires, ni par des enthousiastes ; il veut être jugé avec calme et impartialité, et il attend encore un historien impartial.
Cependant, corrompu ou non, le xviii^ siècle a existé, c'est là un fait irrévocable et désormais impé-
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rissable ; toutes les colères de M. Nicolardot n'y feront rien. Il a accompli sa tâche, bonne ou mauvaise, et a laissé pour l'éternité des vérités et des erreurs qui maintenant, sous mille formes diverses et successives, vivront jusqu'à la fin des temps; il en faut donc prendre notre parti. Maudire un fait ou le glorifier n'est guère profitable, il vaut mieux chercher à le comprendre. Gomme nous sommes fort désintéressé dans la question qu'agitent et M. Nicolardot et M. Lanfrey, nous allons essayer à notre tour de dire comment le xvni® siècle a été nécessairement inévitable, et comment il a été à la fois bienfaisant et fatal.
Un des sujets d'étonnement de bon nombre d'honnêtes publicistes est la docilité avec laquelle les rois et les aristocraties de l'Europe acceptèrent les doctrines philosophiques qui devaient amener la plus violente Révolution qu'ait vue le monde. Toutefois cette docilité s'explique dès qu'on sait que la pensée des philosophes était exactement la même que celle des rois. Avant la révolution française, il y en avait eu une autre, ou pour mieux dire le xvni® siècle n'est qu'une longue révolution, impitoyable, pleine d'âpreté et de violence. Chez tous les peuples, le pouvoir laïque se montre jaloux jusqu'à l'excès de son autorité, ombrageux et exclusif. Partout le pouvoir sacerdotal est frappé à mort par les rois. On brûle, on spolie, on emprisonne, on exile au nom du despotisme. L'antique pouvoir de l'Église croule, et personne ne s'émeut : au contraire, les peuples applaudissent à cet autre pouvoir usurpateur, qui partout se présente sous la forme de la force armée et deH' arbitraire. De Saint-Pétersbourg à Lisbonne, l'Europe présente un même spectacle. Pierre le Grand installe hardiment son pouvoir au-dessus du pouvoir de l'Église ; Frédéric le Grand contient son clergé et lui impose silence;
Pombal brûle des moines, Charles III expulse les jésuites, et Choiseul, aidé de l'Espagne, amène le représentant de l'Église à affaiblir l'Église de ses propres mains. Il n'est pas jusqu'à l'Angleterre où la populaire église anglicane ne voie diminuer son importance sous la longue administration des whigs. Sur les ruines du pouvoir sacerdotal, ce n'est point la liberté qui s'établit, c'est le despotisme monarchique, lequel semble devoir être la loi des nations modernes. C'est là le fait dominant, important du xviii® siècle, et il se produit également chez les nations appartenant aux trois formes du christianisme. Ce fait si général n'eut point cependant partout les mêmes conséquences ; il devait en avoir et il en eut de funestes chez les nations catholiques.
J'ai toujours pensé que le xviii® siècle n'aurait pas eu la même violence, si la Réforme eût été universellement acceptée au xvi' siècle. Des maux innombrables résultèrent de la séparation de l'Europe en deux camps ennemis ; mais il en est deux surtout dont nous souffrons encore : le premier, c'est que les sources de la vie morale ne furent pas ou furent incomplètement renouvelées ; l'autre, c'est que le pouvoir monarchique gagna en influence tout ce que perdit le pouvoir sacerdotal sans grand profitpour la liberté humaine. C'était au pouvoir monarchique seul en effet qu'il appartenait de mettre un peu d'ordre au milieu de la confusion où les troubles de l'Église avaient jeté l'Europe ; seul il pouvait maintenir en paix une province protestante qui, voisine d'une province catholique, brûlait de mettre cette dernière à feu et à sang ; seul il était capable de protéger avec quelque efficacité les familles et les propriétés de citoyens toujours prêts à s'exterminer et à se dépouiller mutuellement. Aussi partout fut-il salué comme un libérateur. Il
créa des armées permanentes, les peuples applaudirent ; il confisqua les vieilles libertés nationales, on laissa faire ; il décima les aristocraties turbulentes et factieuses, elles regimbèrent un instant, puis, avec cette servilité que l'impuissance donne très vite à rhomme, elles consentirent à se transformer en noblesses de cour et en aristocraties de plaisir. Comme on était encore très près du moyen âge, les princes catholiques, instruments du clergé romain, et qui se proclanîkient tels «ux-mêmes, conservèrent à Tautorité sacerdotale son prestige, son influence politique, ses richesses dans TÉtat; mais, avant qu'un siècle se fût passé, ils commencèrent à se sentir gênés dans ce partage de l'autorité : à chaque instant, ils étaient harcelés, importunés, contrariés par ce pouvoir qu'ils avaient sauvé, qui n'existait que par eux, qui, en un mot, n'était plus qu'un serviteur et prétendait toujours à être un maître. Alors s'engagea un lutte odieuse, repoussante, entre la force et la ruse. Certes, dans la plupart des querelles qui s'élèvent au xvii° et au xviu® siècle, le faible, c'est le clergé, et l'oppresseur, c'est le pouvoir politique. Le clergé est désarmé relativement à la royauté; eh bien! il est néanmoins impossible de prendre la plupart du temps parti pour lui. On n'a pas d'armées permanentes, il est vrai, mais on ruse, on intrigue, on cabale, on importune jusqu'à ce qu'enfin le pouvoir politique exaspéré appelle brutalement quatre hommes et un caporal, et termine ces conflits incessants en posant les scellés sur l'Église.
La force brutale, voilà en effet le pouvoir nouveau qui finit par s'établir au xv!!!® siècle. Je regrette que M. Lanfrey, qui a si habilement raconté les luttes du pouvoir civil contre l'Église, n'ait pas fait ressortir la marche [parallèle de ces deux faits : l'élévation gra-
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duelle du despotisme, la décroissance graduelle de TËglise. L'un monte à mesure que l'autre descend, et lorsque TÉglise est entièrement détruite, le despotisme ne rencontre plus aucun obstacle. La révolution qui se déchaînera à la fm du siècle, et qui déclarera la guerre aux tyrans, ne connaîtra d'autre moyen de gouvernement que le despotisme du Comité de salut public, et ne se reposera que lorsqu'elle se sera couronnée elle-même dans la personne d'un chef d'armée. Il est donc injuste, comme on l'a fait souvent, d'attribuer aux doctrines du xviii® siècle les progrès du despotisme. Elles n'y ont pas nui sans doute, mais dans leur lutte contre le pouvoir sacerdotal les philosophes n'ont fait que suivre le mouvement commencé par les rois, sans imaginer qu'en attaquant l'Église ils travaillaient au profit du despotisme.
Cette sécularisation universelle de l'humanité étaitelle nécessaire? Oui, car les peuples étaient arrivés à. cet état de positivisme et de croyance raisonnée qui rendait désormais impossible le gouvernement du clergé. La foi elle-même avait perdu sa naïveté, les doctrines françaises du xvii® siècle le prouvent assez. Dans les livres des grands écrivains de cette époque, les doctrines catholiques touchent au rationalisme. Que sont devenus, entre les mains de ces docteurs illustres, le catholicisme du moyen âge, les passions de la Ligue, l'enthousiasme naïf de l'Espagne du XVI® siècle? Les considérations politiques commencent déjà à l'emporter. Avec l'Église gallicane s'introduit dans le catholicisme un commencement de sécularisation; l'Église devient nationale; son chef immédiat n'est plus le pape, c'est le roi. On met en pratique la théorie de la séparation des pouvoirs. Le roi Louis XIV, dévot catholique jusqu'à la persécution inclusivement, prélude sans le savoir au xvin° siècle.
Dans un tel état de choses le clergé n'a plus de raisons de garder un pouvoir politique. Le rôle de protection qu'il a rempli au moyen âge est fini depuis longtemps en efTet; les peuples ne sont plus timides, faibles et naïfs comme autrefois, ils sentent maintenant leur force, et sont très capables de résister aux barons féodaux, si par hasard il en reste encore. Les gouvernants n'ont plus la grossière violence des maîtres d'autrefois. Certes Condé, Louvois et Louis XIV ne sont pas précisément des types d'humanité, et le bon Turenne peut bien encore ordonner la dévastation du Palatinat; mais leurs violences ne sont plus arbitrairement capricieuses comme celles des gouvernants du moyen âge. La protection du clergé n'étant plus nécessaire, à quoi donc se réduit son rôle? Probablement à la prédication, à l'enseignement du dogme et de la morale chrétienne ; mais, s'il s*obstine à conserver un pouvoir politique, il s'exposera à commettre des injustices révoltantes, car il se heurtera contre des intérêts nouveaux qui lui sont étrangers et dont il ne peut avoir qu'une connaissance imparfaite. Je ne veux point dire par là que les principes du clergé ne fussent pas préférables aux principes du despotisme : l'important en politique n'est pas d'avoir les meilleurs principes; l'important, c'est bien plutôt d'avoir les moyens de mieux faire la besogne du jour, de pouvoir mieux gouverner que tel autre à un moment donné. L'Église s'obstina cependant et eut le double malheur de blesser à la fois les peuples et les rois, les rois par ses taquineries et ses exigences, les peuples par ses persécutions.
Si cette sécularisation universelle fut nécessaire, fut-il également nécessaire qu'elle s'accomplît au moyen du despotisme ? Hélas ! il n'y avait pas d'autre moyen de l'accomplir. Cette sécularisation était exigée
par Tétai même du monde, par l'état des esprits, par les intérêts nouveaux qui se faisaient jour de tous côtés et les classes nouvelles qui s'élevaient de toutes parts. Il fallait que le pouvoir politique dominât, et il n'y avait plus en Europe qu'un pouvoir politique debout (l'Angleterre exceptée), la monarchie, que les luttes du xvi« siècle avaient démesurément grandie. Cette sécularisation dut donc se faire sous forme despotique. Et ici nous pouvons exprimer de nouveau l'opinion que nous avons émise : c'est que le demi-succès de la Réforme a eu des conséquences désastreuses. Si la Réforme eût été universellement acceptée, cette sécularisation se serait également accomplie, puisqu'elle était inévitable, mais sous forme libérale et républicaine. La féodalité n'aurait pas été aussi rapidement détruite qu'elle le fut, il est vrai, mais en revanche la tradition n'aurait pas été brisée, car c'est un fait éminemment révolutionnaire que cette usurpation de tous les pouvoirs par la monarchie, qui s'est accomplie dans les trois derniers siècles. Les aristocraties auraient conservé leur influence, et, grâce à elles, le moyen âge se serait continué en se transfert mant, les classes moyennes auraient grandi en importance et auraient fait lentement et sagement leur éducation politique, éducation qui leur a toujours fait défaut. Un abîme ne se serait pas creusé entre les diverses classes de la société, et nous n'aurions jamais connu les castes et le régime des castes. La foi chrétienne, en pénétrant dans les classes inférieures, les eût moralisées et en eût fait un peuple solide, à la fois modeste dans ses prétentions et intraitable sur ses droits. Nous aurions eu en un mot un peuple, et non plus ce que nous avons encore, surtout dans les pays latins, une populace insolente, tour à tour violente et lâche. Cette sécularisation eût été, je le sais, essentiel-
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lement oligarchique ; mais l'oligarchie est et sera toujours préférable au despotisme. Les œuvres de Toligarchie, pour être moins gigantesques que celles du despotisme, sont plus réellement grandes, ainsi que le prouvent les exemples de Rome républicaine, de Venise et de TAngleterre.
Après l'établissement universel du despotisme, le fait dominant au xvin® siècle, c'est le règne de Vathéisme; Tun était la conséquence de Fautre. Nous n'entendons pas par athéisme la simple négation d'un Dieu personnel et dont la providence régit le monde ; nous donnons à ce mot une plus grande extension ; nous entendons par athéisme toute doctrine qui repose sur un fondement purement humain, qui prend sa source dans l'homme même et qui n'a que lui en vue. Nous entendons par État athée tout État où la loi politique est la loi suprême et n'est pas une conséquence de la foi nationale. Cet athéisme fut celui que prêcha le xvni® siècle. Ses doctrines n'eurent en vue que la terre. Elles grandirent et devaient naturellement grandir chez des peuples où Tédifice ecclésiastique avait toujours été intimement uni aux croyances religieuses, mieux encore, identifié avec elles. L'Église extérieure était la religion, et la religion était l'ÉgHse extérieure. Lorsque l'une déclina, l'autre déclina en même temps. A chaque pierre qui tombait de l'édifice ecclésiastique en dissolution, une croyance se détachait de l'âme du peuple. Une fois que le prêtre n'eut plus aucun pouvoir, le peuple n'eut plus de Dieu. C'est là, dans cet athéisme plus encore que dans les violences du pouvoir laïque, que le clergé trouva sa punition. Il avait voulu être tout à la fois la loi et les prophètes ; il avait identifié le christianisme avec son existence, il avait habitué les peuples à ne pas séparer la religion de la personne du prêtre, il s'était posé comme l'intermé-
diaire nécessaire entre Dieu et le fidèle. Lorsqu'il disparut, Dieu disparut également. La réforme de la France dut donc s'accomplir tout au rebours de la réforme du xvi® siècle, par l'athéisme; mais il est encore curieux d'observer combien la révolution du xviii* siècle, qui s'attaque si violemment au catholicisme, emploie ses méthodes et ses procédés. Gomme lui, elle procède volontiers par formules générales et abstraites, et ne tient aucun compte de la vie et de ses manifestations infinies. Gomme lui, elle ignore ou veut ignorer la puissance de l'âme individuelle, et elle aura, au besoin, la prétention d'étouffer les protestations de l'individu, au nom, soit du témoignage universel, soit du salut de l'État. Comme lui, elle voudrait façonner le monde entier sur un moule unique et ne tient aucun compte de ce qui la gène et la contredit. Comme lui, elle ne voit que le côté extérieur des choses et voudrait tout transformer en institutions. Elle diffère de lui toutefois par son inhabileté absolue à trouver des expédients ingénieux, des moyens termes et des compromis, et aussi par son emportement, son étourderie et son irréflexion. Une telle révolution ne pouvait s'accomplir que chez un peuple qui n'avait point passé par la réforme, et elle ne pouvait s'accomplir autrement. Tel qu'il a été, le xviii® siècle était inévitable du jour où le xvi^ siècle avait échoué.
Lorsque les temps furent venus où la vieille société dut périr et où la réforme sociale fut nécessaire, l'athéisme se présenta donc comme la seule arme de combat. Ce fait singulier a eu deux conséquences : grâce à cette arme terrible, la révolution française a pu opérer la destruction la plus radicale dont l'histoire fasse mention, et en même temps elle a été privée de tout élément de rénovation morale. Le xviii^ siècle,
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n'ayant pas de croyances, les remplaça comme il put, par des principes légaux et des opinions. Et ici s'élève une question h laquelle M. Lanfrey n'a pas songé. Des principes abstraits, adoptés par l'intelligence, peuvent-ils remplacer des croyances vivantes, qui se mêlent à tous les actes de l'existence et sont le principe même de la vie de l'âme? En d'autres termes, est-il vrai que les croyances religieuses soient aussi absolument nécessaires à l'homme que la lumière l'est à la nature? La question vaut bien la peine d'être examinée. Il y a là dans cette question un des mystères insondables de l'ordre universel : le mystère n'a pu être pénétré et l'analyse philosophique n'a pu l'atteindre, pas plus qu'elle ne peut atteindre l'élément constitutif de la vie ; mais il existe bien réellement. Si philosophe que soit un peuple, il y a toujours un moment où la morale purement humaine ne lui suffît pas ; les faits parlent assez haut d'eux-mêmes. Il s'ensuit que, faute de cet élément religieux, la révolution est condamnée pour toujours peut-être à n'avoir qu'un développement très restreint. Dès que l'homme sent s'agiter en lui ce tourment de la croyance religieuse, la révolution se voit abandonnée, et le xynV^ siècle recule. Aussi le catholicisme, contre lequel cette révolution fut dirigée en grande partie, conserve-t-il encore son ancien empire et se dresse-t-il en face du xvni® siècle comme un adversaire qui est sûr d'avoir le dernier mot. Les péripéties de cette lutte, de ces actions et réactions successives ont été nombreuses, et il serait impossible de dire quelle en sera l'issue. La France, et à sa suite les nations du Midi, semblent condamnées à flotter longtemps de l'un à l'autre sans parvenir à se fixer et à se décider entre les deux. Et, dans le fait,, se décider est presque impossible ; accepter franchement et sans restrictions le xvui® siècle
serait une décision réellement terrible, et Tesprit se trouble à la seule pensée d'une conduite aussi audacieuse. On a vu ce fait se produire en France sous la révolution, et le monde a frémi d'horreur. Renoncer au xviii'* siècle est tout aussi difficile que l'accepter, car y renouer, c'est renoncer pour les nations du Midi à toutes leurs garanties, à toute leur vie politique. Il y a là un nœud gordien qu'on ne peut rompre en le coupant ; il ne peut être dénoué que par la méthode ordinaire, et pour cela il faut une main patiente, qui n'ait pas de mouvements brusques et nerveux, la main du temps.
Ainsi, et pour nous résumer sur les deux points examinés précédemment, on peut dire que le xviii® siècle est le bouc émissaire de l'histoire, chargé d'expier les péchés et les erreurs de l'humanité antérieure, il porte la peine des fautes commises au xvi® et au xvii® siècle. Il porte la peine des superstitions de nos ancêtres, de leurs préjugés, de leur trop grande timidité. Les révolutions- nécessaires à l'existence de la société moderne s'y accomplissent, mais d'une manière désastreuse et au moyen des, instruments les plus funestes, le despotisme et l'athéisme. L'homme paye de sa liberté l'indépendance du pouvoir politique, et paye de sa conscience morale la destruction du pouvoir sacerdotal, si bien que le jugement hésite en présence de l'histoire de ce siècle, et qu'on peut se demander s'il n'eût peut-être pas été préférable que cette révolution ne fût pas accomplie. Certes la maladie était grave, mais le remède employé était d'une violence effroyable, et devait être une source de nouvelles maladies dont quelques-unes sont même plus hideuses que toutes celles de l'ancienne société.
Après le despotisme politique et l'athéisme , pro-
duils désastreux des antécédents historiques de TEurope non moins que de la France, un troisième fait, exclusivement français et résultat des erreurs de la monarchie, remplit tout le xviii® siè.cle : le règne et l'agoniç de l'ancien régime.
Qu'est-ce que l'ancien régime? On entend généralement sous ce nom un régime d'erreurs et d'abus, de superstition et d'arbitraire. L'ancien régime fut tel en effet. Quoi donc! n'y avait-il en France ni droit, ni justice, ni légalité, et doit-on ces bienfaits à la révolution française? Le xviii° siècle, comme beaucoup l'en ont félicité, a-t-il donc inventé la justice? Non, certes ; mais pendant toute la durée dé ce qu'on peut appeler l'ancien régime, la France ignora complètement ce qu'étaient la légalité, les garanties politicfues, la tolérance, et eut en revanche à supporter "ce qui lui a toujours paru odieux à juste titre, l'intolérance, le bigotisme, l'hypocrisie , les caprices arbitraires du pouvoir, l'injustice sociale, les préjugés de caste. Ne vous laissez pas prendre à ce mot d'ancien régime^ il est trompeur : Tancien régime est de date très récente, et nous en devons l'invention à Louis XIV- Rien n'est frappant, dans l'histoire du xvii« siècle, comme la différence radicale qui sépare les règnes de Henri IV et de Louis XIII du règne de Louis XIV, et même le commencement de ce règne de sa fin. Henri IV, Sully, Richelieu, Mazarin, sont tous des hommes profondément modernes, pénétrés des nécessités de leur temps et des besoins de leur époque, très éclairés surtout relativement au génie propre de la France et au caractère social du peuple français. Aucun d'entre eux ne fut certes un modèle de vertus et d'humanité, car la sécheresse était le fond de leur nature. Henri IV fut souvent égoïste et ingrat, Richelieu sec et froidement cruel, Mazarin
cynique et accessible aux plus vulgaires corruptions; mais cette sécheresse de cœur était amplement rachetée chez eux par Tintelligence et les lumières. Ils n'ont pas de préjugés et de superstitions, ils n'ont pas ces dédains et ces insolences de caste qui furent tant k la mode plus tard, ils sont réellement exempts de fanatisme religieux. Henri IV eut la gloire de fonder la société moderne française; Richelieu celle de la consolider. Qu'était-ce que cette société française? C'était un régime parfaitement humain et tolérant, un régime de conciliation et de compromis. La conduite de la France au xvi« siècle avait été très caractéristique de l'esprit national singulièrement attaché à la tradition et en même temps plein de goût pour les innovations. La France était restée fidèle à TEglise catholique ; mais loin de repousser la Réforme, comme la logique aurait semblé le lui commander, elle l'avait aidée en plus d'un sens. Les deux religions, ainsi mises en présence, se livrèrent une guerre acharnée qui semblait ne devoir finir que par l'extermination de l'une des deux; mais la nation, malgré ses souffrances, ne désirait la mort d'aucune. La majorité désirait garder sa religion et laisser la sienne à la minorité. Le sentiment qui dominait surtout dans les classes éclairées, c'était la haine du fanatisme religieux, de quelque côté qu'il vînt, et le souvenir amer du rôle que les pouvoirs étrangers avaient joué dans nos guerres intestines. Ce qu'on voulait, c'est qu'il n'y eût plus de Ligue possible, plus d'intrigues de l'étranger, et qu'à l'avenir on se prémunît contre Rome et contre l'odieuse Espagne, qui fut alors, un moment, pour la France, ce que l'Angleterre avait été auparavant, ce qu'elle devait être encore plus tard. La France demandait à rester catholique, mais indépendante et libre; en d'autres termes, elle voulait les conséquences
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politiques de la Réforme sans en accepter les principes religieux. Ce fut Henri IV qui se chargea d'établir ce semi-protestantisme, singulièrement en harmonie avec le caractère français, qui a survécu à toutes ûos vicissitudes politiques, et qui, un moment éclipsé, reparut lorsque la révolution française eut modéré ses ardeurs athées et ses persécutions. Alors ce fut le catholicisme qui, à son tour, «ut besoin d'être toléré, et il eut à subir son Edit de Nantes, qui est connu dans l'histoire sous le nom de Concordat.
Ce régime,' si véritablement français, vécut un peu moins d'un siècle, et succomba sous Louis XIV. Peu de règnes ont été plus funestes peut-être à la France que celui du Grand Roi. C'est Louis XIV le premier qui, par ses guerres injustes, a donné à l'Europe cette bizarre croyance dans laquelle beaucoup de gens persistent encore, que la France n'a d'autre but que l'asservissement des peuples. Louis XIV, ainsi que nous l'avons dit, trouva une France moderne fondée par Henri IV, consolidée par Richelieu, composée d'un peuple intelligent, industrieux, docile, zélé partisan de la monarchie ; d'un clergé pieux, modéré, plein de science et de lumières; d'une noblesse brave, vaillante et polie, qui avait cessé d'être oppressive et qui après une dernière effervescence factieuse avait accepté définitivement l'autorité royale. Il laissa une France surannée, remplie d'abus de toute sorte, composée d'un peuple las, fatigué, hébété, déjà anarchiste et ennemi de la monarchie ; d'un clergé intrigant, intolérant, mondain; d'une noblesse pleine de. préjugés de caste^, insolente et abâtardie. L'esprit du roi avait tout perverti. Il avait brisé l'ancien système de transaction inauguré par Henri IV. Il avait voulu créer une France sur le modèle de son caractère, au lieu de plier son caractère au génie de la France. Il avait
commis deux fautes capitales. En plaçant le roi audessus des lois et des règles les plus simples de la morale, en en faisant une sorte de divinité qui ne se gouverne pas selon les lois des mortels, en ennoblissant l'adultère et en donnant le rang de princes à des enfants fruits d'illégitimes amours, il avait rendu la monarchie immorale comme le dieu indien pour lequel n'existent ni crimes ni vertus, ni bien ni mal. Par l'injuste et inutile révocation de l'Édit de Nantes, il avait brisé la tradition française et anéanti l'œuvre de ses prédécesseurs. Par ses guerres continuelles et sa fureur de conquêtes, il avait répandu cette idée fausse, puérile, anti-chrétienne, qui a fait tant de mal^à la France, que la gloire était le but de la vie des nations. Bref, il laissa après lui un amas de préjugés, d'erreurs, d'injustices, qui aurait perdu la France si la France n'avait pas protesté.
C'est l'histoire de ce bizarre régime et en même temps de la protestation de l'esprit français contre sa domination, qui remplit tout le xviii^ siècle. Les protestations de l'esprit humain sont quelquefois étranges, celles du xvni® siècle le furent beaucoup. On protesta d'abord par la licence et le débordement des mœurs. Il a été souvent parlé de la réaction dirigée sous la Régence contre le système de Louis XIV; mais en réalité cette réaction, loin de guérir le mal, ne fît que l'aggraver. Elle ne servit qu'-à favoriser l'ancien régime ; elle ajouta des insolences nouvelles aux insolences anciennes, des préjugés nouveaux aux préjugés anciens. Une protestation fort différente de celle de la Régence était donc nécessaire : elle s'accomplit. Les hommes qui firent cette protestation n'étaient point des saints et des héros ; ils ne vinrent pas, à l'instar de Luther, déchirer la bulle du pape et déclarer en termes passionnés et violents que le règne du mensonge
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devait enfin cesser : non, ce furent des hommes de beaucoup d'esprit, et d'un esprit tout mondain, qui vinrent insinuer ironiquement que les choses n'allaient pas très bien et qu'elles pourraient aller mieux, que les gouvernés n'étaient pas absolument obligés de supporter éternellement les folies des gouvernants, que les sujets n'existaient pas pour être les bêtes de somme de quelques mauvais plaisants titrés et mitrès. La protestation se fit d'abord d'une façon assez douce, sous forme d'allusion et d'allégorie, de tragédie et de roman. Œdipe et les Lettres persanes sont les oeuvres qui peut-être caractérisent le mieux cette première période du xviii® siècle.
Cependant les années passèrent, et cet ancien régime, ainsi créé par les fautes de Louis XIV, trouva sa complète incarnation dans la personne du nouveau roi, libertin et par moments bigot, sceptique et intolérant par boutades, et s'afi'ermit grâce à ce long règne. La France fut de plus en plus mal administrée. La négligence, la paresse, l'injustice et l'arbitraire furent à l'ordre du jour. La royauté française, aux expédients, n'échappa à la banqueroute qu'en dupant ses sujets. Grâce à l'absence d'une surveillance supérieure, les mauvaises mœurs régnèrent avec toute la férocité dont elles sont susceptibles. Le dernier des commis- du ministère se trouva investi de la puissance de renvoyer à la Bastille par une lettre de cachet son créancier, son ennemi ou le mari gênant qu'il trompait. Cependant il" restait encore, à cette France si tristement gouvernée, la gloire militaire et le prestige des armes ; mais ce prestige n'exista pas longtemps, et Fôntenoy ne fut qu'une exception brillante. Partout la France est vaincue, et partout le gouvernement abandonne ses défenseurs. Dupleix délaissé l'evient en France sans pouvoir obtenir une audience
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du roi; Montcalm se défend héroïquement dans les bois du Canada sans que le roi daigne lui envoyer des secours, et les champs de bataille de TAUemagne sont témoins des revers et pour la première fois de la honte de la France. La nation française décline de plus en plus, à la grande joie des gouvernements et des peuples que Louis XIV avait humiliés. Walpola et après .lui le premier Pitt se frottent les mains de satisfaction ; Frédéric prodigue le sarcasme et l'outrage au souverain qui régit de nom la France et à la courtisane intrigante qui règne à sa place. A mesure que marche cette longue décadence, la protestation de la France devient de plus en plus violente. On peut suivre pour ainsi dire d'année en année, chez les écrivains de cette époque, les progrès du mécontentement public, simple mécontentement d'abord, mais qui devient successivement de la colère, de la fureur, du délire, de la démence, et qui enfin, dans une dernière transformation, se métamorphose en une soif d^ carnage inextinguible et en un implacable esprit de vengeance. Dès Tannée 1750, cette protestation a pris un caractère définitivement tranché, et, chose remarquable, la situation est tellement irritante, qu'elle communique alors aux écrivains ces haines passionnées et ces ar* deurs qui ne- semblaient pas devoir appartenir et qui n'appartenaient pas, en effet, à leur nature mondaine. Guerre à mort à tout ce qui existe, tel est le cri poussé par Voltaire» répété par les encyclopédistes, et auquel répondent les milliers d'échos de l'opinion publique. Guerre à mort à tout ce qui existe, et en attendant ce qui existe devient de plus en plus détestable. A Mme de Pompadour a succédé Mme Dubarry ; la demeure des rois de France devient un lieu de prostitution ; et ainsi vont les choses jusqu'à ce qu'enfin elles aboutissent, selon là pittoresque expression du mar-*
quis de Mirabeau, aune culbute générale, et que l'ancien régime reçoive son châtiment.
M. Lanfrey a très judicieusement commencé lé tableau brillant qu'il a tracé du xviii® siècle par la révocation de l'Édit de Nantes. C'est bien à cette date, en eflfet,.que commence ce système misérable qui faillit ruiner la France, et en même temps cette toute-puissante réaction qui alla toujours en grossissant jusqu'à la tempête de 89. 'Seulement il est regrettable que le jeune écrivain n'ait pas retracé la marche parallèle de ce régime, qui devient de plus en plus détestable, et de cette réaction, qui devient de plus en plus formidable. Le xviii® siècle, ainsi compris, se justifie de lui-même. Les faits parlent pour l'historien. Le XVIII® siècle fut comparable à TefTort désespéré d'un homme qui. se noie. La France sentit qu'elle allait sombrer, et cela par la faute de ses gouvernants. Tous les pouvoirs, civil, religieux, judiciaire, lui étaient suspects; elle ne pouvait espérer la justice de ses parlements, l'héroïsme de son roi, la charité d^ son clergé. Tous lui apparaissaient comme autant d'emblèmes de mensonge et de trahison. Si elle voulait ne pas mourir, il lui fallait donc se sauver ellemême. Dans sa détresse, elle écouta avec ardeur et espoir les voix qui lui parlèrent de régénération et de gloire future. Et voilà pourquoi les philosophes furent si puissants. Abandonnée par la monarchie du droit divin et par le clergé représentant de la parole divine, la France crut pouvoir se passer de Dieu, et on pourrait résumer d'un mot terrible l'opinion qui fût pendant toute la seconde moitié du siècle celle de la majorité des Français. — Eh bieni si Dieu nous abandonne, que le diable vienne alors à notre secours, et qu'il nous sauve, puisque Dieu ne le peut pas ou ne le veut pas. — Voilà pourquoi l'athéisme
eut tant de vogue; il se présentait naturellement comme la contre-partie, la contradiction et l'arme de destruction d'une monarchie et d'un clergé déchus et détestés.
Un mot maintenant sur les deux écrivains qui nous ont ofiFert l'occasion d'exposer les quelques pensées qui précèdent. M. Lanfrey est jeune, ardent, intelligent, doué d'un incontestable talent; mais avant tout félicitons-le d'avoir aussi bien choisi son sujet et son heure. Il a eu la main heureuse, car il est douteux qu'il eût obtenu un tel succès, eût-il employé plus de talent encore qu'il n'en a mis dans son livre, à raconter un autre épisode de l'histoire. Les controverses récentes ont puissamment aidé à son succès. Son livre est aussi très curieux comme signe des tendances de la génération qui surgit. 11 y a quelques années à peine, aucun jeune homme n'eût osé l'écrire. Faire une apologie de Voltaire, fi donc ! il fallait laisser cela aux vétérans du libéralisme. Passe encore pour Rousseau, personnage intéressant et romanesque ; passe encore pour Diderot, brillant faiseur de paradoxes et fantaisiste de premier ordre, pour M. de Robespierre, le tyran par vertu civique, pour Babeuf et Anacharsis Glootzl Mais Montesquieu, Locke, Voltaire, d'Alembert, Buffon, Mirabeau, la Constituante, toute la partie à peu près raisonnable du xviii® siècle, comme on en faisait bon marché, comme on souffletait bien leur gloire, avec quel entrain on traînait leurs cadavres dans régout pour mettre à leur place, celui-ci la statue de Marat et celui-là la statue de Fréron ! Quelques années à peine nous séparent de cette époque; comme les jeunes gens'* sont devenus raisonnables et rangés! Naguère, quand un jeune homme prenait la plume, «'était pour écrire quelque apologie des temps féodaux qui aurait fait ouvrir les yeux à M. de Mont-
losier lui-même , quelque apologie du Comité de Salut public qui aurait étonné le chevalier de Saint- Just, quelque traité fouriériste sur l'organisation du travail ou la solidarité humaine. On s'affublait de costumes étranges; on était catholique démocrate, communiste, socialiste, que sais-je encore? et maintenant que ces incartades sont passées, nous dirons qu'après tout il y avait en elles quelque chose de l'inquiétude du siècle et de ses espérances vers un avenir nieilleur. Ce n'est pas M. Lanfrey qui est inquiet et tourmenté ; il parle d'un ton franche, rien ne l'intimide, rien ne l'arrête: il a le calme de la croyance absolue. De la première à la dernière page de son livre, il ne trahit aucune émotion pour ce qui va périr, aucun regret de ce qui s'en va. Ses aspirations non plus ne sont ni très nombreuses ni très élevées. Ce qu'il demande, c'est le présent légèrement modifié. Une concession du pouvoir accomplirait tous ses vœux : que l'État abandonne le patronage impartial qu'il exerce sur les cultes, et M. Lanfrey sera satisfait. Il y a quelques années, on était moins sensé, moins calme et pkis exigeant. Et toi aussi, tu pars donc à ton tour, noble inquiétude, der-*nière vertu d'un temps qui n'en avait plus d'autres! Le talent que M. Lanfrey a déployé dans ce livre est surtout un talent narratif. Son récit est vif, coloré, • spirituel. Son exposé des causes de la révocation de l'Édit de Nantes est ingénieux, bien présenté, et ne manque pas de nouveauté. L'histoire de Pombal et celle de l'abolition de l'ordre de Jésus par Ganganelli se lisent avec cette sorte de curiosité ardente qui tient l'esprit suspendu à la parole imprimée comme l'oreille de l'auditeur à la voix du tribun ou du comédien. Toutes les fois que M. Lanfrey raconte les faits, il s'acquitte parfaitement de sa tâche ; mais, lorsqu'il
' s'agit des idées, il est moins heureux/^es jugements sont souvent alors d'une excessive témérité. Ainsi, dès la première page, on rencontre cet axiome : « La civilisation, cette fille du xviu® siècle. » Vraiment, rien n'existait donc avant le xvin'' siècle, et les six mille ans qu'a vécus l'humanité n'ont existé que pour annoncer l'arrivée de nos remarquables personnes. Il faudrait cependant s'entendre sur ce mot de civilisation. Pris dans un ^ens abstrait, il ne signifie rien, car il n'exprime pas une chose existant en soi : il exprime l'idée d'un ensemble de faits positifs, réels, existant à un moment donné du temps, sur un point donné de l'espace. La civilisation n'a jamais existé ; il y a eu des civilisations particulières chez différents peuples, et qui n'ont pas attendu pour fleurir l'arrivée du xvui® siècle. Il y a eu une civilisation grecque , très complète et très parfaite en elle-même ; une civilisation romaine, qui n'a jamais été surpassée dans la politique et dans la guerre ; une civilisation catholique européenne, qui a donné èinotre continent une unité de sentiments et d'idées que les différences de races n'ont pu vaincre et que les divisions du xvie siècle n'ont pu effacer; une civilisation protes-* tante, qui a présenté le spectacle de ce que peuvent accomplir l'activité et le travail de l'homme; une civilisation italienne, qui n'a jamais eu de rivale dans les arts; une civilisation française, qui a offert le type le plus parfait des vertus mondaines et sociales. Tout cela n'est-il donc rien? Si par civilisation M. Lanfrey entend le règne de cette tendance athée qui considère la société comme n'ayant qu'un but d'utilité et n'existant qu'en vue de satisfaire aux besoins de l'homme, il a raison : cette manière de comprendre
^la civilisation appartient au xviii® siècle.
Les jugements de M. Lanfrey, lorsqu'ils ne roulent
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plus sur un ensemble considérable dé faits,, lorsqu'ils portent soit sur des idées pures, soit sur des individus, sont extrêmement controversables, et, sans frapper à faux, frappent souvent à côté de la vérité. Ainsi il professe pour Pascal une admiration qui, pour le dire en passant, est assez surprenante chez un enthousiaste du xviii® siècle, et il raille Sainte- Beuve, qui a osé dire qu'une seule chose manquait à Pascal, la grâce. Les railleries de M. Lanfrey ne sont pas heureuses : la grâce, en effet, ou, si M. Lanfrey le préfère, ce que l'universalité des hommes entend par ce mot manque absolument à Pascal. Dans la même page, l'auteur prend à partie M. Cousin, parce que ce dernier a cru devoir attribuer quelque mérite à la prose de Descartes. Ici encore, nous sommes obligé de donner raison à M. Cousin. La période de Descartes n'est ni lourde ni diffuse, comme l'en accuse M. Lanfrey; le sfyle de Descartes est sec, sans éclat, sans bonheur d'expression, mais il est singulièrement net, ferme et clair. Nous croyons qu'il est impossible de trouver un modèle plus achevé de prose métaphysique que le Discours sur la méthode. Dans les dernières pages de son livre, après avoir adressé à la philosophie allemande le reproche banal d'obscurité que lui adressent tous les badauds, pour lesquels certainement elle ne fut jamais faite, il conseille aux philosophes allemands de se souvenir de Luther, « un vrai génie qui embrasa le monde I Éloquent, inspiré, héritier du génie mâle, clair et précis de la race latine, il ne connaissait ni l'objectif ni le subjectif. » Ce jugement est d^une remarquable nouveauté. Qu'a donc de commun le génie de Luther avec le génie latin? Jusqu'à présent, Luther a été considéré comme la plus pure et la plus naïve incarnation du génie germanique. S'il est un homme chez lequel l'instinct
de race ait été fort, c'est bien Luther, et cet instinct est si puissant, qu'il se confond en lui avec le génie. Par la tête, par le cœur, par lesi idées, par les vertus et par les vices, Luther est un pur Allemand.
Nous bornerons là nos chicanes, car nous voulons être juste envers M. Lanfrey, d'autant plus juste que, pour exprimer franchement notre pensée, l'esprit de son livre ne nous plaît point. D'un bout à l'autre, il y règne un athéisme modéré qui glace l'esprit : nous avons dit que nous entendions par athéisme toute doctrine qui considère la société comme ayant sa fin en elle-même et n'existant pas>en vue d'une fin divine, et, si nous savons lire, nous croyons avoir compris que telle est l'opinion de M. Laiifrey. On rencontre dans le livre des pages brillantes, presque jamais une pensée d'une réelle élévation. Quand l'auteur est éloquent, il l'est d'une manière ingénieuse, jamais naïvement et avec essor. En revanche, il connaît son xviii° siècle jusque dans ses infiniment petits; son livre abonde en faits et en anecdotes curieuses, et il y a telles pages, celles sur Bayle, par exemple, qui sont dignes de tout éloge, tant pour l'expression que pour la pensée. Le jeune écrivain a voulu retirer la mémoire de Bayle de l'oubli où elle languit, et il l'a fait très heureusement. Bien des pages ont été écrites sur ce grand critique, mais nous ne croyons pas que personne ait payé à la mémoire de ce savant homme le tribut de reconnaissance qui lui est dû avec autant de délicatesse que le jeune écrivain. Ces trois ou quatre pages sur Bayle brillent précisément par les qualités qui font défaut h M. Lanfrey; une douce sympathie les éclaire, elles sont émues et presque tendres. Puisque M. Lanfrey a si bien compris Bayle, que ne lui emprunte-t-il quelques-unes de ses vertus, la modération par exemple, l'art de comprendre au moyen de
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l'intelligence les doctrines que notre cœur repousse, et le calme dans fa discussion?
Quant à M. NicolardoJ;, nous demandons à ne pas lui rendre justice. Être catholique est certainement fort respectable, mais n'est pas une raison suffisante pour écrire sur le xvm® siècle des livres qui ressemblent à ces inepties révolutionnaires intitulées Crimes des papes ou Crimes des rois et reines de France, avec lesquelles on a si longtemps entretenu le fanatisme athée de la populace. Ce livre a été écrit dans l'intention de démontrer une assertion assez ingénieuse : c'est que Voltaire, et à sa suite les philosophes, les écrivains, les grands seigneurs et les souverains de l'Europe, étaient desfripon*s et des débauchés. Le xvni° siècle est, en effet, dans notre opinion, plus corrompu que ses deux devanciers, parce que la corruption y a été plus générale et sans aucun dédommagement moral. Les hommes des deux siècles précédents n'étaient pas toujours d'une perfection angélique ; mais à côté de leurs vices ils avaieiit desTertus étonnantes, et des existences d'une pureté accomplie s'écoulaient au milieu d'un débordement hideux de passions sanglantes et fangeuses. Le xviue siècle n'offre pas un tel spectacle. Le vice y est plus poli, plus humain que dans les périodes précédentes, mais il est plus général, et il n'est racheté par aucune vertu. Voilà ce que devait dire et ce que ne dit pas M. Nicolardot. Une fois cela établi, on peut opposer facilement un nom du xvii® siècle, par exemple, à chacun des noms que flétrit M. Nicolardot. Il a trouvé plaisant de parler de postdamie à propos de Frédéric ; mais sait-il bien de quoi au xvii® siècle on accusait le grand Condé, et le prince de Con^^, et Monsieur, et Vendôme, et le maréchal de Villars? Le xvni" siècle n'a certainement pas contenu un cynique plus scan-
daleux que Bussy-Rabutin, un roué plus impertinent que Lauzun, un prélat plus esprit fort et plus libertin que le cardinal de Retz. M. Nicolardot parle d'escroqueries, de dettes, dé lettres de change non payées ; n'a-t-il donc jamais lu les mémoires du chevalier de Grammpnt, et ignore-t-il que les plus grands seigneurs n'avaient point honte de tricher au jeu? Les trois derniers siècles se valent donc en infamies, à prendre les choses à un certain point de vue; seulement le XVIII® siècle n'a pas, pour racheter ses vices, ce que possèdent le xvi® et le xvn® siècle, de grands caractères et de grandes vertus.
Voltaire est-il un fripon? M. Nicolardot le prétend, mais ne le prouve point. Nous n'avons trouvé dans ce livre que les vieilles histoires que nous connaissions depuis longtemps, l'anecdote du couteau de chasse racontée par Marmontel par exemple et les démêlés avec le président de Brosses. Nous citons ces deux faits, parce qu'ils peuvent être pris comme mesure exacte des reproches qu'on peut adresser à Voltaire. Toutes les anecdotes ramassées par M. Nicolardot sont, ou, comme l'affaire du couteau de chasse, des bizarreries d'homme d'esprit, ou, comme les démêlés avec le président de Brosses, des petitesses et des vilenies d'hommes nerveux. Quant aux lésineries fréquentes de Voltaire, elles s'expliquent très bien par la fatigue qu'éprouvent les gens même les plus généreux : il arrive un moment où ils sont las de donner et où ils lésinent sur des sopames insignifiantes. Vol^ taire réclamait quelquefois par voie légale le payement de ses rentes : mais c'était son droit; M. Nicelardot ne le contestera pas, et d'ailleurs, dans la plupart des cas, il n'a recouru aux voies légales qu'après avoir patienté longtemps. Nous cherchons vainement dans tout cela où sont les friponneries de
Voltaire. A bout de ressources, M. Nicolardot reproche à Voltaire de n'avoir jamais rien dépensé pour ses maîtresses. Nous ne comprenons pas ce reproche : il eût été bien plus ingénieux de l'accuser de leur avoir volé des diamants, et cette accusation eût été bien plus en harmonie avec Tidée du livre.
En voilà assez sur ce sujet si vaste et si difficile. Nous n'avons pas la prétention d'épuiser en quelques pages les réflexions *que suggère une histoire qui est la nôtre et celle du monde contemporain ; nous avons Voulu seulement dire quelle était, à notre avis, la véritable origine du xviii® siècle, pourquoi il a été athée et destructeur, et quelle situatioi^ anormale il a créée. Ceux qui nous supposeraient l'intention d'avoir voulu préconiser la réforme et nous montrer hostile envers le catholicisme se tromperaient d'une étrange façon. Le rêve d'une France protestante ne peut entrer aujourd'hui que dans l'étroit cerveau d'un sectaire ; la France nous semble donc condamnée à vivre longtemps entre ces deux puissances ennemies, le xviii" siècle et le catholicisme. Est-il impossible cependant de sortir de cette impasse, et tout espoir est-il perdu? Entre le xviii® siècle et le catholicisme il n'y a pas de réconciliation possible, et toute idée d'un arbitrage et d'une médiation est vaine et puérile ; mais n'y a -t- il ^malgré cela rien à faire? Devons -nous laisser au temps tout seul le soin de dénouer cette crise fertile en périls et où l'avenir de notre nation peut sombrer avec une facilité dont ne se doute pas notre imprévoyance. Que ces deux grandes puissances continuent leur débat, et nous tous, en suivant d'un œil calme et en spectateurs désintéressés les vicissitudes de cette lutte, disons honnêtement ce que nous avons à dire. A la fin peut-être un nouvel élément inattendu surgira-t-il qui mettra fin à ces disputes»
Et dès à présent, sans prendre parti, sans écrire de pamphlets; de notre coin solitaire, nous pouvons recommander h notre siècle bien des vérités importantes qu'il ne connaît plus et qui serviraient, si elles étaient retrouvées, à hâter l'heure de la paix. Ne pouvons-nous pas, par exemple, /appeler à nos contemporains, qui ne le savent plus, que ce monde merveilleux dans lequel nous vivons n'est pas un assemblage de forces matérielles créées seulement pour les besoins de l'homme , mais qu'il repose sur une idée divine, qu'il est destiné à être le théâtre d'un drame providentiel et divin — que l'homme a été destiné par conséquent à poursuivre un but divin, le triomphe absolu du bien et de la vérité? Ce point de départ une fois adopté, le xyu!** siècle tombe en ruine ; car, si l'homme a une mission divine, il n'a plus sa fin en lui-même, et la société n'existe plus en vue de l'homme : elle existe en vue de sa mission et pour la gloire du Dieu éternel qui la lui donna dès les premiers jours du monde. L'élément théocratique et divin, fondement nécessaire des sociétés, aujourd'hui méconnu et remplacé par cette idée athée — que Phomme n'a d'autre but que lui-même, et que la société n'a d'autre but que l'homme — reparaît donc, mais sous sa forme pure, non enveloppée dans les symboles d'une église exclusive et restreinte, quelque large et tolérante qu'elle soit. Le jour où cette idée sera devenue une croyance, la lutte entre le xviii® siècle et l'Eglise sera bien près d'être finie. Pour le moment, nous sommes riches et puissants; nous avons des manufactures, des chemins de fer et des capitaux immenses : il ne nous manque qu'une chose qui était abondante autrefois avant les chemins de fer et les manufactures, le sentiment du divin. Réveillez donc ce sentiment, vous tous qui avez une
voix pour parler; réveillez-le honnêtement, impartialement, sans esprit de sectaire. Là est maintenant, j'en ai la ferme conviction, l'unique route à suivre, Tunique méthode à employer, l'unique but à poursuivre, digne d'un esprit élevé^, libre de préjugés, religieux enfin, dans le sens naturel du mot. Là est aussi Tunique moyen de sortir de l'impasse dans laquelle le xvm'^ siècle nous a jetés.
Mai 1855.
DE