LE PORTIER DE LA BASILIQUE
MAXIMIENNE.
Van 5jo de Notre-Seigneur, à Clermont des Arvernes, dans le palais épiscopal, gui est une dépendance de ta basilique.
C'est une grande salle aux baies romanes, étroites, hautes et profondes. Les murs sont tendus de lapis et le plafond, detoiles peintes ; sur les tapis d'un sombre jaune, des lions rouges dardent leurs langues, ainsi que des flammes, et le l)leu des toiles peintes est semé d'étoiles d'or, comme un firmament, et de croix d'or, comme un paradis.
Tout autour, le long- des murs, s'applique un banc recouvert d'une draperie pourpre, et en quatre endroits ce banc est coupé : par le lit de bronze, incliné de la tête aux pieds ; il est bas et large, porte un seul coussin; audessus pend une lampe d'argile rouge ; — par la haute cheminée où flambent d'énormes bûches de hêtres et des troncs résineux de sapin ; — par le bahut peint où se voient représentées, en des couleurs vives, des scènes de l'Evangile ; — par un orgue em-
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boîte dans la muraille, et qui fait face à la cheminée.
Les briques du pavage sont de forme octogone.
Devant le lit, il y a un escabeau avec une marche pour s'agenouiller, et, devant le feu, une large bancelle à dossier.
Vêtu de la robe verte épiscopale, à demicachée parla dalmatiqiieblanche brodée d'or, l'évèque est à genoux, la tête dans ses mains qui s'appuient à l'escabeau.
Les clercs, en tunique noire, prient également, agenouillés devant le banc circulaire.
Le jour s'achève; Paulin, sur un signe de l'évêque, allume la lampe d'argile, car il n'est pas bon que les hommes assemblés restent dans les ténèbres; maisl'âlre éclaire la grande salle bien plus que la petite lampe; à ses larges et momentanés flamboiements, les lions s'agitent, les étoiles luisent, les croix d'or du plafond resplendissent.
On n'entend que le crépitement de la mèche
dans l'huile de faines, le ronronnement du foyer, le murmure bas des voixientes, priantes, le halètement contenu des poitrines sonnant sous les poings qui les martèlent.
THÉODAT
Ah ! que cet anniversaire me trouble ! Je ne puis pas prier. Mon Dieu, viens à mon secours!
li pose son front sur l'escabeau^ sa bouche exhale un profond soupir.
Théodat est un homme de quarante ans, d'une haute stature, d'une belle membrure, d'une ferme musculature, au teint mat, au profil romain; ses yeux, du bleu gaulois, un peu voilés, se révèlent par de soudains éclairs, ses cheveux rasés de près lui font comme une calotte noire. Il semble plutôt né pour être chef de cohorte que chef d'une lég-ion d'âmes, mais l'étal ecclésiastique a comprimé sa nature, amolli ses gestes, donné de la mesure à ses mouvements. On l'a choisi comme
KjO TIIEODAT
évêque pourlerangde sa famille qui est élevé, sasciencethéologiqne, sabontédont la rudesse plaît au peuple, la franchise de sa parole, la droiture de son esprit. — Mais il a le cœur vif et la fougue de son sang l'inquiète parfois.
Il relève la tète et murmure:
Pourquoi est-ce que je ne puis prier ? Quand Prudence, neuvième successeur d'Austremoine, me consacra avant de mourir, j'abdiquai, entre ses mains saintes, mes joies, toutes les joies du monde, toutes mrs joies, et voici qu'elles viennent frapper à ma porte comme des exilées. Je l'avais promis, et le jour même de Tintronisalion ma maison fut fermée à celle que Dieu m'avait donnée pour femme, n'étant encore qu'un clerc du Seigneur. Il y a de cela un an, journour jour, en la fête de saint Etienne, premier martyr de mon Christ, et depuis je n'ai pas faibli, mais je sens que mon cœur m'échappe et qu'il s'en va, comme un chien qui a perdu son maître, gémir sur les vestiges de l'absente! Où est-
THEO DAT IQI
elle maintenant ? Qu'est devenue Tépouse sans foyer, la veuve du vivant? Si je pouvais la revoir, seulement d'un re|jard, seulement le temps de dire un Notre Père pour éloigner la tentation ! « L'évèque ne recevra point sa femme dans sa maison. » Mais, hors de ma maison? L'évèque n'a pas de femme; il appartient à tous; s'il a été marié, « que sa femme soit pour lui comme une sœur ». Cela ne se pouvait pas. La ^ràce de Dieu, même, n'aurait pas suffi à dominer une tentation de toutes les minutes. S'y exposer, cela eût été déjà un péciié perpétuel. Elle est partie, il le fallait. Mon Dieu! que ne suis-je encore un simple prêtre, ou un humble cîerc, un éternel postulant, un honnête chrétien! Ou'ai-je dit? J'ai méprisé le sacerdoce suprême? Mon Dieu, pardon 1 Ayez pitié, mon Dieu! Kyrie eleison! Martial! mets-toi à l'org-ue, chantons le Kyrie eleison, que Dieu prenne pitié de votre évèque le pécheur.
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l'orguk seul :
Kijrie^ eleison î
THÉODAT
L'org-ue accompag-ne sa voix:
h'i/ric, eleison!
LES CLERCS
soutenus par l'orgue:
Kyrie, eleison!
l'orgue Chris te, eleison!
THÉODAT
Cliriste, eleison!
LES CLERCS
Ckrisle, eleison!
l'orgub Kyrie, eleison!
igS
THEODAT
Kyrie, eleison !
LES CLERCS
Kyrie, eleison !
THÉODAT
Il quitte l'escabeau et vient s'agenouiller sur les dalles, le front touchant le sol. Puis, se redressant un peu:
Conjîteor Deo omnipotenti, quia peccavi nimis cogitatione, verbe et opère, meâ culpâ, meâ culpâ, meâ maxima culpâ.
En même temps qu'il prononce d'une voix profonde ces derniers mots, l'évêque se frappe le cœur par trois fois.
LES CLERCS
heurtant rudement leur poitrine:
Meâ culpâ, meâ culpâ, meâ maxima culpâ.
THEODAT
Misereatur nostri omnipolens Deus et dimissis peccatis nosiris perducat nos ad vitam œternani
LES CLERCS
Amen,
THEODAT
Indulgcntiam, absohitionem et remiss io' nem peccatojmm nostrorum tribuat nobis omnipotens miser icors Deus.
LES CLERCS
Amen,
THEODAT
II se relève, et le dos appuyé à la bancelle du foyer :
Venez, maintenant, mes enfants, et écoutez-moi.
Les clercs s'assemblent devant lui.
igS
J'ai encore bien des admonestations à vous faire, à vous, bientôt mes vicaires. Quels sont les devoirs que l'Eg^lise impose à ceux qui reçoivent le sacerdoce, vous le savez; jeparle, des devoirs étroits, des devoirs primordiaux de tout prêtre appelé à diriger une assemblée de fidèles. Voyons, Martial, dis-nousles?
MARTIAL
La Résidence^ la Prière, la PrédicatioUy V Administration des Sacrements, la Correction des mœurs.
C'est ainsi ; tu connais la lettre, mais souviens-toi, et vous tous, souvenez-vous qu'elle soit gravée en vos cœurs, en vos têtes, en vos membres. Aimez, croyez, agissez. Soyez sans cesse au milieu de votre troupeau, comme un pasteur vigilant. Priez que le Très-Haut éloigne de lui les embûches. Annoncez-lui, d'une voix iafatifiable. la bonne nouvelle.
igô
Fortifiez sa fHihlessn humaine avec le baume desSacrements. Veillez à ce qu'aucune brebis ne s'écarte dcl'enceinte.
Veillez aussi sur vous, mes enfants. Vous êtes jeunes; et c'est le malheur des temps qui m'oblige de vousconsacrer à l'âge précis fixé par les canons : les campagnes manquent de pasteurs, ou plutôt d'apôtres, car quelle barbarie encore ! que de paganisme caché comme le serpent sous la frondaison des pratiques chrétiennes ! que d'adorationssacrilègeslque de ténébreuses et démoniaques superstitions! Mais le Seigneur ceindra vos reins : vous serez forts contre la chair, vous serez forts contre l'esprit.
Craignez l'esprit, d'abord, craignez l'orgueil qui ronge, comme une rouille, le glaive de la foi.
Mes enfants, soyez prêtres, ne soyez pas théologiens. A quoi bon de vaines discussions, si l'on veut suivre, en toutes choses, le sentiment des conciles? Si on s'en écarte, c'est
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pour tomber dans les abîmes de l'infinie perdition. Veillez, mais que l'aube ne vous surprenne pas à méditer sur la Monade et sur la Trinité. Songez àArius. Croyez que trois sont UN, croyez que un est trois. Le Fils n'a pas eu de principe ; au prix de votre sang, ne dites jamais: le Verbe est une créature.
MARTIAL
Quel blasphème !