LE PANADES TENU EST RE
Le palais ? — Elle serait gourmande.
La main? — Elle serait voleuse.
Le pied? — Elle serait coureuse.
Le cœur? — Elle serait jalouse.
Le ventre? — Elle serait luxurieuse.
Il me faut une chair neutre et obéissante.
Alors Jéhovah arrache une côte de l’homme, et autour du trou béant il tasse les chairs et il étanche le sang avec sa robe de pourpre.
Voilà. L’homme aura saigné et il aimera son sang.
Hélas! tous les défauts que j’ai voulu épargner à l’épouse de l’homme, hélas ! ne les aura-t-elle pas? Je me sens vieillir, mes mains tremblent, j’ai peur! Il me semble que je vais signer la damnation de mon Adam. Allons! Le sort en est jeté, ce morceau de chair sanglante veut vivre.
Ille touche de sa baguette en disant :
Sois femme!
La femme surgit, toute enveloppée de scs longs cheveux et son premier mouvement est d’aller se mirer dans la fontaine.
JÉHOVAH
Enfin, Adam n’aura pas à se plaindre : ils sont de la même pâte. Si l’un tombe, l’autre tombera aussi et ils se consoleront dans leur chute. Lève-toi, Adam, et regarde celle qui
est née de toi.
ADAM
se lève et, voyant la femme, il dit :
Oui, celle-ci est ma chair, elle est la chair de ma chair et l’os de mes os et le sang de mon sang. Pendant que je dormais, Raziel est venu et m’a fait connaître les malices de Lilith. Qu’elle me soitépargnée, Seigneur, et donne-moi celle-ci.
JÉHOVAH
Je te la donne, mais souviens-toi d’être,
LE PARADIS TERRESTRE
en un même cœur, son père, son frère et son mari. Dernier effort d une magie qui m’échappe, ellen’estqu’une ébauche: ton amour l’achèvera. Oue son nom soit Eve. Adieu
mes enfants, soyez heureux.
Il s’éloigne, attristé par l’obscure prescience qui s’agite en son âme universelle.
EVE
Debout au bord de la fontaine, elle a partagé en un double rideau de soie blonde la lourde chevelure qui la vêt comme un manteau, et elle contemple son image.
Elle se penche, se redresse, se tourne à demi ; ses yeux enfantins sont pleins d’une joie naïve et chaste.
ADAM
s’avance vers elle les bras tendus et dit :
J’avais tout et je n’avais rien de semblable à moi-même. J’éprouve un sentiment ineffable. Te voilà donc, toi que je désirais sans connaître mon désir. Elle est fraîche comme
le matin et douce comme le soir. Je suis deux et je ne suis qu’un... Ahîungrandsacrement va s’accomplir... je t’aime!
EVE
Je t’aime!
Ils se rapprochent, se frôlent timidement, et dès qu’ils se sont touchés, ils se joignent sans effort. L’union s’accomplit et l’apogée de la volupté, où ils sont montés d’un seul essor, se prolonge enleur conscience de toute la durée d’une vie humaine. Il leur paraît que des jours et des nuits ont passé, que des automnes et des étés se sontécoulés, et ils vivent toujours l’un dans l’autre, jouissant de la constante plénitude d’un amour inépuisé.
Pas de réveil brutal et déconcertant; ils s’endorment en l’union toujours vivace de leurs chairs, et alors seulement s’achève le plaisir que des rêves perpétuent. Quand ils ouvrent les jeux, vers le matin, c’est avec un sourire
LE PAIX ADIS TERRESTRE
de désir qu’ils contemplent leurs membres réconfortés.
Eve admire la souple musculature de l’homme et Adam la grâce abandonnée de la femme.
Ils sont, tous les deux, lumineux et splendides. Leur peau ressemble à ces nacres laiteuses que la mer a longtemps roulées et qui s’irisent au soleil d’un rose d’aurore et d’un bleu d’étoile.
Cependant, l’esprit de la femme, comme ses sens, vient de s’éveiller et la curieuse se met à interroger Adam avec frénésie. Elle est pareille à un jeune enfant qui fait son premier voyage hors du logis.
EVE
Dis-moi, comment était le monde avant toi ?
ADAM
Avant moi, il n’y avait rien que la pensée de Dieu.