MANSUY GAUVAIN
appartements de la duchesse de Lorraine et fait une cheminée en marbre pour le cabinet de cette princesse (').
En 1534, il prépare plusieurs «pierres de jaspe», destinées à supporter un grand « chandellier » de cuivre dans la Collégiale Saint-Georges (').
En 1542, il restaure différentes statues, représentant des sujets sacrés ou profanes, placées sur les cheminées des chambres du palais, et se charge d'autres travaux de minime importance ('). La même année, en compagnie de Jehan Mansuy, son fils, tailleur d'images comme lui, il travaille pour l'église des Clarisses de Pont-à-Mousson, dans le monastère desquelles s'était retirée Philippe de Gueldres, veuve de René II(*).
La carrière de notre artiste s'arrête là, et à partir de cette date il n'est plus fait aucune mention de lui dans les comptes.
Telles sont, brièvement résumées, les indications concernant
1. Arch. Meurthe-et-Moselle, B, 1042. Le marché pour l'exécution de cette cheminée est passé entre le sculpteur et le peintre Hugues de la Paye.
2. Arch. de Meurthe-et-Moselle, B, 7615. Le chandelier fut fondu par «Jean, fondeur à Nancey » et placé « au bout de la sépulture des ducs Jean et Nicolas ». Le peintre Hugues de la Paye exécuta ensuite différentes peintures « aux ventilions d'alentour le pied dudict chandellier ».
3. Arch. Meurthe-et-Moselle, B, 7650. Les « petites ymaiges racoustrées » par Mansuy Gauvain, étaient : « ung sainct Sébastien auquel il a refFaict une jambe toute neufve. liew, trois déesses qu'il a recolé et repoly. Ileiii, ung Dieu de Pitié, auquel il a refaict une jambe neufve et faict des couvertes (couvercles) en deux copples (coupes) et repoly deux salières d'albàstre. »
4. Arch. Meurthe-et-Moselle, B, 1071. Mansuy Gauvain avait exécuté et mis en place « en l'église des sœurs Saincte Claire du Pont-à-Mousson... par marché à luy faict par le beau père confesseur... deux collonnes de nouvelles pierres ». Son fils, «Jehan Mansuy », avait exécuté de son côté « de l'ordonnance de nostre souverain seigneur... ung tableau de crucifiement... que nostredict seigneur a donné à la Royne » (Philippe de Gueldre.s). Il avait fait également : « Une grande crosse et deux écussons avec ung ange, le tout de noir, a mectre sur le grant autel des sœurs du couvent du Pont d Mousson que la Rovne a faict faire, lequel Monseigneur a ordonné le payer. »
les trois principaux artistes lorrains durant une période d'environ cinquante ans.
A côté d'eux évidemment, surtout si l'on considère la prodigieuse floraison artistique de cette époque, il y en eut d'autres, dont nous aurions pu tout au moins relever les noms. Leur mérite nous ayant paru secondaire, nous n'avons pas cru devoir le faire ici. Ce que nous venons de dire suffit, il nous semble, pour donner une idée de la condition et des divers genres de travaux auxquels étaient employés les prédécesseurs immédiats et même un contemporain de Ligier Richier. Essayons maintenant d'avoir un aperçu de leurs œuvres.
Autant qu'il est permis d'en juger d'après le dessin des albums de GaignièresC), le tombeau du Téméraire, qui paraît avoir été l'œuvre capitale du premier de nos artistes, Jean Crocq, est entièrement conçu selon la plus pure tradition gothique. Nous y trouvons, en effet, tous les éléments tant de fois mis en œuvre par la longue série des tomhiers du Moyen Age. Le sarcophage — dont la seule face visible est ornée d'arcatures en ogives tréflées ayant peut-être abrité des pleurants — est encastré dans un enfeu décoré d'une riche ornementation du style flamboyant le plus pur. Sur la dalle de recouvrement, le défunt, en armure, est étendu les mains jointes ; la tête, appuyée sur un coussin, est abritée sous un dais finement ciselé; une bête héraldique, sans doute un lion, est couchée aux pieds du gisant. Un arc en accolade, couronné
I. Ce dessin, jadis volé à la Bibliothèque Nationale, a été retrouvé à Oxford, à la Bibliothèque Bodléienne. Il a été exécuté à la fin du dix-septième siècle, par un artiste du nom de Paillot, pour le président de Blaizy. Voir à ce sujet : Maxe- Werly, lih. cit., pp. 39 à 43 ; Gaston Save, « Le Tombeau du Téméraire à Nancy » {Bull. Soc. artist. de l'Est, mars 1898, pp. 41 à 48); Pfister, Histoire de Nancy . Nancy, 1902, t. I, pp. 238 à 242.
tombi;au du tkmeraikk 59
d'un élégant fleuron, terme le sommet de l'ouverture extérieure
LE TOMBEAU DU TEMHRAIKE EN LA COLLEGIALE SAINT-GEOJIGES (D'après un dessin de la collection Gaignicres)
de l'enfeu. Des contreforts à pinacles, engagés dans la muraille,
en soutiennent les retombées, et le nu du mur, au-dessus de l'arcade, est décoré d'un fenestrage formé de neuf baies, dans le remplage desquelles alternent les armes de Bourgogne et de Flandre. Au-dessous sont rangés six écussons armoriés. Quatre statues, portées sur des culs-de-lampe, soutiennent : l'une des armoiries, les autres des attributs. Le style fleuri de la fin du quinzième siècle s'épanouit là dans toute sa splendeur, et aucun des éléments de cette riche décoration ne peut nous faire pressentir encore la brusque volte-face que nous allons pouvoir constater bientôt.
« L'ymaige de Nostre-Dame affublée d'un manteau ouvert » se voit, comme nous l'avons dit, dans l'église Notre-Dame de Bon-Secours, à Nancy. Elle est placée, malheureusement un peu trop haut, dans une niche située tout au fond de l'abside, en arrière du maître-autel.
La Vierge, debout, les pieds reposant sur un socle taillé en rocaille, les bras tombants et légèrement écartés, étend son manteau sur un groupe de vingt personnages, dix à droite et dix à gauche, agenouillés autour d'elle dans l'attitude de la supplication et de la prière. On distingue, dans le groupe de droite ("), un pape, deux cardinau.x, un évéque, des prêtres, des moines, des religieuses; dans celui de gauche, un empereur, un roi, une reine, des princes et des gens du peuple. C'est l'emblème de l'humanité, figurée là par les représentants de toutes les classes sociales, accourant aux pieds de Marie et cherchant sous sa protection tutélaire un abri contre les coups de la justice divine, irritée contre le monde à cause de la multitude de ses crimes. L'exécution, bien qu'un peu lourde et épaisse, ne manque pas de saveur. Le grand manteau, enveloppant la Vierge de la tête
I. Relativement à la Vierge ; à gauche, par conséquent, du spectateur faisant face à l'autel.
EXPÉDITIONS LORRAINES EN ITALIE él
aux pieds, descend gracieusement jusqu'à terre, abritant sous ses amples plis les petites figures agenouillées. Le visage, rond et plein, est encadré d'une guimpe tombant sur la poitrine, et la physionomie, empreinte d'une sentimentalité naïvement indiquée, exprime une douceur souriante. Un corsage collant enveloppe le buste au-dessous duquel vient se nouer, non sans élégance, une ceinture légère. Les plis de la robe, assez multipliés, mais nettement accusés, rappellent de très près les draperies des statues gothiques, dont le groupe qui nous occupe conserve encore, malgré certains défauts de proportion, tous les caractères (').
L'examen de ces deux œuvres, les seules sur lesquelles nous puissions mettre un nom et dont il nous soit possible d'analyser les éléments, nous amène logiquement à conclure que le style français, évidemment transformé et détendu par des apports d'origines diverses, mais pur encore de tout mélange italien, était fortement implanté en Lorraine au début du seizième siècle. Il n'en était déjà plus de même dans les provinces proprement françaises, dans la France royale, à Paris et sur les bords de la Loire, où l'art national cédait la place à l'art ultramontain, dont la cour de France, depuis la chevauchée de Charles VIII en Italie, s'était engouée.
Ce fiiit — et nous ne pouvons nous dispenser d'en fiiire la remarque — semblera peut-être assez extraordinaire car, depuis le second tiers du quinzième siècle, de nombreux contacts avaient eu lieu entre la Lorraine et l'Italie, les princes lorrains ayant,
I. Le groupe de Notre-Dame de Bon-Secours a été souvent reproduit. La dernière et la meilleure de ces reproductions illustre l'article publié par M. Paul Perdrizet dans la Lorraine-Artiste, 1905, p. 113 et le frontispice de son magnifique ouvrage : La Vierge Je Miscncorde, I.ùstoire d'un thème iconographique, Paris 1908. Une reproduction à plus petite échelle dans Pfister, lib. cit., t. I, p. 570.
62 LTGIER RICHIER
soixante ans au moins avant les rois de France, dirigé des expéditions militaires dans la péninsule (').
En 1435, René I", duc de Bar et mari d'Isabelle, duchesse de Lorraine, devenu en 1434, par la mort de son frère aîné, Louis, le chef de la maison d'Anjou, héritait du royaume de Naples que venait de lui léguer sa cousine Jeanne II. Retenu prisonnier à Dijon par Philippe le Bon, il ne pouvait aller recueillir lui-même la riche succession qui venait de lui échoir, mais sa femme partait à la fin de l'année pour Naples. Trois ans plus tard, René, délivré enfin de sa captivité, allait rejoindre Isabelle et son séjour en Italie se prolongeait jusqu'en 1442.
Si René d'Anjou ne retourna plus en Italie, son fils, Jean II, devenu duc de Lorraine en 1453, à la mort de sa mère Isabelle, n'y fit pas moins de quatre expéditions. La première date de
1455, année au cours de laquelle il s'achemine vers la Toscane « avec deux cents gentilhommes qui portaient sous leurs armures des casaques de satin jaune et montaient des chevaux couverts de caparaçons semés de croix de Lorraine (') ». Cette chevauchée, marquée par d'heureuses opérations militaires, se termina en
1456. On retrouve de nouveau le duc à Gênes, puis à Naples, en 1458 ; à Naples de nouveau en 1462.
René II, fils de Ferry II de Lorraine, comte de Vaudémont, et d'Yolande d'Anjou-Lorraine, fille de René V\ devenu duc de Lorraine en 1473 et de Bar en 1484, du chef de sa mère, avait, dans sa jeunesse, passé plusieurs années à Florence où il avait
1. Cette partie de notre travail a été rédigée sur les indications et les observations qui nous ont été faites, lors de notre soutenance de thèse, par M. Robert Parisot, professeur d'histoire de l'Est de la France à l'Université de Nancy. Nous lui adressons tous nos remerciements.