‹ Lilith; suivi de ThéodatChapitre 10 sur 33 · RAPHAËL · texte numérisé non relu

RAPHAËL

Que faut-il faire, Seigneur ?

JEHOVAII

Rien. Mes décrets s'accompliront. Tout est prévu. Viens, Raphaël, viens prendre à mes côtés la place du misérable. Toi, Raziel, je te confie l'Homme. Veille surlui, enseigne-lui le nom et l'usage des choses, apprends-lui la vie, mais avec prudence et sans troubler sa liberté. Maintenant, mes Anges, laissez-moi.

Les Anges disparaissent dans les profondeurs del'air etJéhovah, demeuré seul, plante un jardin. C'est comme un résumé du monde, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, depuis la niouchejusqu'au lion, création seconde promptement combinée, car le jardinier a tous les éléments sous la main et d'un coup de baguette les transporte à la place qui leur est assignée. A son commandement, une fontaine murmurante jaillit au milieu de la pelouse destinée aux jeux de l'après-midi; puis elle se divise en quatre charmants ruisselets, qui s'en vont vers les quatre points cardinaux,

LA VALLÉE d'hÉBRON 35

pleins d'iris et de rires, de poissons et de chansons. Il ne lui reste plus qu'à érig-er les deux arbres raaçiques, l'arbre de la Science et l'arbre delà Vie. Après quelque hésitation, il se décide pour un pêcher et un sycomore, et, les touchant de sa verge, il les consacre.

JEHOVAH

Toi, Pêcher, je mets en tes fruits la Science. Toi, Sycomore, je mets en tes feuilles la Vie.

Tout est prêt, sauf la clôture. Alors, il entoure le jardin d'une ceinture de cactus, meilleure que les pierres, plus sûre que les ciments. Tout est prêt.

Adam, lève-toi. Viens, entre dans le Paradis que j'ai planté pour la joie de tes yeux et le contentement de ton âme. Marche, man^e, bois, rêve, sois heureux. Tout cela t'appartient, tout, hormis ce pêcher et ce sycomore.

Ce sont mes arbres, à moi, je me les réserve : les pêches rafraîchiront ma grâce el. l'ombre du s}xomore rajeunira mon éternité. Va, Raziel le dira le reste.

LE PARADIS TERRESTRE

LE PARADIS TERRESTRE

ADAM

Quelle est donc cette voix qui parlait en moi et qui ne sortait pas de mes lèvres? Suis-je doué d'organes extérieurs à ma volonté ? Ce bruit de paroles m'était doux et je ne peux le reproduire. Les sons que maintenant je profère sonnent selon un autre timbre... Mais, comme je suis beau, comme je suis vaste! L'immensité de mon être évolue à l'infini : tout cela, c'est moi. Je contiens le ciel et le soleil, et les animaux qui se meuvent et les oiseaux qui volent. Oh 1 je veux me connaître,je veux marcher en moi... Le soleil d'abord me tente... Hé, si j'allais me brûler les doigts ?... Non I Puis-je me faire du mal à moi-même?

Ao

Sa main se lève vers îe i-âle et doux soleil, il fait un effort pour l'atteindre, puis, étonné, il regarde.

C'est conlrariant,j'en avais envie... Comme je suis vaste! J'évolue vraiment dans l'infini: il y a des parties de moi-même qui m'échappent... Je vais jouer avec ces oiseaux...

Il fait le g-este de happer des oiseaux qui planent et sa main retombe vide.

Gomment? ni les oiseaux non plus! Ah!

Ces arbres fleuris doivent être doux à l'épidermel...

Il allonge en vain le bras vers les arbres fleuris, mais ce mouvement a entraîné tout son corps et voilà qu'il marche. Les muscles jouent si harmonieusement, fléchissent avec tant de grâce que ses jambes l'ont transporté près de l'arbre sans nulle conscience d'effort.

LE PAKALrtS TiîiUU^SIIli: l\l

C'est un cerisier tout en fleursettouten fruits: les cerises rouges et lesfleurs rosesie fascinent un instant, puis il les touche. Gomme il s'étonne d'un plaisir médiocre, Raziel vient à son secours, cueille une branche fleurie, la jui fait respirer, cueille un bouquet de cerises et une à une les lui met dans la bouche.

Adam commence à comprendre. Alors Raziel, selon l'ordre de Jéhovah, inaugure l'éducation du premier homme. En quelqucsheures, son admirable intelligence a pénétré les mystères élémentaires. Adam ne s'étonne presque plus de rien : il sait tout ce qu'il faut pour se conduire avec aisance dans le monde. La distinction du moi et du non-moi l'a bien un peu effarouché, mai» comme ii est docile et que Raziel a pleins pouvoirs, il (i;iit par admettre cette séparation humiliante.

Ceci pour marclicr, ceci pour prendi'e, ceci

pour entendre, ceci pour voir, ceci pour manger, ceci pour... Je ne sais pas...

ADAM

Tu ne sais pas?

RAZIEL

En vérité, je l'ig'nore, je demanderai à Jéhovah.

ADAM

Informe-toi donc, afin que je connaisse l'usage de toutes les parties de mon corps.

RAZIEL

Oui, je te le promets. Adieu. Je reviendrai. Nous sommes en pleine guerre, là-haut, et Michel m'a donné un poste de confiance... Mais, ne sois point troublé, nous serons victorieux. Repose-toi. Dors.

Adam obéit à la sommation de Raziel; ses paupières se ferment, il s'étend sur l'herbe et s'endort, bercé au murmure de la fontaine primitive. A son réveil, ce n'est plus le naïf

LE PARADIS TEHRKSTRB 43

Adam du premier jour, c'est un heureux seigneur qui fait des plans, qui rêve, qui se promène en sifflotant, qui jouit de ses propriétés. Cependant, il est parfois troublé : quand il s'éveille, ou quand il se couche, ou quand il considère la pelouse épaisse et douce, une très légère sensation d'ennui se répand en sa chair. Alors il songe au mystère que l'Ange n'a pu lui expliquer, mais c'est en vain qu'il médite. Raziel est revenu presque tous les jours; ils ont familièrement causé, mais son ignorance est toujours pareille : Jéhovah a répondu par un sourire énigmatique. D'ailleurs il est si occupé : toujours en conférence avec Michel ! mais sitôt la guerre finie, sitôt que Satan sera vaincu, Raziel insistera pour savoir la vérité.

ADAM

couché mélancoliquement sur le ventre et trempant dans l'eau le bout de ses doigts : Je m'ennuie!

RAZIEL

survenant à l 'improviste, puis disparaissant aussitôt après avoir parlé :

Patience, Jéhovah pense à toi. Michel va frapper le dernier coup.

ADAM

Merci I maïs que je m'ennuie I

Il arrache des brins d'herbe et les jette dans le courant qui les emporte. Quand il a plumé tout le gazon autour de lui, il répète encore :

Je m'ennuie.

Il finit par s'endormir, et, dans la demiconscience du premier sommeil, il lui semble qu'une volonté supérieure annihile son cerveau et le replonge dans l'obscurité native.

LA VALLÉE D'HÉBRON

LA VALLÉE D'ÎIÉBRON

JEHOVAH

Mon sceptre, je le sens dans ma main ; ma couronne, elle est bien d'aplomb sur ma têle- Ali ! j'ai eu peur! J\îais tous mes anges ont été fidèles et les Niphilim ont sombré sous la blanche avalanche. Anges, ils étaient comme les autres, des anges; leur nom à cette heure est Démons. Ils sont maudits. Maintenant que je n'ai plus à les craindre^ je les plains. Pourquoi les ai-je créés? Et pourquoi, en les créant, ai-je mis en eux le germe de la malédiction future? S'ils me faisaient un tel reproche, qu'aurais-je à leur répondre? Mais ceci : Toute créature est imparfaite, puisqu'elle n'est qu'une émanation ; et si elle

élaitparfaite,elle serait l'égale de son créateur. Merci 1 Non, ra'étant résigné à la fécondité, je ne pouvais produire un monde supérieur à ce monde. Résigné, oui, car, sans cela, ma divinité ne se serait jamais prouvée à ellemême : j'ai pensé le monde, le monde me pensera, juste réciprocité. Quand l'œuvre de mes mains sera complète, je rentrerai dans le repos et je ne sortirai du repos que pour briser, un jour, le jouet momentané de mon activité transcendante.

Où en suis-je? A l'homme. C'est à cause de lui que celte rébellion s'est soulevée... Ah ! l'homme, quelle bête à chagrin! Enfin, achevons-le. Azraêl m'a dit qu'il s'ennuyait, je le savais, c'était prévu. Je l'ai doué d'un organe impérieux sans lui donner les moyens de le satisfaire, mais j'y pensais. N'ai-je pas mis de côté un peu d'argile ?

Il retrouve au pied du figuier les déchets de la glaise qui a servi à modeler l'homme,

LA VALLÊB d'hÉBRON 4?

et, se remettant au travail, il façonne avec hâte une seconde figure.

J'y pensais : il n'est pas bon que l'homme soit seul.

L'œuvre nouvelle prend rapidement la forme voulue; du creux de ses mains il arrondit avec complaisance les mamelles et les hanches; il les pétrit, 'es durcit, accumule la ^/

glaise, si bien qu'au moment d'achever la tête il se trouve à court. Alors il puise dans le ventre, où se creuse un trou profond, et avec cette poignée d'argile donne à la femme le cerveau qui lui manquait.

Enfin, il lui souffle dans les narines et dit :

Lève-toi. Ton nom est Lilith.

se dresse et tordant gracieusement ses lourdes hanches, pressant de ses deux mains ses plaisantes mamelles :

Donne-moi l'homme, Seigneur.

JEHOVHA

Déjàl

Donne-moi l'homme, Seig-neur, l'homme à qui tu m'as destinée.

JÉHOVAH

Tu n'as pas un regard pour moi ?

Donne-moi l'homme 1 Seigneur, donne-moi mon maître.

JÉHOVAH

Ton maître, c'est moi.

L'homme est mon mâle et mon maître...

JÉHOVAH

Hélas 1 Hélas 1

Et je suis sa femelle et sa maîtresse.

LA VALLÉE d'hÉBHON 5i

JÉHOVAH

Hélas! Hélas!

Donne-moi l'homme, Seigneur très bon!

JÉHOVAH

Hélas! Hélas!

Donne-moi l'homme, Seigneur très fort!

JÉHOVAH

Hélas ! Hélas !

Donne-moi l'homme, Seigneur très grand.

JÉHOVAH

la frappant de sa baguette :

Assez !

Lilith devient confuse et suppliante. Elle pleure, elle tombe à genoux, elle se lamente, elle demande pardon, mais

JEUOVAH

reste inflexible :

Tu n'auras pas l'homme. Je ne puis te détruire, puisque tu es, mais je te maudis. Tu n'es pas la première. Va trouver Satan, je te le donne et je te donne à lui. Vous êtes les deux erreurs de ma pensée ; accouplez-vous et procréez des démons : tua'auraspas l'homme.

LILriH

Seigneur, aie pitié de ta créature, aie pitié de la femme...

JBHOVAH

Mais tu n'es pas une femme, tu es un monstre.

se regarde de la gorge aux pieds et dit : Un monstre, un monstre?... Peut-être?

JÉHOVAH

Azraël I

LA VALLÉE d'iI£BRON 53

AZRAEL

descendant au commandement de Jéhovah :

Seigneur?

JÉHOVAH

Conduis cette créature vers Satan. Qu'ils soient l'un à l'autre, et...

Est-ce un homme ?

JÉHOVAH

II t'en servira.

Alors,j'accepte, en attendant l'autre! Adieu, Seigneur !

Azraël emmène Lilith. Pendant qu'ils disparaissent,

JÉHOVAH

médite consterné ;

Qu'ai-jefait? Œuvre exécrable et de mau-

vais augure ! J'surai été disirait. C'est à recommencer. Mais, puisque les moyens naturels ne m'ont pas réussi, j'userai de la magie. Allons, car j'ai pilié d'Adam.

L'ENFER

L'ENFER

Azraël remet Lilith aux mains de Satan en lui répétant les paroles de Jéhovah.

SATAN

Salut, compagne que me donna l'inexpérience de Jéhorah. Salut, beauté de hasard échappée à ses doigts vieillis. Salut, fille de joie. Salut, Luxure. Ce vice me manquait. Ha l ceci est une pâture plus réjouissante que Torgaeil... L'orgueil est creux...

Caressante pleines mains les seins de Lilith qui se laisse faire, les yeux fermés :

.. . Ceci est plein, ceci est chaud, ceci est doux !

Les salutations manuelles charment Lilith, qui se renverse, se tord et se bombe. Mais devenu, devant la Femme qu'il ignore, soudainement slupide, Satan se met à la pétrir comme une lourde pâle ; il bave, ses yeux saignent ; il se démène ainsi qu'un forcené ; il grogne, il aboie, il mord...

Alors, Lilith, d'une adroite caresse, le rend docile; elle s'agenouille, sérieuse, adorant et baisant le mâle ; puis elle se couche, entraînant dans sa chute le démon assagi, qui a compris enfin de quelles œuvres Lilith est avide et de quelles pollutions.

SATAN

Oui, tels devaient être nos premiersbaisers, à nous ! Nous avons pour jamais faussé l'amour î Nous lui avons mis la tête en bas 1 Femelle, je t'adore !

Mâle, je t'adore 1

SATAN

Femelle, à toi mes éjaculations du soir.

Mâle, à toi ma prière du malin.

SATAN

Je humerai ton sexe comme un bouquet de lilas.

Je donnerai la becquée à ton sexe comme à un petit oiseau.

SATAN

Mon univers est là, sous celle ombre.

Mes joies emplissent ma main.

SATAN

Nous avons communié sous les deux espèces. . .Tu ne comprends pas ? Dans quatre ou cinq mille ans cette plaisanterie aura quelque

sel. Tu verras, c'est assez blasphématoire.

LILriH

0 mon pain quotidien !

SATAN

0 ma coupe de vin nouveau 1

J'ai faim de ta chair, ô mon boucf-

SATAN

J'ai soif de ton sang-, 6 ma louve 1

lisse jettent l'un sur l'autre ainsi que sur des proies et se tordent en de furieuses courbes ; puis ils s'affaissent écrasés, la bouche ouverte, les doigts comme des crocs, recourbés vers la paume.

LILFTH

la première, et d'une voix luxurieusement lasse qui, après chaque invocation meurt en une caresse :

lod, ô mâle, Dieu et Phallus, axe du monde et axe de l'Esprit, je te révère, ', ô mâle!

SATAN

r{^pond :

Hé, ô femelle, Matrice et Beauté, indolence spirituelle, lascivité, je te révère, n, ô femelle!

Va, ô copulation, femelle et mâle, trompe et calice, obscurité du demain, je te révère, i, ô copulation !

SATAN

n, ô femelle !

Ne n'appelle pas Hé, appelle-moi Stérilité. Ne suis-je pas l'Inféconde?

SATAN

Non, ton fils sera Sodôme et ta fille Gomorrhe.

Qu'ils soient bénis, mais qu'ils soient les uniques, — et je serai la Mère heureuse entre les mères. Amen. 0 Père des Vices futurs donne-moi la joie de mes lèvres.

LE PARADIS TERRESTRE

LE PARADIS TERRESTRE

Adam est endormi. Jéhovah, qui vient de lui inspirer un sommeil inhabituel, reg-arde sa créature d'un œil complaisant et médite en passant ses doigts divins dans sa barbe de lin.

Un léger vent parfumé de senteurs soporifiques joue avec les cheveux du patient, et la robe de Jéhovah, sa robe de pourpre violette, flotte autour de ses membres incréés comme un drapeau d'alliance.

Adam est endormi, Jéhovah s'en assure encore, et il ne cesse de passer ses doigts divins dans sa barbe de lin, car il va tenter les plus hauts mystères de la magie.

CG

JIÎIIOV.VII

La femme que je le destinais a trompé ma volonté, ô Adam, comme si ma force créatrice était épuisée. Peut-être que ma destinée s'arrête là, à toi, et (ju'après ce chef-d'œuvre rien de pur ne peut sortir de mes mains. Mais tôt qui es pur, toi qui es beau, loi qui es saint, toi que les Séraphins eux-mêmes, les loinains gardiens de l'Infini, ont salué comme leur frère, toi, lu me fourniras le germe de la compagne due à les désirs. Où le prendre, ce germe? Quelle parcelle choisir parmi Ion corps?

Et Jéhovah médite devant l'homme endormi :

L'oreille? — Elle serait curieuse.

Le front? — Elle serait orgueilleuse.

Les yeux? — Elle serait coquette.

Le nez? — Elle serait sensuelle.

La bouche? — Elle serait bavarde.

La langue? — Elle serait menteuse.

LE r\!(ADIS lEfXMESTi'.E 67

Le palais ? — Elle serait g-ourmande.

La main? — Elle serait voleuse.

Le pied? — Elle serait coureuse.

Le cœur? — Elle serait jalouse.

Le ventre? — Elle serait luxurieuse.

-lLme J^ut une chair neutre et obéissante.

Alors Jéliovah arrache une côte de l'homme, et autour du trou béant il tasse les chairs et il éla!îc!i2 le sang- avec sa robe de pourpre.

Voilà. L'homme aura saigné et il aimera son sang-.

Hélas! tous les défauts que j'ai voulu épargner à l'épouse de l'homme, hélas ! ne les aura-l-elle pas? Je me sens vieillir, mes mains tremblent, j'ai peur! Il me semble que je vais signer la damnation de mon Adam. Allons! Le sort en est jeté, ce morceau de chair sanglante veut vivre.

Il le touche de sa bai^aelte en disant :

68 LILITU

Sois femme!

La femme surg'it, toute enveloppée de ses longs cheveux et son premier mouvement est d'aller se mirer dans la fontaine.

JÉHOVAH

Enfin, Adam n'aura pas à se plaindre : ils sont de la même pâte. Si l'un tombe, l'autre tombera aussi et ils se consoleront dans leur chute. Lève-toi, Adam, et regarde celle qui est née de toi.

ADAM

se lève et, voyant la femme, il dit :

Oui, celle-ci est ma chair, elle est la chair de ma chair et l'os de mes os et le sang de mon sang. Pendant que je dormais, Raziel est venu et m'a fait connaître les malices de LiHth. Qu'elle me soitéparguée. Seigneur, et donne-moi celle-ci.

JÉHOVAH

Je te la donne, mais souviens-toi d'être,

LE PARADIS TEURESTnK 69

en un même cœur, son père, son frère et son m.ari. Dernier effort d'une p^g^ie qui m'échappe, ellen'estqu'une ébauche: ton amour l'achèvera. Oue son nom soit Eve. Adieu mes enfants, soyez heureux.

Il s'éloigne, attristé par l'obscure prescience qui s'agite en son âme universelle.

Debout au bord de la fontaine, elle a partagé en un double rideau de soie blonde la lourde chevelure qui la vêt comme un manteau, et elle contemple son image.

Elle se penche, se redresse, se tourne à demi ; ses yeux enfantins sont pleins d'une joie naïve et chaste.

ADAM

s'avance vers elle les bras tendus et dit :

J'avais tout et je n'avais rien de semblable à moi-même. J'éprouve un sentiment ineffable. Te voilà donc, toi que je désirais sans connaître mon désii-. Elle est fraîche comme

7" I.ILITH

le matin et douce comme le soir. Je suis deux et je ne suis qu'un... Ahîungrandsacrement va s'accomplir... je t'aime!

EVE

Je t'aime I

Ils se rapprochent, se frôlent timidement, et dès qu'ils se sont touchés, ils se joig-nent sans effort. L'union s'accomplit et l'apogée de la volupté, où ils sont montés d'un seul essor, se prolonge enleur conscience de toute la durée d'une vie humaine. Il leur paraît que des jours et des nuits ont passé, que des automnes et desélés se sontécoulés, et ilsvivent toujours l'un dans l'autre, jouissant de la constante plénitude d'un amour inépuisé.

Pas de réveil brutal et déconcertant; ils s'endorment en l'union toujours vivace de leurs chairs, et alors seulement s'achève le plaisir que des rêves perpétuent. Quand ils ouvrent les yeux, vers le matin, c'est avec un sourire

LE PARADIS TERHESTAE 'J T

de désir qu'ils contemplent leurs membres réconfortés.

Eve admire la souple musculature de l'homme et Adam la grâce abandonnée de la femme.

Ils sont, tous les deux, lumineux et splendides. Leur peau ressemble à ces nacres laiteuses que la mer a longtemps roulées et qui s'irisent au soleil d'un rose d'aurore et d'un bleu d'étoile.

Cependant, l'esprit de la femme, comme ses sens, vient de s'éveiller et la curieuse se met à interroger Adam avec frénésie. Elle est pareille à un jeune enfant qui fait son premier voyage hors du logis.

ÈVE

Dis-moi, comment était le monde avant toi f

ADAM

Avant moi, il n'y avait rien que la pensée de Dieu.

EVE

Ta ressembles à Dieu ?

ADAM

Oui, Raziel m'a dit que je fus créé à son image.

Il est aussi beau que toi, aussi fort, aussi aimable ?

ADAM

Il est rinfini.

EVE

Je t'aime mieux que lui.

ADAM

Tu dois l'aimer au-dessus de tout, au-dessus de moi.

EVE

Je ne le connais pas. Tu es mon Dieu. Mais pourquoi la Lune éclaire-t-elle moins que le Soleil ?

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