LES BORDS DE L'EUPHRATE
Nus et désolés, Adam les reins, Eve le cou encore ceints des feuillages fatidiques, appuyés au tronc d'un cèdre, leur abri et leur maison, ils se lamentent.
De rares herbes ont sustenté leur faiblesse.
Adam a maigri, Ève a pâli; ils sont oisifs et inquiets de l'avenir.
EVE
Implorons le Seigneur.
ADAM
Il est impitoyable.
ÈVE
Prions, notre détresse finira par Fémouvoir.
Je ne sais plus proférer que des malédictions. Pourquoi nous avoir donné tout, Jéhovah, si tu nous reprends tout? Pourquoi as-tu permis qu’un Ange fût plus fort que toi? Ou bien, étiez-vous complices ? Oui, c’est toi qui as suscité le tentateur. Ah ! incohérences trop abstruses pour ma science toute neuve : le maître abdique dans les mains de l’esclave, et l’esclave coupe à la racine l’arbre que le maître a planté! Tu nous donnas la liberté sans le jugement, tu nous mis en route les yeux fermés, devions-nous pas trébucher au premier obstacle? Et qui a jeté sous nos pas la pierre d’achoppement? N’est-ce pas toi, maître de la prescience ? Tu m’as maudit, je te hais, je refuse de t’adorer.
Soleil, toi que notre péché a suscité et exaspéré, Soleil, sois mon Dieu! Tu as été plus clément que Jéhovah; tu es rude, mais grand. Tu nous as réconfortés durant notre exode, tu as réchauffé notre nudité, tu as
LES BORDS DE l’eUPHRATE
égayé nos yeux. Soleil, je t’adore, et, même si tu m’éblouis, je t’adore encore!
Et toi, fleuve, dont l’eau bleue a lavé nos pieds sanglants et rafraîchi notre gorge altérée, sois adoré aussi.
Et vous, végétations propices qui vous êtes changées dans nos entrailles en vie et en sang, soyez adorées aussi.
Et qu’elles soient aussi nos protectrices, les vertes étoiles qui fleurissent le ciel.
Toi, Lune un peu trompeuse, la femme s’agenouillera quand tu paraîtras sur l’horizon et le sang de ses veines te sera consacré, afin que ton influence apaisée dédaigne d’être meurtrière.
RAZIEL
surgissant devant les exilés :
Jéhovah est Dieu et il n’y a pas d’autre Dieu que Jéhovah.
EVE
Ah! Raziel, pourquoi nous as-tu abandonnés à l’heure du péril?
LÎLITÎi
RAZTEL
J’étais là, je parlais à vos cœurs, mais vos cœurs étaient sourds.
ADAM
Il fallait te montrer et discourir avec nous face à face.