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Juin 1868
LICIER RICHIER
E XVI^^ siècle a été par excellence le siècle de guerres politiques et religieuses. Les nations européennes cherchaient par tous les moyens à s’affranchir de la puissance cléricale et séculière qui pesait sur elles depuis des siècles. Les derniers débris des libertés municipales avaient fini par disparaître peu à peu sous la marche envahissante du despotisme des rois et du clergé. La féodalité agonisait après une
existence qui n’avait pas été sans gloire. Luther et ses disciples arrachaient à la cour de Rome la moitié de l’Europe : Père de la liberté de conscience apparaissait à Phorizon ; mais que d’obstacles il lui restait encore à surmonter avant d’arriver aux résultats que nous devons à la Révolution, qui, partie de Paris, envahit bientôt la France et l’Europe, soulevant les peuples, renversant les trônes, promenant partout son drapeau triomphant !
Aujourd’hui que les peuples et les rois vivent d’accord entre eux, et que la guerre, au lieu d’étre la règle, est devenue l’exception, les arts fleurissent, le commerce s’étend, l’agriculture se perfectionne, la population augmente. Les peuples vivent côte à côte sans songer à se massacrer; les religions sont pratiquées librement, et les souverains ne songent plus que rarement à sacrifier des milliers d’hommes pour le futile plaisir d’ajouter à leurs États une province ou une ville.
Mais, si nous nous reportons de quelques
siècles en arrière, nous verrons l’ancienne société en décomposition, et cependant puissante encore, grâce au prestige qu’elle devait à son antiquité et aux services qu’elle avait rendus. L’Italie était divisée en une foule de principautés; l’Allemagne était morcelée à l’infini entre une multitude de souverains laïques et ecclésiastiques qui n’avaient d’allemand que le nom, et la France, débarrassée des grands vassaux de la Couronne, gémissait encore sous le despostisme odieux des privilégiés de la naissance. On se demande comment des artistes ont pu trouver les moyens de développer leur génie au milieu de ce chaos, et l’on doit s’incliner devant la nature, qui a donné à l’homme une énergie telle, qu’il ne montre sa véritable force que dans les moments suprêmes de son existence.
L’art sommeille quelquefois, mais il ne meurt pas; il existe à l’état latent au sein des sociétés les plus barbares.
Chez le sauvage même , il y a toujours
cette étincelle (Inintelligence qui le maintient aü-dessus de la brute et le force, pour ainsi dire malgré lui, à chercher sans cesse des moyens d’améliorer sa position.
Ce n’est qu’après des siècles de tâtonnements et de recherches que paraissent les artistes célèbres réunissant en eux la somme de connaissances lentement amassées par les générations qui les ont précédés. Ils ne sont pas hommes de génie par l’effet du hasard, ils sont la résultante de myriades de travailleurs inconnus.
Que de siècles écoulés, que de générations éteintes avant l’érection de ces temples magnifiques de Java, dont il ne reste plus que des ruines gigantesques ; de ces pagodes de l’Inde, de ces palais qui couvrent les deux rives du Nil, enfin de ces monuments admirables de la Grèce, ornés de statues qui font encore aujourd’hui le désespoir et l’admiration de nos artistes !
L’idée religieuse a toujours occupé la place
principale dans les créations des artistes de tous les temps. Le moyen-âge a été l’expression la plus vive de la croyance catholique ; aussi d’une extrémité de l’Europe à l’autre a-t-on vu s’élever ces cathédrales, ces monastères qui ont fait longtemps l’orgueil de la France, de l’Allemagne et de l’Angleterre.
Des pieux artistes qui ont dressé les plans de ces édifices, sculpté leurs statues, quelques-uns sont inconnus, leurs noms n’ont pas passé à la postérité. C’est donc un devoir de rappeler au souvenir des contemporains ce que l’on a pu découvrir sur la vie des modestes im^jigier5, des. architectes, qui ont laissé dans différentes contrées des traces si brillantes de leur passage.
La Lorraine, située entre Pempire d'Allemagne et le royaume de France, a été de tous temps le théâtre des combats que se sont livrés ces deux puissances rivales. Ses plaines, ses forêts, ses montagnes ont entendu retentir les cris des soldats et le bruit du canon ; sa population actuelle a conservé beaucoup des instincts belliqueux de ses ancêtres ;* elle Ta prouvé du reste au moment de la chute du premier Empire.
Mais si au XVF siècle la passion dominante des Lorrains était la guerre, les arts et les lettres avaient aussi leurs représentants. Les grands noms de Callot, de Claude Lorrain et d'une foule d'autres moins célèbres suffisent pour établir, non la suprématie, mais au
moins la valeur de la Lorraine comme nation ayant le goût des arts et le sentiment du beau.
Ce petit pays offre du reste des paysages pittoresques ; montagnes élevées, vallées profondes, forêts épaisses, torrents rapides, rivières au cours tranquille. L’artiste y trouve presque partout de quoi satisfaire le sentiment qui l’anime. Si les œuvres de l’homme ont peu à peu disparu sous le coup d’invasions successives, celles de la nature subsistent toujours, belles et majestueuses.
La ville de Saint-Mihiel, située sur le bord de la Meuse, doit son nom à un monastère (i) qu’un maire du palais d’Austrasie avait fait élever sur une montagne, à peu de distance de la cité actuelle. Un siècle plus tard (2), les moines transportèrent leur résidence dans la plaine, près d’un petit vil-
(1) Ce monastère était placé sous l’invocation de saint Michel.
(2) En 812.
lage (i) qui prit le nom de Saint-Michel, puis, par corruption, de Saint-Mihiel. La nouvelle cité eut, comme toutes les villes au moyen âge, à supporter bien des sièges désastreux ; elle fut plusieurs fois détruite et rebâtie. A peu de distance, on remarque des rochers énormes, appelés les falaises de Saint-Mihiel. Ces rochers ont été durant des siècles l’objet d’une superstitieuse terreur; un camp romain, dont on voit encore les restes, couvrait un plateau situé au midi de la ville. Les montagnes des environs sont assez élevées et couvertes en partie de forêts. Mais ce qui fait la gloire de Saint-Mihiel, ce ne sont plus les souvenirs brillants du passé, c’est le monument qui lui t, reste d’un de ses enfants, le célèbre sépulcre dû au ciseau de Ligier Richier. On n’est pas fixé sur le lieu de la naissance de l’illustre artiste; quelques biographes le font naître à Dagonville, petit village perdu au fond d’une
(i) Marsoupe.
vallée qu’arrose la rivière d’Aire; d’autres prétendent qu’il a vu le jour à Saint-Mihiel ; mais personne n’a pu fixer la date juste de sa naissance : on sait seulement que ce fut au commencement du XVI® siècle ou vers la fin du XV®.
La Lorraine, sous les ducs Antoine et François I®^ jouissait d’une paix relative, si l’on peut donner le nom de paix à l’espèce d’épuisement qui suivait toujours les longues guerres du moyen âge. Ces deux souverains s’étaient appliqués à cicatriser ses plaies, et les traces sanglantes du passage de Charles le Téméraire disparaissaient sous leur administration intelligente. Le brillant épanouissement des arts en Italie s’était fait sentir en France; des palais, des châteaux, des églises, s’étaient élevés ; l’art gothique avait fait son temps ; à des générations nouvelles il fallait des monuments nouveaux : des artistes peintres et sculpteurs se trouvèrent, comme il s’en trouvera toujours lorsqu’un peuple tout en-
tier, éprouvant le besoin du beau, veut, pour un instant, quitter les idées mercantiles et terre à terre pour se retremper Pâme dans Pidéal qu’il a rêvé.
Richier avait subi l’influence de son temps ; son esprit élevé le portait aux grandes choses, et sans doute il dut beaucoup souffrir, beaucoup chercher , beaucoup travailler avant d’entrer dans la voie qui devait le conduire à la gloire.
Nous ne citerons pas dans cette étude tous les ouvrages que l’on a attribués à Richier, quoique quelques-uns aient une grande valeur artistique. Mais, dans le doute, on ne doit pas, sous peine de forfaire à l’histoire, mettre sur le compte d’un artiste une œuvre quelle
qu’elle soit. Le sculpteur lorrain a eu des élèves qui l’ont imité ; leurs noms sont aujourd’hui parfaitement inconnus. Ces imitations du maître, malgré leur mérite, n’approchent pas, à beaucoup près, du génie créateur du sépulcre de Saint-Mihiel, et du squelette qui se dresse sur le tombeau de René d’Orange, dans l’église Saint-Pierre, à Bar-le- Duc.
C’est à Hattonchâtel, hameau du canton de Vigneulles, que Richier laissa en passant un monument authentique dû à son ciseau.
Lorsque je dis laissa en passant, je crois m’exprimer d’une façon claire pour les lecteurs qui connaissent la vie des artistes au moyen âge et à la Renaissance. Toujours en route, tantôt à la cour d’un prince, tantôt dans un monastère, dans une église ou dans un château perché au sommet d’une colline, ils travaillaient sans souci de leur réputation, ne songeant pas le moins du monde à la gloire.
Il est très-difficile, sinon impossible, d’assi-
gner une date certaine aux créations de Vimaigier (i) lorrain. Je commencerai donc par la plus imposante, celle qui a dû lui demander la plus grande somme de temps et de patience.
La ville de Saint-Mihiel possédait de nombreux couvents d’hommes et de femmes.
Quelques-uns jouissaient d’importants revenus, appliqués en grande partie à la construction d’églises, de chapelles ou d’autres mo-
(i)Ce titre était encore donné à Richier, de même qu^aux sculpteurs du temps. On sait que les pieux artistes du moyen-âge, à qui nous devons les statues naïves, les animaux étranges, les colonnes sveltes, en un mot tous ces fouillis incohérents, et qui forment pourtant des touts si harmonieux, n’avaient d’autres titres que celui dî^imaigier.
numents religieux. On remarque encore sur la place Neuve les bâtiments de l’abbaye, affectés aujourd’hui à des services publics.
L’église Saint-Étienne est très-ancienne.
, Détruite et rebâtie plusieurs fois, le génie de
Richier y a laissé l’œuvre la plus brillante i qu’un artiste religieux puisse rêver (i).
Dans une excavation située dans un des I bas-côtés de l’église se trouvent réunies
i treize statues de pierre (2) représentant les
personnages qui mirent Jésus-Christ au tom- ' beau. Le corps du divin martyr, soutenu par
: Joseph d’Arimathie et Nicodème, n’a pas en-
; core la roideur qui est la marque distinctive
I de la mort. La figure du Christ respire la
I souffrance. Les deux disciples portent avec
précaution leur précieux fardeau ; ils sont fa-
(1) Sanctiüs at nullum pulchrius crbis habet. (Il en fut un plus saint, mais non pas un plus beau.) Cette épigraphe ne ment pas.
(2) Cette pierre sort de la carrière de Lavaux, aujourd’hui comblée.
tigués, et ils attendent qu’une des saintes femmes (i) ait étendu dans le tombeau le suaire et les linges pour y déposer le corps du crucifié. Madeleine, à genoux aux pieds du Christ, attire principalement Tattention du visiteur ; c’est, je crois, le morceau capital de l’œuvre. Sous la femme convertie on devine la courtisane. Sa toilette est riche, sa poitrine opulente, et sous ces grands yeux qui pleurent la mort du Maître on sent une vague réminiscence de la femme d^autrefois ; cependant une douleur immense est peinte sur sa figure. L’artiste a admirablement saisi cette physionomie de Madeleine, qui a toujours tenté les peintres de toutes les époques.
Une autre femme (2) tient dans ses mains la couronne d’épine; elle contemple douloureusement cet instrument de honte posé par ses persécuteurs sur la tête du Christ.
(1 ) Marthe ou Salomé.
(2) Sainte Monique.
Au second plan, c’est le disciple bien-aimé Jean, et une autre femme, soutenant la Vierge anéantie par la douleur. Ici encore se fait remarquer la grande habileté de l’artiste. Je l’ai dit déjà, sur les traits de Madeleine on peut lire sa vie; on voit, on sent que la sainte qui pleure aux pieds de Jésus a à se reprocher des fautes graves. La douce figure de Marie, au contraire, annonce une vie pure, une conscience tranquille; l’idée même du mal n’a jamais pénétré dans ce cœur tout plein de l’amour de son fils. La vue du tombeau qui va renfermer le corps du Christ produit sur Marie un effet tel, qu’elle s’évanouit.
Un centurion, assis sur son bouclier, contemple d’un œil étonné cette scène de douleur ; sur sa figure mobile se reflètent ses pensées ; il repasse dans son esprit les épisodes terribles du procès de Jésus-Christ; il songe aux moyens que ses ennemis ont employés pour le faire condamner, et, tout en accomplissant ponctuellement sa consigne, il
se dit que le supplicié était innocent. Deux de ses soldats jouent aux dés. Leurs figures expriment la cupidité; ils ne prêtent aucune attention à ce qui se passe sous leurs yeux ; on devine que la partie est intéressée ; en effet, il s’agit des dépouilles du crucifié.
Autant que je l’ai pu, j’ai fait ressortir les beautés contenues dans l’espace relativement étroit creusé dans l’église de Saint-Étienne. Chaque statue est un chef-d’œuvre d’anatomie : chose étonnante pour ce siècle, où un médecin disséquant un cadavre eût été regardé comme un criminel et peut-être condamné comme tel !
Dans les œuvres de Michel-Ange se fait remarquer la même perfection anatomique, et cette ressemblance entre ces deux génies vient à l’appui de ceux qui pensent que Richier a été réellement l’élève du grand sculpteur italien.
La pierre dont s’est servi Richier est blanche, d’un grain très-fin; mais elle est
tendre : par conséquent l’humidité du sol finira, si l’on n’y prend garde, par dégrader de plus en plus ce beau morceau de sculpture. Il a été question de le déplacer; ce serait une faute très-grave ; il est parfaitement à sa place, et ce qu’il y aurait à faire serait tout simplement de dessécher le sol, ce qui n’est pas impossible. Le sépulcre doit rester où il est actuellement, et ce serait une profanation, au point de vue de l’art, de vouloir le transporter dans un musée quelconque.
Autrefois capitale du duché de Bar, qui fut réuni à la Lorraine par René d’Anjou, héritier du cardinal de Bar, le chef-lieu actuel du département de la Meuse occupe sur le flanc d’un coteau une position charmante. Une
petite rivière, l'Ornain, arrose la vallée et met en mouvement de nombreuses usines. Le canal de la Marne au Rhin est couvert de bateaux lourdement chargés, et lechemin de fer de Paris à Strasbourg donne la vie à tout un quartier.
Les commerçants ont quitté la ville haute ; une cité nouvelle s’est créée autour du port et de la gare.
Bar-le-Duc possédait autrefois, comme les capitales des anciennes provinces, une prévôté, un bailliage, une chambre des comptes; elle a aujourd’hui un préfet, un tribunal de première instance, un receveur général.
On voit encore quelques débris de la forteresse bâtie par Frédéric (i), et, avant la Révolution, une église dépendant de la collégiale de Saint-Maxe renfermait le tombeau de René de Châlons, œuvre de Richier.
(i)Ce tut autour de ce château que se construisit la ville haute , qui est par conséquent de création moins ancienne que la ville basse.
Ce mausolée était primitivement entouré, à sa base, de douze statuettes de marbre représentant les douze Apôtres. Dans la tourmente qui suivit la chute de la monarchie, on transporta le monument dans l’église Saint- Pierre, où il est encore aujourd’hui.
Sur un autel de marbre se dresse un squelette, ou plutôt un cadavre en décomposition ; c’est la mort dans toute sa hideur. Les chairs tombent en lambeaux ; quelques parties du corps sont entièrement dénudées; à travers la peau, qui s’arrache, on voit percer les os. C’est dans cet état que, dans leurs somptueux mausolées, les puissants de la terre, ceux que le hasard de leur naissance a élevés au-dessus des autres hommes et qui ont cru un instant pouvoir défier la mort, c’est dans cet état qu’ils dorment de l’éternel sommeil ! La mort n’épargne personne, le maître pas plus que l’esclave, et toutes les inégalités sociales s’évanouissent devant l’égalité du tombeau.
Le cadavre de Richier est débarrassé de
son suaire. Il tenait autrefois dans la main gauche une boîte de vermeil renfermant le cœur du prince d’Orange. Cette boite fut remplacée par un sablier, puis enfin par une boîte dorée en forme de cœur (i).
J’ai cité les œuvres capitales de Richier, je passerai rapidement sur celles qu’on lui attribue. L’église Saint-Pierre de Bar possède trois colossales statues représentant le Christ et les Larrons; ces statues sont en bois. A Paris, il y a au Louvre un bas-relief représentant le Jugement de Suzanne et une statue d’Enfant Jésus couché, et à la Bibliothèque impériale un autre bas-relief en marbre :
(i) s. Marmod, Us Hommes illustres de la Lorraine.
c’est le Christ appelant à lui les petits enfants.
Le tombeau de Philippe de Gueldres dans l’église des Cordeliers de Nancy a été sculpté par Richier, et à Saint-Mihiel, dans sa maison, il reste encore de lui quelques commencements d’exécution d’œuvres qu’il n’a pu ou pas voulu achever.
Richier a-t-il été en Italie? On le suppose. Pour mon compte, je le crois, quoique je n’aie aucune preuve authentique de ce voyage.
Mais ce qui donne à mon opinion une grande apparence de vérité, ce sont, je l’ai déjà dit, les profondes connaissances que le sculpteur lorrain avait de l’anatomie. Michel-Ange seul a su donner à ses statues ces proportions admirables que nous retrouvons dans son élève. Richier a dû avoir un maître. Quand on a vu
le Sépulcre de Saint-Mihiel et le Squelette de Bar-le-Duc, involontairement on balbutie le nom de Buonarotti.
On remarque sur une des places publiques de Saint-Mihiel un monument élevé à la gloire de Richier. C^est une fontaine surmontée d’un vase, et l’inscription suivante prouve le pieux respect que les habitants portent à la mémoire du grand artiste :
A LICIER RICHIER,