LE PORTIER DE LA BASILIQUE
un flambeau à la main :
Père, une femme demande à te voir.
THÉODAT
Les femmes, ont pour me voir, un lieu, le confessionnal ; une heure, la troisième.
Et en lui-même, il se dit, avec une joie et un frisson :
THÉODAT 207
Si c'était elle !
LE PORTIER
Père, c'est une vieille femme.
Et en lui-même, avec un frisson et une joie l'évêque se dit :
Ce n'est pas elle !
THÉODAT
Quel est son âg'e, crois-tu?
Et en lui-même, il se dit avec une tristesse et un remords :
Si le chagrin, pourtant, l'avait vieillie? A ma quarantième année, moi j'ai bien quelques cheveux gris.
LE PORTIER
Père, soixante et dix ans, à peu près, autant que la lueur de mon flambeau m'a permis d'en juger.
PAULIN
Oh ! alors !
Les clercs, et même Martial et même le vieux portier se laissent aller à des sourires qui s'éteignirent aussitôt sous le sévère regard de
THÉODAT
La jeune suit la vieille. — Retourne, et demande-lui ce qu'elle veut, si c'est l'aumône, ou des aliments ou des vêtements. Qu'elle reçoive ce qui est dû à un pauvre du Christ : ou plutôt, reviens me le dire, je le lui porterai moi-même.
LE PORTIER
sort en disant :
Je vais l'interroger, père.
TIIÉODAT
Faites l'aumône de vos propres mains. Les pauvres sont les incessants messagers du
THEODAT
Christ, leur frère, Açenouillez-vous, mes fils.
Les clercs se mettent à genoux et sur les têtes baissées tombent les paroles sacrées,, que le bras du Pontife, traçant dans l'air descroix multipliées, semble, comme un puissant semeur, semer sur chaque conscience :
Benedictio Deiomiiipotentis Patris etFilii et Spiritus sancti. descendat super vos, ut sitis benedicti,dilectissimi filii. Amen,
TOUS LES CLERCS
Amen t
THÉODAT
Allez, maintenant, el que la paix dài Seigneur soit avec vous.
TOUS LES CLERCS
Et avec toi, père.
Quand le dernier clerc a franchi la porte, rentre, toujours son flambeau à la main,
LE PORTIER
Elle ne demande p;is l'aumône, père. C'est une grande péchei'e.ssc, elle tremble, elle supplie, elle dit que l'évèque seul... quelque sacrilège, père ! car elle parle du fardeau qui écrase ses vieilles épaules...
TIIKODAT
Tu trembles toi-uièmc ! Allons, qu'elle vienne ! Les péchés de mes ouailles sont mes péchés. Qu'elle vienne ! Toi, va et prie.
Le portiersort pour revenir l'inslanl d'après avec la vieille pécheresse. Pendant ces minutes, l'évèque à mi-voix murmure :
Mon Dieu, je vous rends grâce que ce ne soit pas elle. La tentation eut été au-dessus de mes forces, sans doute. V^ous me l'avez épargnée, soyez béni.
Humble et courbée sur le bâton qui la sou • tient, une vieille femme s'avance. Son pluvial, comme une chape ronde, l'enveloppe tout
TlIt.OI'AT
entière des plis lourds d'une étoile î^rise. Le capuchon, avec un eiTct de cagoule, dérobe
entièrement le visag-e.
Elle se jelle à genoux, et baise, l'un après l'autre, les deux pieds de l'évêque.
THÉODAT
Relève-toi, femme, et parle.
Le bâton reste sur les dalles, les haillons tombent, et devant Théodat qui recule, belle dans la blancheur de sa robe de laine, statue romaine, beauté païenne en la maison de Dieu,
MAXIMIENNE
se dresse :
C'est moi !
L'évêque, les joues soudain pâlies, une angoisse dans le regard, s'est retiré pas à pas jusque vers le fond de la salle. Lentement Maximienne s'avance, puis s'arrête, et ils demeurent muets, quelques secondes, l'un devant l'autre.
aj2 THÉODAT
THÉODAT
Démon, tu viens me tenter !
MAXIMIENNE
Eh ! je l'espère.
TnÉQOAT
Ne compte pas que je succombe à tes embûches !
MAXIMIENNE
Oh ! Embûches ! Permets, je suis ta femme, après tout.
THÉODAT
Tu ne l'es plus.
MAXi5:r;:NXE
C'est toi, un évêque, qui profères une telle parole ! Ce que Dieu a fait, les hommes ne le déferont point.
THLODAT
Ce que Dieu a fait, Dieu l'a défait.
MAXIMIENNB
Je suis ta femme 1
THÉODAT
iVvec une violente ironie, l'expression d'un amour qui se déchire lui-même :
Ma sœur. Je t'aime, ma sœur I
MAXlMIENxNE
D'une voix où la colère se fait suppliante : Tais-toi, barbare !
THÉODAT
revenu à un calme sombre :
a Qu'à l'évêque son épouse soit une sœur. » Les conciles ont parlé, je ne te connais plus.
MAXIMIENNE
reprenant son ironie et l'air dégagé d'une femme qui fait une scène chez elle :
Mais si, puisque tu me crains.
2l4 THÉODAT
TIIÉODAT
Je crains Dieu, je crains l'Eglise et ses commandements : « Si Tévêque n'est pas marié, qu'il fuie la femme et s'il est marié, qu'il fuie d'abord la sienne. »
MAXIMIENNE
Ces commandements sont impies, voilà tout.
THÉODAT
Blasphématrice!
MAXIMIENNE
Oh I parles-en de blasphème, toi qui méprises le sacrement qui nous a unis pour jamais...
Elle fait un geste horizontal :
ici bas...
Elle lève le bras au-dessus de la tête : et là-haut
TIIF.ODAT
simplement, et avec la conscience d'accumuler des arguments inutiies :
Tu connais le règlement du pape Grégoire ?
MAXIMIENNE
Non, mais s'il concerne les évoques, femme d'évêque, il m'intéressera.
TIIÉODAT
Ne raille pas, il est terrible : pour avoir gardé leur femme dans leur maison, pour les avoir revues seulement, tu entends ? une seule fois revues, « que ces évêques soient déposes ». Veux-tu me condamner à cette ignominie ?
MAXIMIENNE
Nous serions bien plus tranquilles I L'ignominie? Le Christ en endura de bien plus poignantes. Courbe le front, comme lui, pontife superbe! Ah! tu as plus d'orgueil, humble évêque, que de cœur, bon pasteur.
ai6 THÉODAT
Une colère, en éclairs, passe dans les yeux de l'évêque ; mais il se contient jusqu'aux dernières paroles de
MAXIMIENNE
qui continue :
Voyons, donne-moi une bonne raison, une seule. Dis-moi que lu ne m'aimes pas, que tu ne m'aimes plus, que tu ne m'as jamais aimée ?
THÉO DAT
Je te hais 1
MAXIMIENNE
Souriante d'un intérieur contentement :
Ce n'est pas la môme chose.
TIIÉODAT
Effrayé de son mot violent, ressent une joie vive à voir que Maximienne n'en a pas été blessée, au contraire; mais il n'abandonne
TPÉODAT a 17
pas la douloureuse lutte. Il murmure, à pai t
lui:
Ce n'est pas la même chose, hélas ! je le sais, de haïr ou de ne pas aimer. Pourtant si je m'emplissais le cœur à pleins bords de haine, l'amour en sortirait comme les bouillons qui viennent crever à la surface d'un vase étroit vite rempli d'eau! Hélas! Hélas!
Pendant qu'il songe, les yeux baissés, Maximienne a détaché l'agrafe qui retenait sur l'épaule droite son manteau blanc, de la même blancheur que la tunique; elle le jette sur le dossier de labancelle, et apparaît les bras nus et couverts de bracelets, le cou un peu dévêtu et ceint d'un collier, d'où pendent sur sa poitrine deux petites bulles d'argent, pareilles à des grelots. Toute riante, les mains en avant, elle s'approche de Théodat, qui sursaute, lui échappe et vient s'appuyer contre la banoellé, où elle le rejoint, suppliante.
MAXIMIENNE
ThéoJat ! mon cher Tiiéodat, comme je t'aime 1
THÉODAT
Subjugué, murmure en lui-même:
Elle csl belle, vraiment 1
Mais son trouble môme l'avertit du danger:
Elle est belle comme l'enfer 1 Ah! que je la hais, elle est trop belle !
Et tout haut, il crie:
Va-t'en! va-t'en! Je te ferai mettre dans un monastère.
MAXIMIENNE
Avec assurance, mais sans insister:
Oh! que non! Je reste ici, je suis chez moi.
Elle plie son manteau comme un coussin, le dispose près du feu et s'accroupit, disant :
2IQ
Là, je suis très bien,
Théodaf, agile, marche de long- en large dans la salle cl. a[irès quelques tours, s'airôle vers le nniieu, les bras croisés :
TÎIÉODAT
Pourtant, lu avais consenti à vivre dans un monastère. On v est si à l'aise, on y vil d'une si douce et calme vie : quelque travail manuel; des livres, comme i! n'y en a [nv.^ nulle part ; des provisions de ce parchemin si rare el si cher ; des repas simples, mais assurés et pris en çraîlo de cœur : (( Vade ergo et comede in lœtitia paneni tuum ethibe ciun gaiidio vinuni tiiutn. w Je te croyais à Tours.
M AXI MIENNE
A Tours ! Je n'ai jamais quitté Glermont. Je m'y suis cachée, j'ai vécu d'aumônes comme une vieille femme, j'ai revêtu des haillons, j'ai enfermé dans mon coflVe les vêlements de l'épouse et j'ai tendu la main. Toi-m.ême,
tu m'as distribué le pain et le vin à la porte de la Basilique, non pas chaque jour, mais presque ciiaque semaine, quand je souffrais trop, quand il me fallait absolument choisir : ou te voir, ou mourir.
Consenti ! Oui, j'essayai. J'ai eu du courage, mais je suis à bout de forces...
Elle se lève et s'avance vers Théodat.
Ah ! ne me repousse pas !
THÉODAT
se recule, mais, ému, il songe en fermant les yeux :
Pauvre Maximienne !
MAXIMIENNB
Pourquoi me faire souffrir, quand j'ai le droit d'être heureuse, — et le «Icvoir ! Ma place est ici. Je viens te tenter? Mais je t^e les épargne, les tentations, je suis ta femme. Tu as changé, Théodat, tu as bien changé... Moi,
je suis toujours la même, toujours ta Maximienne ! Ecoute, tant que lu n'as été que prêtre, tu m'aimais en secret...
TIIÉODAT
ea lui-môme :
Oui, j'ai voulu paraître plus vertueux que je ne l'étais...
M AXI MIENNE
... Tu venais à moi, vers la nuit, ou bien c'était moi... tu le souviens? Eli bien, aujourd'hui, comme jadis, je me contenterais du secret.
THÉODAT
Aujourd'hui, c'est impossible. Ce qui était péché serait crime. Je dois l'exemple. Tous les yeux sont fixés sur moi. Non, non...
Il éclate d'un rire nerveux :
Ah ! Ah ! Ah ! L'évêque et sa femme, quel bon Irait pour les impies, les païens dissimu-
THÉODAT
lés qui nous épient ! Ah ! Ah ! Ah ! L'évêque et sa femme I Ah ! Ah! Ah ! L'évêque en flagrant délit de péché mortel, mortel, mortel !
MAXIMIExNNE
Mes chagrins sont mortels !
THEODAT
Veux-tu que nous ayons des enfants maudits, incapables de succéder, esclaves nés de mon église !
MAXIMIENNE
comme se parlant à elle-même.
Des enfants, des enfants... Oui, Dieu peut nous bénir encore, mais depuis dix ans !... Un enfant, un fils... Pourquoi serait-il maudit? Vos règlements, est-ce qu'on les observe? Estce que Martial, ton cher Martial, est un enfant maudit?
THÉODAT
Ne calomnie pas la mémoire de Prudence,
Martial fut le fils de son choix, non pas le fils de sa chair.
MAXIMIENNE
Oh! Oh! Ce n'est pas ce qu'on dit. Enfin, laissons-le, ce saint évêque, et ne parlons plus de cela. Je suis assez malheureuse de n'avoir pas eu d'enfant de toi, tu m'aimerais davantage, tu ne chercherais pas, théologien, les mauvaises raisons de la discipline pour éloigner de toi ta femme. Tais-toi tiens, tu m'ennuies !
THÉODAT
Respecte l'évêque.
MAXIMIENNE
Je ne connais pas l'évêque, je ne connais que mon mari, toi, toi, toi !
THÉODAT
Ah ! Porte de l'Enfer ! Ah 1 tu es bien celle
qui touche, en se jouant, à l'arbre défendu I
J2^ THÉODAT
Tu es bien la fille de la première violatrice de la loi; celle dont Tertullien a dit qu'elle est plus puissante que le démon pour le mal, celle qui efface l'image de Dieu de la face de l'homme !
MAXIMIENNE
N'oublie pas que tu m'as appris l'Ecriture et les Pères; cite-moi donc tout le passage : « Femme, tu te réfugieras vers ton mari et tu seras dominée par lui. »
THÉODAT
C'est vrai, il y a cela, tu as de la mémoire, mais...
MAXIMIKNNK
Tu vois! Je me suis réfugiée vers toi et je t'apporte ma volonté.
THÉODAT
Il est écrit aussi : « Le vin et la femme font apostasier le sage. »
THÉODAT 2*5
MAXIM lENNE
Il est écrit aussi : « Malheur à celui qui est seul ; quand il tombe il n'a personne pour le relever. »
THÉODAT
« Entre mille hommes, j'ai trouvé un homme; entre toutes les femmes, je n'ai pas trouvé une femme- »
MAXIMIENNK
« La beauté de la femme épanouit le visage de son mari. »
THÉODAT
« Et j'ai trouvé que la femme était plus amère que la mort. »
MAXIMIENNE
s'avançant vers Théodat, avec un sourire de tendresse et de désir.
Je ne suis pas amère, je suis douce,... Souviens-toi... Goûte encore à mes baisers.
22G TJIÉODAT
THÉODAT
reculant.
Impie! Ta n'as pas honte? Tu veux donc m'arracher à Dieu? Laisse-moi, laisse-moi plutôt me rapprocher sans cesse de lui. Tremble de traverser ses voies ! Souviens-toi de Bodégésille, évêque de Nantes. Sa femme le poursuivait, ainsi qu'un péché, lorsque, témoi,£çnaçe accusateur de la divine protection du Christ, comme elle le dépouillait, haletante, de ses vêtement sacrés, parut sur sa poitrine un agneau d'une éclatante blancheur. Crains un pareil prodige !
MAXIMIENNB
Quel argument! Le prodige, c'est que tu ne m'aimes plus !
THÉODAT
Pour moi, aussi, Dieu fera des miracles. Simplicius s'était voué à la chasteté, et Dieu permit celle merveille que des charbons
ardents qu'il portail dans son manteau ne brûlaient pas l'étoffe plus qu'ils n'auraient brûlé de la pierre.
MAXIIMIENNE
éclate de rire, et allant tisonner le foyer d'où s'élève une flamme plus vive, elle dit :
Veux-tu essayer? Tiens, ce sera le jugement de Dieu.
THÉODAT
Son esprit tendu vient d'éclater en déraisons dont il sent la faiblesse, car si le Seigneur fait des miracles, il n'est pas permis à i 'homme de provoquer le déploiement de sa toute-puissance; alors, il se laisse aller à la colère :
Va-t'en, sacrilège, va-t'en à Tours, va-t'en trouver Radegonde de ma part, Radegonde qui a échappé aux caresses de son mari roi. Va-t'en!
MAXIMIENNE
Toi, évêque, tu ne m'échapperas pas, car
les personnag-es sont renversés : le Ciolhaire, ici, est une femme, plus forte que les rois.
TIIÉODAT
Va-l'en, Eve! Va-t'en, Satan! ou j'appellerai mes clercs, les lévites de ma gards sacrée !
MAXIMIEIYNE
Qu'ils viennent, tes clercs, et je leur dirai: « Voici, mon mari vous a mandés pour être témoins qu'il m'avait renvoyée et qu'il m'a rappelée. » Qu'elle vienne, qu'elle vienne, ta garde épiscopale!
THÉO DAT
J'ai des armes mieux trempées,j'ai des boucliers plus impénétrables que les poitrines humaines! je me réfugierai sous l'abri de mes vêtements sacerdotaux. O mon Dieu, une fois encore, bénissez ma vêture sacrée!
Les bras étendus, la tête levée, il prononce, comme une prière, l'énuméralion symbolique,
THEODAT 229
sans se laisser distraire par les ironiques reprises de Maximienne.
Je revêtirai Tamict, brodé de la croix de mon salut;
L'aube, qui étreint mon corps de sa pureté et de sa blancheur ;
L'aumusse, qui protège ma tête consacrée ;
L'ÉTOLE, symbole du joug qui me retient.
MAXIMIENNE
qui jusque-là a écouté, étonnée, s'approche : Nous deux sous le joug de l'étole.
THÉODAT
Le MANIPULE, entrave de mon bras, et fait pour me remémorer la fragilité des hens terrestres.
MAXIMIKNNE
Nos baisers les rendront plus solides qu'une barre de fer.
aSo THiODAT
THÉODAT
La CHASUBLE, qui me couvre comme une petite maison, entière et fermée de toutes parts, unité et intégrité de ma foi.
MAXIMIENNE
Je forcerai la serrure.
THÉODAT
La CHAPE qui défend mes épaules contre les fardeaux profanes.
MAXIMIENNE
Je suis légère comme une femme!
THÉODAT
La DALMATiQUE, saus couturc ainsi que !• tunique de mon Sauveur, image de la croix où il fut cloué pour les hommes.
MAXIMIENNB
Je prendrai la moitié de la croix que ta
portes.
Les GANTS, par lesquels ma main gauche ignore ce que fait ma main droite.
MAXIMIENNE
Donne-la-moi, ta main droite, je serai discrète .
THÉODAT
La CHAUSSURE sacerdotale, qui dirige mes pieds dans la voie droite.
MAXIMIENNB
Je suivrai la trace de tes pas.
THÉODAT
La CEINTURE dont j'ai ceint mes reins et mes désirs .
MAXIMIBNNE
Ah! j'en briserai la boucle !
THÉODAT
Ses bras tendus retombent le long de son
corps, rinsi que des branches coupées. Il revient à lui :
Seigneur, vous l'entendez? Impudique 1
MAXIMIENNE
sur un ton de tristesse mêlée de colère:
Tu ne me trouvais pas impudique quand tu te glissais vers ma demeure à la chute du jour et que tu t'oubliais dans mes bras, si bien que le soleil un jour nous surprit ! Tu ne me trouvais pas impudique quand tu provoquais mes baisers par tes caresses charmantes ! Tu m'aimais !...
Maximienne se tait et lentement, l'air découragé, elle se dirige vers l'orgue. Comme elle prélude par quelques notes semées sur le clavier, l'évêque s'inquiète et d'une voix où il y a de la colère impuissante et lassée :
THÉÛDAT
L'orgue saint! L'instrument sacré des litur-
TIléODAT 233
gies, l'accompagnateur des prières ! Maximienne !
Mais elle se met à chanter, il écoute.
MAXIMIENNE
chante en s'accompag-nant sur l'orgue, qui, après chaque stance, répète la mélodie sans les paroles :
— ■.! — 9 — ^ — g — JH-i. s
te— B-B — ^ ^— ..'^ ig— p-ç^.», 1— a ^ ; rrhi
Leela quondam in amore Ec-ce ja-cet
te^-~^*-â^~4 I -g — g — Br::::â^^rr~B~°:i:Hr^::4L-i-ij^ ia mœ-ro-re. Quisnam de tau- to do-lore,
Quis suble-vet deplo- ra-tam?
Uôi sunt amatoriaj Ubi sunt adjutoria
234 TUÉOUAT
Qui prima desideria Revocarent ad amatam ?
Quid lumen luet ridendo?
Quis Jlatus jlabit virendoy Quœjîamma surgel fovendo In deserto derelictam ?
Pendant que Maximîenne reprend, sans les paroles, sa mélodie improvisée,
TIIÉODAT
Elle chante et on dirait qu'elle pleure!
MAXIMIENNE
L'orgue se tait; elle descend et s'arrête près de l'évèque :
Jadis! Faut-il dire cela encore, mon Dieu? Jadis tu m'aimais! Ah! du moins, pense à cesjoies anciennes! Que le souvenir t'en soit doux, aussi doux qu'il l'est pour moi ! Tu me possédais, et je le possédais comme un
TUÉODAT 235
trésor. Théodat, je n'avais que toi, je n'ai que toi I
THÉODAT
avec un efFort pour contenir son émotion : Moi, moi... Tuas Dieu.
MAXIMIENNE
Je ne l'ai plus.
THÉODAT
Il est à tous.
MAXIMIENNE
Il a quitté mon cœur. Je ne l'avais que par toi. C'était en toi seul qu'il m'était visible et sensible. En toi, intermédiaire adoré, je le trouvais, je le sentais, je l'aimais!... Non, décidément, je ne peux plus vivre... Tu es mon mari, je t'aime, tu m'appartiens!
Elle met timidement, mais avec résolution, sur le bras de Théodat, sa main qui se crispe à la chair sentie sous les étoffes.
2 3G TUÉODXT
THÉODAT
d'une voix mollissante :
Voyons, aie pitié de nous ! Pense à notre salut, à l'enfer, pense à l'enfer!
MAXIMIENNE
L'enfer, c'est de vivre sans toi, et le ciel, de dormir dans tes brasi
Comme Théodat reste muet et immobile, d'un bond elle se recule :
Oh! barbare! barbare plus insensible que les pierres de ta basilique ! . . . C'est bien !
Relevant ses vêtements de vieille qu'elle jette sur son dos :
...Je m'en vais... Adieu... Cette fois, tu ne me reverras plus... jamais!
Mouvement de retraite.
THÉODAT
faisant une ébauche de pas v-ers sa femme :
Maximienne!
MAXIMIENNE
sans arrêter son très lent recul :
Tout est donc fini!... Adieu I
THÉODAT
Tout le corps projeté en avant :
Maximienne !
MAXIMIENNB
Même mouvement :
Ah ! cruel ! cruel !
Elle éclate en sang-lots.
THEODAT
8*avançant résolument :
Maximienne !
MAXIMIENNK
Allons ! adieu !
Elle touche à la porte, où sa main tâtonne un instant. Enfin, la serrure cède et dans rentre-bâillement Maximienne, comme un fantôme, peu à peu disparaît. Alors Théodat se précipite et par le pan de sa robe la retient.
TIÎÉODAT
Reste, je t'aime!
Maximienne se laisse ramener, elle referme la porte dont elle assujettit très doucement la barre de sûreté, puis s'abandonne aux bras qui l'étreig-nent. Théodat l'emporte vers la bancelle et, s'assejant, la couche sur ses genoux, la caresse de plus de baisers que de paroles.
Il la touche, il la contemple, il est heureux. Le vêtement de la femme le trouble presque autant que la femme elle-même. Voici les chaussures toutes brodées d'or, retenues aux jambes par des baiideleltes de soie, la ceinture d'étofie verte maintenue par une boucle
aSg
OÙ l'on voit, appuyés à des colonneltes byzantines, deux soldats romains veillant sur le tombeau du Christ...
MAXIMIENNE
C'est toi qui me Tas donnée... Tiens, cet anneau, c'est toi aussi qui me le donnas, tu te souviens ! J'étais ta fiancée, alors. Tant que je l'aurai au doi^t, tu m'aimeras. Pourrais-je douter de sa puissance, après une telle épreuve 1
se baisse, et, sous la bancelle, prend une clef accrochée.
Tu vois, c'est la clef de la petite porte, je te la donne.
MAXIMIENNE
prenant la clef où sa main se crispe fiévreusement.
Je te retrouve donc ! Ah ! que me voilà
heureuse! Si tu savais ma vie, ma tristesse, mes larmes depuis ton abandon !
THÉODAT
J'ai souffert, aussi, va! Je pensais à toi toujours, toujours, jusqu'au milieu de mes prières.
MAXIMIENNE
Le rêve qui m'a conduite ici ne m'avait pas trompée...
THÉODAT
Un rêve ? Dieu, peut-être ?... Oui, je l'espère, je le crois.
n caresse la tunique blanche aux parements brodés de soie rouge et de galons d'or, le mammal f^caîlate.
Il dégrafe le collier dont lefermail est formé de deux croies unies ; il entr'ouvre les bulles d argent :dans Tune il y a des fragments du manteau de saint Etienne; dans l'autre, sur
du parchemin, une main habile écrivit l'Evangile selon saint Jean, qui préserve de la mort subite et de toute soudaine malaventure. Les bulles refermées, Théodat, respectueusement, les porte à ses lèvres.
Il enlève les bracelets constellés de pierres mates, il touche au cercle d'or qui retient les cheveux...
THÉODAT
Que tu es belle ! Ah ! je suis bien vaincu!
11 emporte vers le lit, souriante et victorieuse^ — la nouvelle Eve.
Table
DRAMATIS PEnSON^ ^
LA VALLÉE d'hÉBHON. I7
LE PARADIS TEHRESTRE Zj
LA VALLÉE d'hÉBUO.N 4^
l'enfer 55
lb paradis terrestre , 63
l'enfer 81
sous les cactus 87
le paradis terrestre §3
LES BORDS DE l'eUPHRATE 127
UNE COLLINE INCLINEE VERS l'kIPHRATE 187
UN ENCLOS FERMÉ DE PALISSADES l43
UN SOIR DANS LA CABANE l49
Vfl JOUR DANS LA CABANE l53
l'enfer l6l
l'enclos dans le BOIS DÉFRICHÉ 17!